Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
LE NUMÉRO DOMINATION ANIMALE

Ils veulent tous fumer Cracôlandia

À Sao Paulo, les crackheads sont logés par l'État s'ils acceptent de bosser pour lui.

par Débora Lopes
06 Mai 2014, 8:00am

Une femme marche dans la rue, dans un quartier de São Paulo connu sous le nom de Cracolandia. Photo : Rafael Tognini

Depuis les années 1990, le centre-ville de São Paulo héberge un marché de la drogue en plein air baptisé Cracôlandia, ou Crackland – on devine aisément l’origine du nom. Toute la journée, des toxicomanes fument dans les rues, accostent les passants et garent des voitures pour se faire quelques pièces. Au fil des années, le gouvernement a tenté à plusieurs reprises de nettoyer la zone. En 2012, armée de bombes de gaz lacrymogène et de pistolets à balles de caoutchouc, la police avait envahi le bidonville. Pourtant, leurs efforts n’ont servi à rien – les camés sont allés à un autre endroit, ont reconstruit leurs cabanes et Cracôlandia vivait à nouveau.

En janvier dernier, les autorités de la ville ont de nouveau tenté de reprendre le contrôle de la zone via l’opération « Bras ouverts ». Au lieu d’être mis en prison ou expulsés du quartier, plusieurs centaines de résidents de Cracôlandia ont eu la chance d’être réinstallés dans des chambres d’hôtel, de se voir offrir de la nourriture et d’avoir l’opportunité de nettoyer les rues de la ville pour l’équivalent de 4 euros par jour.

Bien qu’on ne sache pas si tout cela aidera les toxicomanes, on peut noter que ce traitement est déjà plus humain que d’habitude. Le truc, c’est que malgré ça, certaines personnes voient dans cette opération un moyen de nettoyer la ville en vue de la Coupe du monde de juin prochain. Les rues se font paver, les espaces verts abandonnés sont réhabilités et les aéroports sont rénovés.

Néanmoins, la police continue à employer des méthodes dures afin de démanteler Cracôlandia et d’en chasser les derniers habitants. Quelques jours après le début de l’opération, des voitures de police avaient de nouveau encerclé la zone et tenté d’y chasser les gens à l’aide de gaz lacrymogène.

J’ai récemment rencontré quelques-uns des 300 consommateurs de crack bénéficiaires du programme. L’un d’eux, Roberto Nascimento, m’a expliqué que la principale différence entre les cabanes de Cracôlandia et les « hôtels » tenait dans le fait qu’il ne pleuvait pas dans les nouveaux logements. À part ça, selon lui rien n’avait changé. Il n’était pas optimiste quant aux chances de réussite du programme. « Tout continuera à être comme avant, m’a-t-il confié. Nous avons toujours vécu dans la rue, et nous n’en sommes pas morts. L’hôtel ne signifie rien pour nous. Aujourd’hui c’est vendredi, jour de paye. C’est jour de fête à Cracôlandia. »