Des baraques sur pilotis pour les internés. Toutes les photos sont publiées avec l’aimable autorisation de Jacques Sigot

L’histoire oubliée du camp de concentration de Montreuil-Bellay

Des survivants tsiganes m'ont parlé de l'époque où l'État français les considérait comme dangereux.

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mai 20 2015, 5:00am

Des baraques sur pilotis pour les internés. Toutes les photos sont publiées avec l’aimable autorisation de Jacques Sigot

C'est une réalité encore trop peu connue, mais des camps d'internement de Tsiganes ont été administrés par les Français lors de la Seconde Guerre mondiale. C'est le cas de celui de Montreuil-Bellay, dans le département du Maine-et-Loire. Entre le 8 novembre 1941 et le 16 janvier 1945, un millier de Tsiganes y ont été internés parce que le gouvernement français les considéraient comme dangereux.À l'occasion d'une journée de commémoration organisée le 25 avril dernier, je me suis rendu sur place pour rencontrer des anciens internés.

Lorsque l'on arrive sur les lieux du camp, c'est le vide qui saute aux yeux – à l'image du vide mémoriel qui entoure ce camp. Un immense champ et à peine quelques ruines. Quelques escaliers posés dans l'herbe qui ne mènent nulle part, vestiges des baraquements qui accueillaient les prisonniers. Dans les années 1970, les préfabriqués ont été démontés et reconvertis en salles des fêtes dans des villages alentours. Par terre, on distingue une petite fosse pour les latrines, et les fondations du réfectoire. Si on cherche bien, on trouve même les trous des poteaux des barbelés. À l'époque, le camp était entouré de deux rangs de barbelés avec des miradors aux quatre coins. Et à l'entrée du camp se trouve une cave, qui a autrefois servi de prison pour les internés récalcitrants.

L'école du camp de Montreuiil-Bellay

Jusqu'en 2012, tout cela était recouvert par de hautes herbes : la parcelle appartenait à un agriculteur, et ses vaches venaient y brouter au risque d'abîmer ces quelques ruines. Depuis, la mairie de Montreuil-Bellay a acheté la parcelle, fortement incité par une association, l'AMCT, « les Amis de la mémoire du camp tsigane », qui se démène pour perpétuer la mémoire du camp depuis 10 ans.Le camp a ainsi été classé monument historique en 2013, soit plus de 70 ans après son ouverture.Une stèle a été érigée à l'entrée, mais on peut aisément la rater si on passe en vitesse sur la route nationale qui le longe. Depuis plusieurs années, un projet de monument plus volumineux accompagné de panneaux explicatifs est prévu, mais ne voit toujours pas le jour. Pour l'instant, pas même un panneau à l'entrée de la ville n'indique la direction du camp.

Le camp dérange peut-être encore. Il n'est pas le produit de l'occupant nazi, mais bien celui de la France d'avant Vichy. Il a été ouvert suite à un décret de 1940, signé par le dernier président de la 3 e république Albert Lebrun. Ce décret stipule que les nomades doivent être rassemblés et sous surveillance Ceux-ci étaient considérés comme dangereux et ce d'autant plus dans un contexte de guerre. Une multitude de petits camps sont alors ouverts. Montreuil-Bellay est le plus grand en France.



La carte d'interné politique d'André Fernandez

À 87 ans, André Fernandez – appelé José dans la communauté de tsiganes – est un des derniers anciens internés encore en vie. Il avait 12 ans lorsque des soldats allemands sont venus le chercher à Bordeaux, où il vivait avec sa famille. Il est passé par le camp de Mérignac et Poitiers, pour terminer à Montreuil-Bellay. Pour d'autres, c'était des maires français qui demandaient l'internement. C'est le cas de la famille de Fernand Delage – plus connu sous le nom de Milo Delage par les tsiganes. Sa famille est entrée dans le camp après la dénonciation d'un maire qui a envoyé une lettre au préfet, accompagnée d'une pétition lancée dans le village. Son grand-père avait pourtant combattu pendant la Première guerre mondiale.

Le principal souvenir de José dans le camp, c'est la faim. « On mangeait une soupe préparée dans une chaudière à cochon, une seule fois par jour, des topinambours et des rutabagas, des épluchures de pomme de terre servies à la louche, faite avec ancienne boîte de conserve. Une gamelle par personne et 200 grammes de pain. L'hiver, on n'avait pas assez à manger. »

Les gardiens étaient tous français. « Si on avait été gardés par les Allemands, je me demande si ça aurait été pire ou mieux », lâche José. Il m'a parlé d'un garde qui a cassé les dents de sa tante. Des enfants que l'on punissait en les agenouillant sur une règle avec deux livres dans les mains. Lui, la tête en sang après avoir été poussé dans les barbelés par un gardien.

Des villageois venus observer le camp

Le camp était une attraction pour les villageois alentour, la promenade du dimanche. Des photos d'époque montrent les habitants venir faire un tour près du camp – pour se moquer des tsiganes, mais parfois pour leur donner à manger. Plusieurs descendants d'internés racontent que lorsqu'un tsigane un jour a tenté de s'échapper, un agriculteur de Montreuil-Bellay l'a ramené à coup de fourche.

Un jour, les barbelés entourant le camp ont été détruits par un bombardement allié. Le camp était en effet répertorié encore comme une poudrerie, fonction qu'il avait avant le début de la guerre. Comme les tsiganes pouvaient s'échapper, il a fallu trouver une solution. « Les gardiens prenaient toutes les nuits un garçon dans chaque famille, et l'enfermait dans la prison », raconte José Fernandez, qui a été enfermé lui aussi. Il entre dans la cave qui servait de prison : « On était là, entassés à 50, les pieds dans l'eau et l'humidité ».

Comment nommer le camp ? Sur la stèle, on emploie l'appellation « camp d'internement ». À l'époque, sur les papiers de l'administration française en 1940, on employait le mot de concentration. Aujourd'hui, le mot évoque les camps nazis. Alors pas question de l'employer sur la stèle officielle : la préfecture a même envoyé une lettre pour demander expressément que ce mot n'y soit pas employé. Mais d'autres, comme Jacques Sigot – instituteur à la retraite et chercheur passionné qui a redécouvert le camp dans les années 1980 – revendiquent l'emploi de ce terme.

Selon l'historien Denis Peschanski, « il ne s'agit pas de faire une hiérarchie dans ces camps mais de trouver les mots adéquats. Peu importe, au demeurant, la façon dont on les a dénommés à l'époque. Le danger est de mélanger le jugement moral et l'analyse historique : il est des camps d'internement en France où l'on vivait plus mal que dans certains camps de concentration en Allemagne. »

Le camp en 1944, vu du mirador

Montreuil-Bellay n'est pas un camp de la mort. « Mais être enfermé, privé de la liberté d'aller et venir est en soi une atteinte à la dignité », souligne Jacques Sigot. « Les tsiganes y étaient enfermés non parce qu'ils avaient commis des méfaits, mais parce qu'ils étaient tsiganes ». Des sœurs catholiques vivaient avec les internés, donnaient des cours aux enfants. Des photos d'époque montrent des écoliers suivant des cours et du catéchisme. Les internés étaient tous contraints à des tâches au sein du camp – nettoyage, entretien, épluchage des légumes, entre autres.

Madeleine et Gilberte sont deux sœurs, anciennes internées. Très discrètes, elles parlent peu : c'est leurs filles et petites-filles qui leur font sortir les mots de la bouche : « Raconte à la journaliste... ». Elles n'ont pas osé venir parler à la presse locale lors de la commémoration. Elles racontent aussi la faim. Leur grand-père, interné, de corvée d'épluchure, en avait gardé pour nourrir sa famille. Il avait été dénoncé par un autre interné, et mis dans la prison. Il est mort dans le camp, comme 29 autres tsiganes. Selon Jacques Sigot, la plupart étaient des nouveaux-nés trop faibles ou sont morts de vieillesse.

Le camp présentait une particularité : les tsiganes pouvaient en ressortir, à condition d'avoir un domicile. Un oncle de Madeleine et Gilberte qui n'était pas interné a réussi à obtenir un logement et à inscrire six personnes auprès de l'administration française pour qu'elles puissent être libérées du camp. Malheureusement, l'oncle avait oublié d'inscrire une personne – ils étaient sept à être enfermés. « Ma tante est restée, elle s'est sacrifiée. Elle en est morte ». 70 ans après, Madeleine en a encore les larmes aux yeux.

Certains descendants ont appris sur le tard la présence de leur ancêtre dans le camp. C'est le cas de Patrick Wanderstein, surnommé « Fiston » dans la communauté. Il a appris il y a dix ans seulement l'histoire de sa mère. « Elle avait honte et peur d'y être renvoyée. Pas de raison pour y avoir été internée, pas de raison pour y retourner. » À la sortie du camp, sa famille s'est sédentarisée dans le Maine-et-Loire, par la force des choses. Tous souhaitaient rentrer dans la « norme », de peur d'être à nouveau « raflés ».

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