Des photos de réfugiés et des objets qui leur ont sauvé la vie

« Ce téléphone m'a permis de ne plus me sentir seul. Il était tout pour moi. »

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août 30 2016, 5:00am

Que ce soit cette femme syrienne qui a pu garder avec elle sa tortue jusqu'à Munich ou cette jeune fille qui a porté son chat jusqu'à un camp de réfugiés en Grèce, tous ceux qui doivent fuir leur maison et leur pays se demandent : « Quelle est la chose la plus importante pour moi et que je dois absolument emporter ? »

Gabriel Hill, un photographe suisse originaire de Bâle, a invité des réfugiés dans son studio – où il est plus habitué à tirer le portrait de cadres sup' – et leur a demandé d'apporter le truc le plus important qu'ils avaient gardé avec eux lors de leur voyage vers la liberté. La plupart du temps, il s'agissait de la seule chose qu'ils ont pu emmener avec eux.

Shireen, 21 ans, a fui l'Afghanistan en 2010

« Je vis en Suisse depuis deux ans. Ma famille ne peut pas se permettre un voyage à l'étranger ; je suis donc tout seul ici. C'est très cher de quitter le pays ; ils ne pouvaient pas me suivre.

« Quand j'ai quitté ma famille, mon père m'a donné un téléphone. Ce téléphone et les vêtements que je portais étaient les seules choses que je pouvais avoir avec moi.

« Grâce au téléphone, j'ai pu rester en contact avec ma famille et leur dire que j'étais arrivé sain et sauf. Ça m'a aussi permis de me sentir moins seul. Il était tout pour moi. »

Sejla, 33 ans, a fui la Bosnie en 1992

« Quand j'étais enfant, mon père voyageait souvent en Afrique pour le travail. Une fois, quand j'avais trois ans, je lui ai demandé de me rapporter un vrai singe. Il m'a finalement apporté un lapin en peluche qu'il avait acheté lors de sa correspondance à l'aéroport de Zurich.

« J'emportais mon lapin partout où j'allais. Quand la guerre a commencé, tout s'est passé si vite que je n'ai pas eu le temps de comprendre, et donc de penser à ce que je voulais garder avec moi pendant notre fuite. C'est comme ça que j'ai oublié mon lapin lors de notre départ. J'ai écrit beaucoup de lettres à mon père resté sur place en lui demandant à chaque fois s'il l'avait trouvé.

« Je ne peux pas vous expliquer dans quel état j'étais lorsque j'ai revu mon père trois ans plus tard, en 1995. Tout mon corps tremblait quand je l'ai vu arriver à l'aéroport de Zurich, alors qu'il tenait mon lapin. »

Taghi, 27 ans, a fui l'Iran en 2011

« Il y a cinq ans, j'ai dû quitter l'Iran. J'ai pu seulement prendre des choses qui pouvaient tenir dans mes poches de veste.

« Après plusieurs mois, je suis arrivé en Suisse. J'ai fait la plupart du trajet à pied. Nous avons dû traverser une rivière sur un bateau en caoutchouc.

« Je n'ai pris avec moi que ces trois photos. Chacune d'elles me rappelle ma vie à différentes périodes, avant ma fuite. Parfois, j'ai des souvenirs agréables de cette période. J'aurais voulu prendre plus de choses avec moi si j'avais eu le choix, mais je ne l'avais pas. »

Yosief, 20 ans, a fui l'Érythrée en 2014

« La fuite de l'Érythrée était longue et pénible. Marcher des jours entiers, être prisonnier dans plusieurs pays et traverser l'un des plus grands déserts du monde ne nous rend pas la vie facile. On a été chanceux, je pense : tout le monde a survécu.

« J'ai pu prendre plusieurs effets personnels avec moi, mais j'ai dû jeter la plupart d'entre eux avant la traversée du désert afin de garder le plus de bouteilles d'eau possible. J'ai gardé un petit carnet avec des numéros de téléphone et quelques photos de mon enfance.

« Ces numéros de téléphone étaient très importants, parce que j'ai été emprisonné plusieurs fois et que je devais payer mes rançonneurs pour qu'ils me laissent partir. J'avais la chance d'avoir un oncle aux États-Unis et il a pu m'envoyer de l'argent afin que je puisse payer. C'était le numéro le plus important de toute ma vie. »

Nazim, 26 ans, a fui l'Afghanistan en 2011

« Il y a cinq ans, j'ai dû quitter l'Afghanistan. Je suivais une formation pour devenir policier, mais immédiatement après avoir commencé mon job, j'ai été forcé de fuir le pays.

« J'avais un sac à dos avec moi, mais les passeurs m'ont dit de le jeter. La seule chose que j'ai pu garder était un petit livre de l'académie de police et un collier que ma mère m'avait donné.

« J'ai toujours voulu devenir policier. Ce livre est la seule chose qui reste de ce rêve. »

Ahmet, 23 ans, a fui l'Érythrée en 2013

« J'ai pris un bateau en Libye qui devait m'emmener jusqu'en Italie. Je n'ai rien pu prendre si ce n'est les vêtements que je portais et un bout de papier avec le numéro de téléphone de ma famille. Ils m'ont dit de les tenir au courant dès que je serais arrivé en Italie. À la moitié du trajet, le bateau a chaviré. Mes vêtements étaient trempés et sont devenus si lourds que j'ai dû les retirer. Ils ont disparu dans la mer, avec ce bout de papier et le numéro de ma famille. J'ai survécu, avec 200 autres. Plus de 250 personnes se sont noyées ce jour-là.

« Des mois après avoir fui l'Érythrée, j'ai trouvé quelqu'un en Suisse qui a pu retrouver ma famille. Ils pensaient que je n'avais pas survécu à la traversée. Ce bout de papier avec leur numéro dessus était à ce moment-là la chose la plus importante que j'avais. »

Marie-Thérèse, 62 ans, a fui la République démocratique du Congo en 2008

« J'ai dû quitter ma maison en quelques secondes. Malheureusement, je n'avais pas le temps de prendre quoi que ce soit avec moi. »

Rohulla, 24 ans, a fui l'Afghanistan en 2010

« Il y a cinq ans, j'ai dû fuir l'Afghanistan. Quand je suis parti, je ne pouvais rien prendre avec moi, mis à part les vêtements que je portais.

« J'étais très jeune quand mon père s'est fait tuer ; j'ai donc beaucoup de mal à me rappeler de lui. Il portait toujours un collier en or et, après sa mort, ma mère me l'a donné.

« Je suis arrivé en Suisse par mes propres moyens, et ce collier est tout ce qu'il me reste de ma famille et de mon pays. Il représente tout ce que j'ai. Il m'aide à ne pas me sentir seul, comme si mon père était toujours avec moi. »

Farhad, 27 ans, a fui l'Afghanistan en 2007

« J'ai pu emporter quelques trucs de chez moi, mais les passeurs nous ont dit de tout jeter. Je n'avais pas le courage de me séparer de la photo de ma mère, alors je l'ai cachée sous mes vêtements. Je n'ai jamais revu ma mère depuis mon départ ; cette photo est donc très importante pour moi. »

Vinasithamby, 64 ans, a fui le Sri Lanka en 1984

« J'ai dû quitter le Sri Lanka en 1984. J'ai pratiquement tout fait à pied, mais pour atteindre la Suisse, j'ai pris un bateau, un avion et enfin un train.

« Je ne pouvais pas prendre beaucoup de choses en plus que les vêtements que je portais déjà. Depuis que j'ai laissé ma famille derrière moi, ces photos sont les seules choses qui sont importantes pour moi. C'est comme si elles veillaient sur moi. Sur ces photos, on peut voir mes parents, mon frère et ma sœur qui sont décédés. »

Migmar, 59 ans, a fui le Tibet en 1959

« En 1959, j'ai fui avec mon père, ma mère, ma sœur et mes grands-parents du Tibet vers l'Inde. J'avais deux ans à l'époque – du coup, je ne sais pas exactement quel jour je suis né. Je suis arrivé en Inde avec mon père et mes grands-parents. Nous avons perdu ma sœur et ma mère en route.

« L'objet le plus important de notre fuite était ces torches qui nous éclairaient la route dans l'Himalaya. »

Suleyman, 18 ans, a fui l'Afghanistan en 2014

« Il m'a fallu au moins neuf mois pour arriver en Suisse. Je voulais prendre un bateau de la Turquie jusqu'en Grèce, mais nous nous sommes faits arrêter par les gardes-côtes en Grèce et ils nous ont renvoyés en Turquie. J'ai essayé cinq fois, et une fois le bateau a chaviré.

« De toutes les choses que j'ai prises avec moi, il ne me reste que ce téléphone. Ma mère me l'avait acheté juste avant de quitter l'Afghanistan. Elle a dépensé 3 000 afghanis [environ 40 €], soit la moitié des revenus mensuels de notre famille.

« Ce téléphone était la seule façon de donner des nouvelles à ma famille, de leur dire où j'étais et si tout allait bien. Ma mère était très inquiète, alors de temps en temps un coup de téléphone aidait à la calmer. Ce téléphone m'a aidé à me sentir en sécurité et moins seul. »

Mahmoud, 20, a fui le Liban en 2014

« À la base, je suis Palestinien, mais j'ai fui du Liban. Il y a quelques années, je me suis converti au christianisme – je suis né musulman. Un prêtre m'a donné cette Bible. Durant tout mon voyage, le bateau sur lequel j'étais avait un problème, et notre guide nous a ordonné de jeter par-dessus bord toutes nos affaires. J'ai réussi à cacher ma Bible. Elle est mon bien le plus précieux et elle me donne la force nécessaire dans les moments les plus difficiles. Elle s'est retrouvée noyée dans l'eau de mer, mais je n'en voudrais une nouvelle pour rien au monde.

« Ici, en Suisse, je vis dans un refuge majoritairement musulman. Ma famille est la seule à savoir que je suis converti. C'est d'ailleurs pour cette raison que je ne peux pas montrer mon visage. Je mène une double vie. »

Le projet de Hill ImPORTRAITS a été sélectionné par le Swiss Photo Award 2016. Son travail sera exposé jusqu'au 31 août à la galerie Parzelle 403 de Bâle.

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