La mauvaise éducation sexuelle des étudiants en école de commerce

Concurrence acharnée et esprit de corps : comment les codes propres aux formations des futurs managers foutent en l’air leur vie privée.

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janv. 5 2017, 5:45am

Photo via Wikimedia Commons. Photo de "Son of thunder", modifiée par "Beyond My Ken"

Les week-ends d'intégration et les soirées arrosées sont des traditions bien connues dans les écoles de commerce de France et d'ailleurs. Vous avez certainement déjà regardé avec dégoût un reportage racoleur qui fait de ces étudiants des assoiffés de sexe et d'alcool. Depuis, vous pensez que les « épiciers » sont des DSK en puissance, des jeunes requins à l'appétit sexuel sans limites qui foutent leur vie en l'air en attendant de bosser à la Défense.

Sachez que vous avez sans doute tort. La réalité est, comme d'habitude, bien plus complexe. Certes, la vie sociale en école de commerce est parsemée de coutumes sexistes. De nombreux étudiants me l'ont confirmé, comme Anna*, qui a assisté à l'élection de la « Miss WEI » de l'ESCP – incitée à retirer une partie de ses vêtements – ou encore Éléonore*, témoin d'un défilé de lingerie lors de la « Nuit La Plus Chaude » à l'ESSEC, où Clara Morgane a même fait une apparition. Le truc, c'est que ces rites se perpétuent de façon pernicieuse, sans que personne ne sache vraiment qui en est l'instigateur, ni ne défende ouvertement de telles pratiques. Seuls quelques élèves semblent y prendre part avec un plaisir non dissimulé, non sans manquer de cacher leur identité afin de ne pas être grillés auprès de leur école.

Chloé* évoque avec moi le canard officieux de son école de commerce lilloise, une sorte de version papier d'un Gossip Girl trash. Les étudiants en sont tour à tour bourreaux et victimes. « Le magazine interne Headache a été interdit par l'administration en 2005, me raconte-t-elle. Depuis, il est édité par des taupes infiltrées dans les associations étudiantes, qui le distribuent cagoulées avant les soirées. Comme on ne sait pas qui elles sont, il est très difficile d'arrêter sa publication ». Les pires souvenirs de Chloé ? « Une fois, les sextos d'un pote se sont retrouvés dans le Headache. Une autre fois, ils ont fait un montage du visage d'une amie sur un corps de femme nue. La légende de la photo racontait qu'elle s'était tapé toute l'école. »

« Même s'il n'y a pas d'homophobes déclarés, j'ai très vite compris que je ne serai épanoui sexuellement qu'en dehors de l'ESCP. » – Matthieu 

« En théorie, plus on a un niveau socioculturel élevé, plus on est ouvert sexuellement. Dans la pratique, plus on fait des études longues et chronophages, plus l'entrée dans la sexualité est tardive. » Telle est l'analyse de François Kraus, directeur des études du Département Opinion de l'IFOP – surnommé le « sexpert » par ses collègues. De fait, le top 10 des écoles de commerce, qui regroupe 5 000 étudiants, « constitue un groupe social distinct, précise M. Kraus. On compte cinq fois plus de CSP+ que la moyenne nationale. » Selon ce spécialiste, après deux à trois années de classe préparatoire, les étudiants d'une école de commerce appartenant au top 10 français perdent leur virginité à 18 ans en moyenne, soit six mois plus tard que le reste du pays. Cette entrée dans la sexualité s'accompagne de la découverte d'un royaume empli de rumeurs et de jugements rapides. 

Peu de place, donc, pour vivre sa sexualité librement. Le copain d'Anna étudie à HEC. Leur couple est ponctué de périodes de relation libre. « Ces normes nous détruisent, dit-elle avec dépit. Mon mec a préféré dire qu'on avait rompu plutôt que d'avouer qu'il était d'accord pour que je voie quelqu'un d'autre. Il avait peur que ses potes se moquent de lui. »

Pour Matthieu*, un ami d'Anna, la situation est différente mais a tout de même à voir avec la difficulté d'assumer sa sexualité auprès de ses congénères. Lui a trouvé refuge dans la communauté homosexuelle parisienne. « Même s'il n'y a pas d'homophobes déclarés, j'ai très vite compris que je ne serai épanoui sexuellement qu'en dehors de l'ESCP », me dit-il. Il se souvient à regret de son unique nuit avec un étudiant. « On a été en cours ensemble le lendemain matin. Une fois passés les murs de l'école, il ne me connaissait plus. » À son arrivée à l'ESSEC, Éléonore, bisexuelle, a également déchanté. « Le début de l'ESSEC a marqué mon retour dans le placard », dit-elle. Si Éléonore a trouvé des alliés chez Divercity, l'association LGBT de l'ESSEC, elle s'est sentie oppressée par « l'invisibilité des étudiants queer et la stigmatisation de certaines filles, qu'on traite de "salopes" ».

« [Une amie] a porté plainte mais comme elle avait une réputation de fille facile, les gens ne la croyaient pas. Pendant un mois, ça a été un sujet de blagues récurrent. » – Anna

« Des tabous persistent, notamment en lien avec l'homosexualité », reconnaît Isabelle Barth, directrice de l'EM Strasbourg de 2011 à 2016. « Dans les comportements, on retrouve également une forme de soumission chez les jeunes filles. » Mme Barth n'a pas accepté ce constat et a tenté de faire évoluer les mentalités au sein de l'école qu'elle dirigeait. « En organisant régulièrement des conférences avec des femmes chefs d'entreprise ainsi qu'une journée annuelle dédiée à la diversité, j'ai vu les étudiants changer d'état d'esprit, affirme-t-elle. L'ouverture passe aussi par l'éducation. »

À l'ESCP, deux étudiants ont souhaité prendre ce problème à bras-le-corps. Entre curiosité des élèves et crispation de l'administration, Mathilde et Vincent, aidés par François Kraus, ont lancé la toute première étude sur « la sexualité des managers de demain », première partie de leur projet entrepreneurial s'inscrivant dans la « SexTech », l'industrie du sexe. « En école de commerce, il n'y a pas d'éducation sexuelle, regrette Vincent. Le Bureau des élèves distribue des préservatifs, et c'est tout. » Le but de l'étude ? Recueillir des statistiques sur les pratiques, l'orientation sexuelle et les fantasmes des étudiants membres des écoles de commerce figurant dans le top 10 hexagonal. Mais surtout, insiste Mathilde, « montrer qu'en matière de sexualité, il n'y a pas de norme, si ce n'est le respect ».

À son lancement, l'étude n'a pas fait l'unanimité. « Certains étudiants étaient choqués, sourit Vincent. Le directeur de l'école a fait retirer nos affiches de pub. On les avait titrées "Gang bang ou missionnaire ?", pour faire le buzz. » Finalement, le projet a bel et bien délié les langues. Près de 800 personnes – sur 5 000 étudiants – ont répondu au sondage et 200 ont assisté à la conférence de restitution des résultats, qui s'est tenue à la fin du mois d'octobre dernier. « C'était la première fois qu'on prenait le temps de parler de sexe sans aucun jugement dans l'école, précise Mathilde. On nous a remerciés. » Alexia Bacouël, sexothérapeute à la tête du Cabinet de curiosité féminine, revient sur sa participation à l'événement : « Je n'étais jamais intervenue en école de commerce auparavant. J'ai été étonnée par le flot de questions – certaines très pertinentes, d'autres naïves. Preuve s'il en est qu'il y a un vrai besoin de parler de sexualité dans ces établissements. »

Et qui dit sexualité dit bien évidemment consentement sexuel, un thème très sensible. « L'assurance de l'accord de son partenaire est la base de la sexualité », explique Alexia Bacouël. Une notion pourtant floue pour certains jeunes, en école de commerce et ailleurs. « Pendant une soirée, un mec que j'avais fréquenté, qui était complètement bourré, m'a plaquée contre un mur et a essayé de m'embrasser et de m'étrangler à plusieurs reprises », m'a avoué Chloé après une demi-heure de conversation. « Comme on se connaissait, je n'ai pas eu conscience du danger sur le moment. C'est seulement le lendemain que j'ai eu peur, quand j'ai compris que c'était une agression. » Chloé n'a pas porté plainte. Quant à Anna, le récit de l'agression sexuelle d'une camarade de l'ESCP l'a marquée, tout comme la réaction de ses camarades lorsque cette agression a été rendue publique. « Elle a porté plainte mais comme elle avait une réputation de fille facile, les gens ne la croyaient pas, me dit-elle. Pendant un mois, ça a été un sujet de blagues récurrent. »

Si on sait qu'une Française de moins de 20 ans sur dix a été victime d'agression sexuelle, il n'existe pas de statistiques dédiées aux écoles de commerce.

Pour Isabelle Barth, « la notion de consentement est effectivement centrale ». Le problème, c'est que « toutes les écoles n'en sont pas au même stade », m'explique Fatiha Gas, chargée de la mission Égalité Femmes-Hommes à la Conférence des Grandes Ecoles (CGE) – une association qui regroupe 222 établissements du supérieur français, dont 38 écoles de commerce. Placée sous l'égide du ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, la mission Égalité Femmes-Hommes de la CGE a édité en 2013 une charte ratifiée par l'ensemble des écoles membres. « Cette charte recommande la nomination d'un référent égalité dans chaque établissement et propose une liste d'actions concrètes », rappelle Mme Gas, en évoquant celles mises en place par l'EM Strasbourg. Elle rappelle tout de même que cette mission n'a qu'un rôle consultatif. « Si certains directeurs d'établissements n'appliquent pas les mesures que nous préconisons, il n'y aura aucune sanction. »

De l'autre côté de l'Atlantique, les universités se montrent plus proactives en ce qui concerne la défense des droits des femmes et des minorités. « Aux États-Unis, l'éducation est un marché privé. Vu qu'il y a un enjeu financier, la capacité à accompagner et à protéger les étudiants est essentielle pour les universités », m'explique un militant de CLASCHES, une association de lutte contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur créée en 2002. En effet, depuis l'action collective de 23 étudiantes à l'encontre de Columbia en 2014, l'université a mis en place des ateliers d'« éducation au respect sexuel ». La même année, l'État de Californie a adopté la loi « Yes Means Yes », qui oblige les partenaires à se dire ouvertement « oui » avant tout rapport sexuel – un principe pas toujours évident dans son application. Depuis, plus de 1 500 établissements américains ont adopté le « consentement affirmatif ».

« En France, on pense encore que parler ouvertement de sexisme et de consentement va ternir la réputation d'un établissement », précise le même militant de CLASCHES, qui a préféré rester anonyme. Conséquence : si on sait qu'une Française de moins de 20 ans sur dix a été victime d'agression sexuelle, il n'existe pas de statistiques dédiées aux écoles de commerce. Dans ce contexte, le silence nourrit le silence. « Sans exemple de sanction disciplinaire importante relayée publiquement, les victimes ont l'impression qu'elles ne seront pas entendues si elles parlent », conclut le militant de CLASCHES. Ce phénomène est évidemment observable à l'échelle nationale. En France, moins de 10 % des viols sont déclarés à la police chaque année.

Outre la préservation de l'image de l'école, les interlocuteurs font également défaut. « Très peu de médecins et de psychologues sont présents sur les campus des écoles de commerce, déplore Isabelle Barth. La France est loin du compte. » À cette absence d'encadrement s'ajoutent des professeurs qui n'ont pas été formés à ces thématiques et qui risquent par conséquent de « véhiculer des idées fausses, de renvoyer une image négative de la sexualité », alerte Alexia Bacouël.

Fatiha Gas, elle, est catégorique quant aux objectifs de la mission Égalité Femmes-Hommes de la CGE. « Notre rôle est de promouvoir l'égalité entre hommes et femmes, pas d'éduquer les étudiants à la sexualité. » Voilà qui met fin au débat, qu'importent les expériences douloureuses de certains étudiants et l'envie – telle celle de Mathilde et Vincent – de faire évoluer les mentalités.

« Week-ends d'intégration, soirées et coucheries sont essentiels pour créer un sentiment d'appartenance à l'élite. » – François Kraus 

Derrière la reproduction de schémas sexistes et hétéronormés se cache une logique qui peut échapper aux étudiants, tant ils l'ont assimilée. En rejoignant une école de commerce, ils n'intègrent pas tant une institution prestigieuse qu'un système dont ils ne sont pas maîtres. L'intériorisation des normes – notamment sexuelles – préfigure une vie professionnelle où l'esprit de corps garantit l'ascension sociale. « Ce qui compte dans ces écoles, c'est moins la qualité de l'enseignement que le réseau, commente François Kraus. Pour accéder à cette conscience du réseau – qui soude les étudiants et les suit dans leur carrière – il faut qu'il y ait des moments forts. Week-ends d'intégration, soirées et coucheries sont essentiels pour créer un sentiment d'appartenance à l'élite. » Une analyse qui fait évidemment écho aux conclusions de Pierre Bourdieu. Dans La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, publié en 1989, le sociologue explique qu'en dépit de leur promesse de mobilité sociale, les grandes écoles permettent avant tout la préservation de l'ordre social. Elles incarnent donc, d'un point de vue normatif, une forme d'immobilisme, et ne s'inscrivent que très rarement à la pointe du changement social.

Fort de ce constat, Jean-Yves Abraham, professeur agrégé, a passé un an à analyser la pédagogie et la vie sociale à HEC. De cette expérience, il a tiré « Du souci scolaire au sérieux managérial », une étude parue en 2002. L'universitaire y explique comment HEC prépare la prochaine génération de chefs d'entreprise en « démantelant » l'idéalisme et l'attachement au savoir qui constituaient les valeurs de ces bons élèves de toujours. L'objectif ? Amener les « étudiants à passer d'un monde à un autre et obtenir de leur part, au terme du processus, une adhésion pleine et entière à la "réalité managériale" ».

Pas étonnant, donc, que la « culture des affaires » qui caractérise ces écoles soit liée à la première étude sur la sexualité en école de commerce – je parle de celle de Mathilde et Vincent, qui ont un objectif entrepreneurial revendiqué. Plus qu'un sujet d'intérêt général, le sexe est un marché gigantesque, comme en attestent les 850 000 visites quotidiennes sur tukif.com, leader des sites pour adultes francophones, ou encore la vivacité du marché mondial du sex-toy, estimé à 15 milliards de dollars.

Pourtant, selon Nicolas Colin, l'un des fondateurs de l'incubateur de start-up The Family, l'entrepreneuriat français n'a pas encore saisi cette opportunité. Dans une tribune intitulée « Nous voulons plus de (start-up) sexe », l'investisseur milite pour que les « entrepreneurs [relèvent] les défis de l'industrie de la SexTech ». Sans surprise, le secteur en question s'est retrouvé sur la liste des industries à explorer pour la prochaine promo du master Entrepreneuriat de l'ESCP. Quand il s'agit de libéralisme économique, ces écoles ont un temps d'avance.

*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l'anonymat des personnes interrogées.

Paloma est membre de la Street School. Elle est sur Twitter.

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