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LE NUMÉRO FICTION 2009

Stille nacht

Quand je suis revenu à la maison pour les vacances, Todd, mon cinglé de frère aîné – fraîchement sorti de prison – est venu me chercher à l’aéroport d’Oklahoma City.
20 janvier 2009, 11:00pm

Bailey est un mec précis. Entre autres choses, il écrit sur les écrivains, alors qu’il n’y a rien de plus difficile à faire, pour un écrivain. Il s’est penché sur la vie de ce vieux chauve provoc’ d’Alfred Chester.

Vice US

a publié un extrait de

Cheever: A Life

dans le dernier numéro Histoire. Tout le bintz sort en mars aux États-Unis. Vous n’aurez qu’à l’acheter si vous voulez qu’on en parle autour de verres que vous nous offrirez pendant que nous ferons onduler nos corps hypersexuels.

Quand je suis revenu à la maison pour les vacances, Todd, mon cinglé de frère aîné – fraîchement sorti de prison – est venu me chercher à l’aéroport d’Oklahoma City. Notre mère ne pouvait pas venir car elle avait invité des amis à déjeuner et avait dû rester à la maison pour préparer le repas. Dans la zone de livraison des bagages, bondée, je l’ai vu avant que lui ne me voie. Au milieu de cette foule de braves gens de l’Oklahoma, il dégageait une sorte de charisme dément : yeux écarquillés, tête agitée de petites secousses, il se déplaçait par petits bonds sur la pointe des pieds – un geai résolu à attraper un asticot.

Il m’a repéré et rejoint d’un bond. J’ai laissé tomber mon sac et relâché mes muscles pour absorber la volée de coups.

«

Zwieb

! », s’exclama-t-il après m’avoir reposé sur mes pieds. Il m’appelait Zwieb depuis que j’avais une dizaine d’années – c’était l’abréviation du mot allemand

Zwiebel

, oignon, allusion malicieuse à mon haleine :

Zwiebelmund

, ou bouche qui sent l’oignon. À présent, vingt-quatre ans plus tard, il mesurait encore cinq centimètres de plus que moi, mais n’était pas aussi corpulent que le sédentaire de plus de 30 ans que j’étais devenu ; l’objet de ses saluts à la dure, avais-je toujours pensé, était d’établir qu’il était toujours le plus fort des deux. Mais c’est aussi qu’il m’aimait, bien sûr, et réprimer ses impulsions n’était pas son fort.

Tandis que nous attendions le reste de mes bagages, Todd n’arrêta pas de baratiner. Il me parla de son hépatite C comme si c’était la première fois, ayant à l’évidence oublié les fois où il en avait fait état dans ses lettres. Le sujet ne semblait pas le gêner le moins du monde. Avec une sorte d’amusement contrit, il se remémora l’époque où ses amis et lui utilisaient les mêmes seringues sales,

la vache

, des fois pendant des jours et des jours. Juste une bande de mômes. Puis il passait à autre chose. «

Ah bon ?

», disais-je, ou «

Bah dis donc

», ou encore «

Ah

», et lorsque Todd partait brusquement d’un grand rire, je riais un peu moi aussi.

Les routes étaient verglacées mais il conduisait sa vieille BMW à toute allure, comme d’habitude. C’était l’ancienne voiture de mon père, qui, bien des années plus tôt, l’avait achetée à titre de récompense, en quelque sorte, pour avoir divorcé de notre mère ; elle, de son côté, l’avait gardée pour Todd pendant qu’il était en prison. Il était ravi de conduire à nouveau. Loin d’être découragé par les nombreux accidents qu’il avait eus, il s’était toujours vanté de ses capacités à rouler dans des conditions difficiles, et là, il prenait les virages à fond, laissant l’arrière du véhicule chasser, ou s’arrêtait aux stops à la dernière seconde en faisant crisser les pneus - et il parlait, il parlait.

«

… Ça, ça viendra grossir le dossier du procès que je vais leur coller !

», déclara-t-il.

C’était sa nouvelle idée fixe. Il projetait de poursuivre en justice la police d’Oklahoma City et l’administration pénitentiaire ; à vrai dire, il n’avait pratiquement que ça en tête.

«

N’en parlons pas, d’accord ?

»

C’était la première chose que je disais depuis un bon moment, et nous avons tous les deux été surpris par la colère dans ma voix.

«

De quoi ?

- De ton procès.

»

Il a plissé les yeux en fixant la route. «

Très bien

», a-t-il dit. Le moulin à paroles s’est arrêté.

Todd habitait chez ma mère, en attendant d’être à nouveau sur pied. Ça ne marchait pas. Il avait tout d’abord accepté de s’en tenir à deux bières par jour – et pas d’alcool fort ni de drogue – mais il était rapidement passé à trois, et de là avait continué sur sa lancée. Deux soirs plus tôt, pris d’une rage avinée, il lui avait donné un coup de genou à l’aine, et l’avait laissé se contorsionner à terre. Elle me l’avait raconté au téléphone.

«

Appelle la police !

avais-je dit.

- Je ne peux pas faire ça.

- Très bien. Je vais les appeler, moi. Ou encore mieux, c’est moi qui vais le buter, cet enfoiré.

- Ne dis pas ça. Ne parle pas comme ça. Écoute, il ne se rend pas compte de ce qu’il fait. Aujourd’hui, il ne s’en souvenait même pas.

- D’accord, et la prochaine fois il ne s’en souviendra pas non plus, ou la fois d’après, et un beau jour il te tuera. Il faut que tu le

vires. Aujourd’hui. »

Mais elle avait insisté pour qu’on attende après Noël. «

Et ne t’en fais pas. Il s’en ira de lui-même. Il n’a pas non plus envie d’habiter avec moi. Je ne suis qu’une

vieille connasse isolée

qui l’asticote toute la journée et l’empêche de boire. Essayons juste de tenir jusqu’après Noël, d’accord ?

»

De l’aéroport jusqu’à chez elle, en pleine campagne, nous en eûmes environ pour trois quarts d’heure en roulant à fond la caisse. En entendant les chiens aboyer, elle est sortie m’accueillir. De loin, je lui ai trouvé bonne mine – je ne l’avais pas vue si mince depuis quinze ans. C’est ensuite que j’ai remarqué son air défait. Elle m’a serré dans ses bras et ne m’a pas lâché. J’ai essayé d’adopter un ton un peu léger : «

Hé,

merci

, hein, de m’avoir envoyé Todd à l’aéroport !

» ai-je dit, mais elle s’est contentée de m’étreindre plus fort en secouant la tête contre ma poitrine. «

Il fallait que je prépare à manger

», a-t-elle dit avec une intonation allemande tragique. Nous sommes entrés bras dessus, bras dessous dans la maison, précédés de Todd qui bondissait avec mes bagages.

Nos invités étaient déjà arrivés, un très vieux couple, les Mathers et leur fille lesbienne. Ma mère avait fait leur connaissance une trentaine d’années plus tôt dans un

groupe de discussion

en banlieue ; c’était des gens sympathiques, dont le passe-temps était de soutenir certaines revendications de gauche. Mme Mathers était la plus fanatique des deux : quand j’étais petit, elle m’avait traîné à un raout antinucléaire dans la capitale de l’État, et maintenant, son truc, c’était la pollution provoquée par l’élevage de poulets en batterie. Diminuée par l’âge, le cancer et Dieu sait quoi d’autre, elle se cramponnait au sujet tandis que son mari souriait avec bienveillance. À intervalles réguliers de quelques minutes, elle sombrait dans un silence maussade et mâchait sa nourriture, épuisée ; sa fille prenait alors la relève et se mettait à parler de ses voyages.

Ils étaient au courant pour Todd, bien sûr, et Todd savait qu’ils étaient au courant. Chacun des gestes qu’il faisait était calculé en fonction de cela. Il se montrait poli à l’extrême et parlait avec une sorte de préciosité alambiquée – « indubitablement » etc. –, attentif à l’effet qu’il produisait sur nous.

Plus tard, nous nous assîmes dans le séjour pour boire un café et discuter du passé. Todd était encore à table, lancé dans je ne sais quelle discussion profonde avec la fille. La vieille Mme Mathers avait parlé jusqu’à l’épuisement de l’élevage de poulets et n’était pas particulièrement d’humeur à évoquer le passé. Elle était affalée sur sa chaise, hébétée, morose.

«

Il faut qu’on y aille !

», répétait-elle d’une voix rauque, et ma mère lui disait à chaque fois qu’il était encore tôt, alors Mme Mathers lui tapotait le bras comme pour l’apaiser.

Je me demandais pourquoi ma mère faisait traîner en longueur, lorsque le rire de Todd fendit l’air, et je compris que les Mathers lui apportaient un sentiment de sécurité. Rien de vraiment grave ne pouvait arriver en présence de gens aussi convenables et mornes. Au pire, cela repoussait le moment où Todd commencerait à se saouler.

Finalement, ils partirent à la nuit tombante. M. Mathers et moi nous tînmes chacun d’un côté de Mme Mathers pour l’aider à marcher sur le gravier, tandis que leur fille serrait mon frère dans ses bras et l’invitait à lui téléphoner n’importe quand («

Je le pense

vraiment

, Todd : n’importe quand

»). J’ai dit au revoir aux voisins d’un signe de la main, persuadé que je ne les reverrais plus jamais, et je suis retourné à l’intérieur jeter un œil aux rayonnages de livres dans un couloir. J’en avais assez d’être avec du monde. J’avais envie de prendre quelques albums photo de ma mère (il y en avait une quarantaine en tout) et de me retirer dans la pièce du fond pour réfléchir à notre saga familiale.

«

Hé, Zwieb.

»

Mon frère était debout à côté de moi, un verre de bière à moitié vide à la main. Un changement subtil s’était déjà opéré dans ses manières : il inspirait à goulées précautionneuses, sifflantes, et se tenait un peu plus cérémonieusement qu’auparavant.

«

Alors, c’est comment d’être prof ?

», demanda-t-il.

Jusqu’alors, à chaque fois qu’il m’avait demandé comment se passait mon boulot, je lui avais toujours répondu «

Bien

», avant de mettre un bémol en parlant du principal qui faisait chier ou des parents qui faisaient chier – par solidarité avec le fait que lui-même n’avait aucun statut professionnel. Cette fois-ci, j’évoquai les mômes qui faisaient chier en disant que 13 ans, c’était un âge difficile et ainsi de suite.

«

13 ans

», répéta Todd d’une voix rauque. Il me donna un petit coup de coude : «

Hé, Zwieb, tu as déjà niqué une de tes élèves ?

-

Non

, répondis-je.

Pas encore

.

-

Dis-donc

. Il secoua la tête et sirota sa bière.

13 piges

. »

Je pris congé, m’en allai dans la pièce du fond. Fermai la porte. M’assis dans la nuit tombante. Au bout d’un certain temps, j’allumai une lampe et me rendis compte que j’avais oublié de prendre les albums photo ; sauf que pour aller les chercher, il fallait que je sorte de la pièce, et je risquais de retomber sur Todd, aussi pris-je un livre sur la table où était posée la lampe, et essayai-je de lire. À présent, le ton montait entre Todd et ma mère dans le séjour ; en tendant l’oreille, je pouvais entendre des bribes de leur dispute. Lorsque Todd était ivre, ou en train de le devenir, ses propos étaient copieusement émaillés du mot

putain

.

«

Putain laisse tomber,

l’entendis-je dire

. Putain si tu penses que je vais trouver un boulot, alors putain c’est vraiment mal me connaître !

»

Il ne semblait pas spécialement agressif. Il avait l’air plutôt amusé de constater qu’après toutes ces années, notre mère ne le comprit toujours pas.

«

Mais qu’est-ce que tu vas faire ?

- Je me suis toujours débrouillé, t’en fais pas pour moi, putain.

- Mais je suis curieuse, Todd. Tu ne peux pas rester ici éternellement.

- J’ai pas besoin de tes…

»

Ce que je remarquais surtout, c’étaient les efforts déployés par ma mère pour ne pas le faire sortir de ses gonds : elle alimentait la discussion en lui posant des petites questions naïves, et parfois riait à ses réponses, prenant soin de signifier clairement qu’elle riait avec lui et non pas de lui.

Au bout d’un moment, la conversation se tarit – la chaise de Todd craqua bruyamment lorsqu’il se releva en titubant, et ma mère soupira : «

Tu ne vas pas reprendre une bière, Todd

, je t’en prie » –, et il vint me rendre visite. Il se tint dans le coin de la pièce, en slip et tee-shirt vert olive datant de l’époque où il était à l’armée, le seul emploi durable qu’il avait jamais eu.

«

… et j’ai qu’une envie, c’est d’attraper l’enfoiré par la peau du cou

– il parlait d’un célèbre ailier des Dallas Cowboys qui avait connu un certain nombre d’échecs à cause de son incorrigible penchant pour la drogue –

et de lui dire

: “Écoute, espèce de couillon de nègre : arrête de te comporter comme un putain de marmot de 6 ans, bouge-toi le cul, lamentable feignasse, et reprends-toi, putain…” »

Ceci de la part d’un gars qui venait de passer trois ans en prison pour possession de crack (etc.), et quelques minutes seulement après qu’il eut éclaté de rire à l’idée même de trouver un boulot. Par le passé, conformément à l’étrange relation qu’on entretenait, je me serais fendu d’un trait d’esprit ou d’une remarque bien sentie – «

Le nombre de gens qui pourraient tirer parti d’un conseil comme ça...

» – mais cette fois-ci, j’hésitais, trop perplexe, ou intimidé peut-être, pour parler. Il élargit sa charge aux Noirs en général.

«

Faut regarder les choses en face, Zwieb, les nègres sont infects. En prison c’est à qui sera le plus gros

mac

, aura baisé le plus de

salopes

et, tu sais,

buté

le plus de gens.

»

Ça me désolait d’entendre Todd dire ça. Un de ses traits de personnalité les plus attachants avait été sa sympathie inébranlable pour les Noirs et les autres personnes envers qui la société se montrait injuste. Son héros (aux côtés de John Lennon) avait été Mohammed Ali, à l’époque où moi je prenais le gaillard pour un fieffé salopard qui avait bien besoin de se faire casser la gueule.

«

Mais Todd, ce sont des

pauvres

. Ils sont en

prison

. Je veux dire, tu ne rencontres pas beaucoup de gens de qualité, en prison – à part toi, évidemment.

» ce qui le fit rigoler, bien qu’en un sens cela me permît de poursuivre avec plus d’honnêteté. Je lui dis que c’était davantage une question de classe que de couleur de peau. Je lui ai dit que mes propres élèves noirs étaient pour la plupart issus de la classe moyenne et qu’il était quasi impossible de les distinguer de leurs camarades blancs, ce qui n’était pas tout à fait vrai, mais je jugeai préférable de ne pas m’enliser dans les nuances.

«

Je veux dire que c’est assez crétin, le racisme, Todd. J’espère que ce n’est qu’une phase passagère.

»

Il resta debout à tanguer un peu, en sous-vêtements, à gamberger, et je jetai un coup d’œil mélancolique à mon livre. Finalement il siffla d’un trait ce qui restait de sa bière et, délicatement, fit claquer ses lèvres, comme s’il ne la buvait que pour le goût, puis il me serra l’épaule un peu trop fort avant de sortir de la pièce.

Le lendemain matin, il pétait la forme. J’avais dormi sur le canapé du séjour – la chambre d’amis étant occupée par Todd et ses affaires – et je fus réveillé par sa respiration et les coups qu’il donnait en faisant sa gymnastique. Il faisait très froid dehors et Todd avait un bonnet de laine mais était torse nu. Il était en bonne forme physique, chose remarquable pour un alcoolique, mais il avait toujours été plus musclé que moi.

«

Désolé, Zwieb

, dit-il en soufflant vivement entre deux sauts avec écart latéral des bras et des jambes,

mais je pouvais pas attendre plus longtemps. Fallait que je fasse un peu de gym.

- Tu as bien fait.

»

Il compta jusqu’à cinquante, esquissa un petit geste de la main et trottina jusqu’à la porte. Je sentis l’odeur du café et trouvai ma mère dans la cuisine, en train de donner à manger à ses chats – ou plutôt, en train d’ouvrir des boîtes et de mélanger de la vraie nourriture et des croquettes, alors que pourtant il n’y avait pas un chat en vue. Par le passé, il y avait toujours eu des quantités de chats qui venaient s’attrouper autour d’elle et se frottaient à vos jambes en ronronnant, sept ou huit, tous autant qu’ils étaient (il y en avait davantage dehors), accourant dans la cuisine au premier cliquetis de l’ouvre-boîtes.

«

Où sont-ils ?

demandai-je.

Où est Sam, et Sophie, et..

. »

Je réalisai que, depuis mon arrivée, je n’avais pas vu un seul chat. Mais là, ma mère était en train de leur donner à manger.

Elle secoua la tête : «

Ils se cachent. Ils ne viendront pas tant que Todd ne sera pas parti un moment. Je crois qu’il leur a

vraiment

fait du mal.

» Elle poussa une série de soupirs.

«

Les pauvres chéris.

-

Au début, il fallait que je trouve un prétexte pour le faire sortir de la maison, sinon ils ne venaient pas manger. “

Todd, as-tu désherbé le jardin ?

” Des choses dans le genre. Mais ensuite il est devenu tellement fainéant que je n’ai plus rien pu lui demander, alors je me contentais de dire

: “Todd, sors d’ici ! Les chats ont besoin de manger !” » Les chats de ma mère étaient l’amour de sa vie. Elle fit une moue tremblante tout en essayant de garder l’air sévère ; elle tâchait de ne pas pleurer. «

Alors il a dit

: “Eh bien qu’ils mangent.”

Et j’ai répondu

: “Arrête un peu, mon petit ami. Tu sais qu’ils ne mangeront pas tant que tu seras là.”

Alors il me fait sa tête d’innocent

. “Pourquoi donc ? - Parce que, ai-je dit – elle a brandi une spatule à hauteur de mon visage, comme si j’étais Todd – ils te

détestent

!” » Elle a hoché la tête d’un air satisfait.

«

Le fils de pute.

- Oui, mais il fait de l’exercice,

ai-je dit

. C’est bon signe.

- Ça, c’est uniquement parce que tu es là.

- Mais il a le ventre plat.

- Je crois qu’il vomit beaucoup.

»

Plus tard dans l’après-midi, il a suggéré qu’on aille acheter de l’alcool.

«

Zwieb

, a-t-il dit dans un murmure théâtral.

Y’a pas de picole à la maison.

-

Ma foi,

ai-je dit

, ça fait partie du marché, Todd. Tu es censé ne pas boire d’alcool, pas vrai ?

»

Ma pauvre mère, ai-je pensé. Afin de remettre un cinglé dans le droit chemin, elle avait renoncé à un des grands plaisirs de sa vie (et de la mienne), le cocktail du soir. Ses chats constituaient un autre de ses plaisirs. Il lui restait le jardinage, les courses et la cuisine.

«

C’est chez elle

», ajoutai-je.

Pour me taquiner, il m’asséna un coup dans le bras. «

Allez, Zwieb ! C’est presque Noël ! Tu as pas envie d’un petit cocktail ?

»

Et ainsi de suite. Quoi qu’il arrive, il prendrait la voiture pour aller chercher de l’alcool, mais les apparences seraient sauves s’il avait, au moins partiellement, mon assentiment. Deux contre un. Je lui ai dit que c’était lui le capitaine à bord, qu’il était un homme d’âge moyen disposant d’une voiture, et que s’il voulait acheter de l’alcool, je ne l’en empêcherais pas. Quant à notre mère, que pouvait-elle faire ?

«

Tu l’as dit bouffi !

»

Il ne chuchotait plus à présent, provoqué qu’il était par mon «

homme d’âge moyen disposant d’une voiture

». Une minute plus tard, il sortait en trombe, et trébucha légèrement sur le verglas quand ma mère lui lança : «

Todd, où vas-tu ?

» Il ne répondit pas.

«

Il est parti acheter de l’alcool

», répondis-je, et elle s’affaissa contre le mur. Le fait était que nous avions tous les deux envie d’un verre, plus que jamais, et dès que la voiture de Todd eut disparu au loin dans un halo tremblotant, ma mère me demanda d’aller chercher du cognac qu’elle avait caché sous son lit. Nous nous repliâmes dans la cuisine. Une fois les boissons servies, nous allâmes d’un pas hésitant au bar américain et restâmes avachis chacun d’un côté, à parler et à boire. La situation était moche, lui dis-je, pire que ce à quoi je m’étais attendu, et elle acquiesça en hochant péniblement la tête. Elle voulait se débarrasser de lui, mais ne savait pas trop comment s’y prendre. Elle me rapporta d’autres choses qu’il avait dites et faites au cours des deux mois pendant lesquels il avait été là, le pire étant le coup de genou dans l’aine (elle me montra la partie inférieure d’une ecchymose affreuse à l’intérieur de la cuisse) mais ne laissait rien préjuger de bon quant à la tournure que prenait leur relation.

Au bout d’un certain temps, nous remarquâmes l’heure, et nous nous accordâmes pour dire que Todd avait été retardé. Il n’y en avait pas pour plus d’une heure pour aller au magasin de spiritueux et en revenir.

«

Il est peut-être mort ou blessé

», dis-je, plein d’espoir.

Ma mère soupira : «

Unkraut vergeht nicht

», un fameux dicton allemand qu’elle aimait à prononcer :

la mauvaise herbe repousse toujours

. Le téléphone sonna. Je savais que c’était Todd. Je pense même que nous connaissions le motif de son appel. Cela durait depuis un quart de siècle, après tout.

Évidemment, il avait eu un accident avec la BMW.

«

C’est très grave ?

» demanda ma mère. Le mot

putain

jaillissait du combiné à intervalles réguliers. Ma mère poursuivit son interrogatoire avec une sorte d’ironie socratique attendrie.

«

La faute à qui ? … La police est là ?… Est-ce que tu es ivre ?

»

Hélas, il ne l’était pas, enfin pas trop, et les bouteilles qu’il avait achetées au magasin n’avaient pas été ouvertes, ce qui voulait dire qu’il ne serait pas arrêté sur-le-champ. De fait, il avait seulement écopé d’une amende pour conduite dangereuse, et, en outre, les policiers obligeants allaient nous le ramener à la maison sain et sauf.

Un peu plus tard, Todd franchit bruyamment le seuil, trimballant une grande caisse en plastique qu’il conservait dans son coffre – un élément essentiel qui remontait à l’époque précédant la prison, lorsqu’il habitait dans sa voiture. Mais la voiture n’était plus. Tout ce qui en restait c’était la caisse, qui cliqueta d’un bruit de verre entrechoqué lorsqu’il la posa lourdement sur le sol de la cuisine. Elle était remplie de vêtements et de bouteilles achetées au magasin de spiritueux. Effrontément, il ouvrit une bouteille de Jack Daniel’s et en avala une copieuse lampée. «

Ahhh !

», s’exclama-t-il, et il rota.

«

Todd, tu ne peux pas boire ça ici !

»

Ma mère.

«

Ouais, Todd, dis-je, bois ça

dehors. »

Personne ne rigola. Nous transperçant l’un et l’autre de son regard injecté de sang, il prit une autre lampée et rota de nouveau.

Ils se querellèrent un moment pour savoir si Todd avait oui ou non le droit de boire de l’alcool dans la maison de ma mère. Le propos de Todd était que la vie, c’était une putain de tuile après l’autre, et maintenant, il n’avait plus sa voiture, une voiture qui l’avait fidèlement servi pendant six ans (trois, en considérant la peine de prison), et bon Dieu, vu tout ça, il allait se saouler et personne ne l’en empêcherait.

À mes yeux, cela se tenait. Je dis : «

Écoute. Je vais dans l’autre pièce regarder la télé. Todd, je m’en fous que tu te saoules à mort, mais est-ce que tu pourrais le faire dans ta chambre et sans bruit, s’il te plaît ? Et M’man, laisse-le donc. Je veux dire, c’est vrai quoi, on s’en fout.

»

Ni l’un ni l’autre ne releva. Ils attendaient que je m’en aille. Ils avaient encore beaucoup de choses à se raconter, et moi je n’avais pas mon mot à dire. Je ne faisais pas partie de leurs histoires ; je ne saisissais pas quels principes pouvaient bien être en jeu ; et ils n’allaient pas me les expliquer.

Quelques heures plus tard, j’étais allongé dans le noir, un tisonnier à portée de main, sous le canapé. Un rai de lumière provenant de la chambre de mon frère était visible dans le couloir. Toutes les demi-heures environ, la scène suivante se répétait : ma mère traversait le séjour sur la pointe des pieds, pour ne pas me réveiller, et baissait le thermostat de l’entrée ; mon frère, ivre, persistait à le mettre sur 25, ou pas loin. Ensuite, elle ouvrait la porte de mon frère – doucement – et lui intimait l’ordre de ne plus toucher au thermostat et de se

coucher

, maintenant. Todd protestait tant bien que mal. Cela durait un quart d’heure, puis ma mère retournait dans sa chambre. Quelques instants plus tard, Todd remontait le thermostat, les conduits se mettaient à gronder, et ma mère ne tardait pas à retraverser le séjour sur la pointe des pieds, etc.

À un moment donné, j’ai distinctement entendu mon frère dire : «

Si tu touches encore fois à ce thermostat, putain, je te

bute. »

La tension ambiante dut me submerger, car après cela je m’endormis. Ma mère me réveilla au matin. Elle était agenouillée à côté du canapé.

«

Maintenant qu’il n’a plus de voiture, il ne s’en ira jamais !

dit-elle dans un chuchotement hystérique étouffé

. Il faut que tu lui dises de déguerpir ! Il faut que tu le fasses partir !

- Qu’est-ce qui s’est passé avec le thermostat, finalement ?

» demandai-je.

Elle lança un regard inquiet par-dessus son épaule. Me fit signe de la suivre dans l’entrée. La porte de Todd était entrebâillée. Elle la poussa, et nous eûmes droit à une bouffée d’air glacé imprégné de bourbon et d’odeur corporelle. Todd était nu, en position fœtale, tremblant à côté d’un conduit de chauffage au sol. Concernant le thermostat, ma mère avait tenu plus longtemps que lui, une victoire à la Pyrrhus, assurément ; il avait perdu connaissance avant de pouvoir la buter. Elle referma la porte et m’attira dans la cuisine.

«

Qu’est-ce que je vais

faire ? », demanda-t-elle.

J’y avais beaucoup réfléchi. Je rappelai à ma mère qu’elle était censée m’accompagner en ville aujourd’hui, pour que je puisse louer une voiture et rendre visite à quelques amis ; à la place, nous irions au commissariat et prendrions les mesures qui s’imposaient pour que Todd quitte les lieux.

Ma mère paraissait sceptique. «

Tu veux dire, qu’on le fasse arrêter ?

- Ma foi, s’il faut en arriver là, oui.

- Non, mon chéri.

Elle secoua la tête

. Je ne peux pas faire ça. Il est en liberté conditionnelle. Ils le renverront en prison.

- Tu dis ça comme si c’était une mauvaise chose.

- Mais c’est presque

Noël

.

- Il a menacé de te tuer hier soir ! Il va finir par te tuer.

»

Elle dodelinait encore vaguement de la tête, alors j’abattis mon atout : «

Pense à tes chats.

»

Une heure plus tard environ, j’entendis Todd s’ébrouer et je l’aperçus sortir furtivement de sa chambre et se précipiter dans la salle de bain. Son visage était figé en une sorte de mauvaise humeur empreinte de dignité. Il prit une longue douche, interminable, retourna hâtivement dans sa chambre sans lever les yeux (toujours de mauvaise humeur), et émergea finalement, vêtu d’un pull et d’un pantalon respectables. Il prit place dans la cuisine derrière ma mère et attendit qu’on le remarque ; elle continua à couper des oignons. Il finit par prendre la parole et se racla la gorge d’une façon un peu guindée.

«

Je te présente mes excuses pour tout

désagrément

que mon comportement d’hier soir aura pu te causer. Je crois que je me sentais, tu sais,

en détresse,

compte tenu du fait que je venais de perdre la seule possession qui m’importait au monde, mais j’imagine que ce n’était pas une raison pour

infliger

ma mauvaise fortune aux autres. Alors j’espère qu’on pourra tourner la page et passer quand même un bon Noël.

»

Le discours – trois quarts d’auto-apitoiement, un quart de contrition – n’aurait pas ému l’être le plus tendre, et ma mère ne fut pas émue. En revanche, je remarquai un petit tremblement de culpabilité au coin de sa bouche.

«

Qu’est-ce que tu veux dans ton omelette ?

» demanda-t-elle d’une voix neutre.

Nous parvînmes tant bien que mal à bout du petit-déjeuner au prix d’une conversation épouvantable s’écoulant au compte-gouttes, et, finalement, avec l’euphorie de détenus creusant un tunnel, ma mère et moi sortîmes et montâmes dans la voiture. Todd se tenait dans l’encadrement de la porte, mélancolique, il nous observait. Il était content de me voir partir à l’agence de location de véhicules.

Nous prîmes place dans un box face à un agent de police, qui posa à ma mère une série de questions et griffonna quelques notes.

«

Et vous dites qu’il est violent ?

- Eh bien – il est

potentiellement

violent. Il boit !

»

L’homme nota cela. «

Donc il ne vous a pas véritablement fait quoi que ce soit ?

- Est-ce qu’on ne pourrait pas juste l’emmener à l’hôpital ?

plaida ma mère.

Je veux

l’aider

. Il a besoin

d’aide

.

- Il est violent,

dis-je à l’agent.

Il l’a agressée et il est capable de pire. Bien pire. Hier soir il a menacé de la tuer.

- Mais non !

- Si, je t’assure.

- Il était ivre !

- Exact. Il était ivre et a menacé de la tuer, or il est ivre la plupart du temps. C’est comme de dire qu’à ce moment-là il respirait.

» Le flic a noté cela sans enthousiasme et j’ai évoqué la récente peine de prison que Todd venait de purger et quelques autres événements marquants. «

Il a besoin d’être interné,

dis-je

. Un hôpital psychiatrique, ce serait bien, mais nous nous contenterons de la prison s’il n’y a pas d’autre solution.

-

Ah ça

, non ! » dit ma mère.

L’homme posa son crayon de papier. Il fronça les sourcils en parcourant ses notes, puis nous fit savoir que le mieux qu’ils pouvaient faire était d’embarquer Todd au titre de violation de domicile. Ils le feraient avec plaisir.

«

Vous ne pouvez pas l’emmener dans un hôpital ?

demanda ma mère

.

- Avec son consentement, si, bien sûr.

»

J’éclatai de rire.

«

Bon

, dit-il en faisant une moue qui n’engageait à rien.

Est-ce que vous voulez qu’il quitte les lieux ?

- Oui,

dis-je

. S’il vous plaît.

»

Nous donnâmes rendez-vous à la voiture de police à deux kilomètres environ de chez ma mère. Un des flics était un gars solidement charpenté d’une cinquantaine d’années avec une moustache à la gauloise qui semblait souligner ou objectiver la gravité de la situation ; il nous expliqua ce qui allait se passer. Il garantit à ma mère que Todd ne serait ni arrêté ni violenté, du moment qu’il ne résistait pas. Il nous conseilla de rester en retrait et de laisser faire. Son collègue, un jeune gars tendu, confirma d’un hochement de tête sec :

ce sera comme ça et pas autrement.

Todd n’ouvrit pas immédiatement la porte. Je craignis qu’il n’eût repéré la voiture de police et ne se soit carapaté par la fenêtre de derrière – attendant dans les bois que la voie soit libre, de manière à pouvoir nous tuer – mais la porte finit par s’ouvrir et Todd apparut. L’espace d’un instant, il exprima une vague surprise : ses yeux se plissèrent et il sembla incliner la tête. Nous décochant un regard à l’un puis à l’autre avant de revenir sur les flics, il dit :

«

Vous n’entrez pas, Messieurs ?

»

Quand il n’avait pas bu, Todd comprenait qu’il était inutile de jouer au plus malin avec les flics ; c’était une pépite de sagesse acquise lors de son séjour en taule. Sa voix était douce, inquiète –

quel pouvait bien être le problème

? – et lorsque le flic tendu lui demanda de s’écarter de la porte, Todd obéit prestement, avec sang-froid. Ensuite, avec une timidité presque comique – comme un majordome légèrement troublé –, il invita les flics à le suivre dans le séjour et à y prendre place. Ils restèrent debout. Todd demanda s’ils ne voyaient pas d’inconvénient à ce que

lui

s’assît ; ils n’y voyaient pas d’inconvénient. Todd s’installa dans un fauteuil, croisa les jambes, et attendit qu’on lui explique de quoi il s’agissait.

«

Monsieur,

dit la moustache gauloise

, votre mère souhaiterait que vous partiez de chez elle.

»

Todd regarda notre mère d’un air interrogateur :

certainement pas

.

«

Todd, tu as besoin d’aide,

dit-elle.

Tu es alcoolique et tu as besoin d’aide.

- “

Alcoolique

” ? Il secoua lentement la tête, comme s’il n’était pas certain de saisir la plaisanterie.

Parce que j’étais un peu saoul hier soir, brusquement je suis “alcoolique”

? »

Je songeai à intervenir en poussant un rire dédaigneux, mais décidai de ne pas me départir de ma dignité. Je soupirai en adressant aux agents de police un regard peiné.

«

Todd,

dit ma mère

, je t’en prie, laisse ces messieurs t’emmener à l’hôpital militaire.

- Pas question que j’aille à l’hôpital. Je vais très bien.

» Il réfléchit encore à la question et ajouta : «

C’est la veille de Noël !

- Noël est annulé cette année, en ce qui me concerne.

- Ah bon ?

fit Todd

, bah moi, en ce qui me concerne, on est

en plein

dans Noël.

»

Je soupirai à nouveau, un soupir conclusif, visant à mettre un terme à toute cette comédie. Avec réticence et dignité, je m’approchai du plus âgé des deux flics et lui demandai où Todd serait emmené, si ce n’était pas à l’hôpital. L’homme fournit une réponse détaillée. Il dit que Todd serait emmené au bout de la longue allée de gravillons qui donnait sur la grand-route, où il lui faudrait attendre un taxi. À un moment donné, je me détournai légèrement, et Todd parvint à attirer mon regard (le flic était toujours en train de parler) de manière à m’intimider, je pense, tout en faisant appel à ma bonté. Ses yeux débordaient de haine, d’affection, de tristesse qu’on en soit arrivé là.

«

Je parie que ça te plaît, ça,

dit-il

.

- C’est une des pires expériences de ma vie

», répondis-je.

J’avais parlé sur un ton larmoyant et un peu lâche, mais avant tout sincère. Certes, c’était un moment pénible. En même temps, c’était typiquement le genre de remarque dont on se fendait quand on voulait jouer le rôle du Bon Frère, le frère mature qui veut que sa mère qui souffre depuis si longtemps soit enfin soulagée. Autrement dit, effectivement, ça me plaisait plutôt, oui.

«

Eh ben, c’est presque fini,

dit Todd

. Enfin, pour le moment.

- Vous avez entendu ça ?

» demandai-je au flic qui ferma les yeux et hocha la tête. C’était un gars bien qui trouvait regrettables les histoires comme celles-ci.

À partir de là, les flics prirent les choses en main. Le plus jeune suivit Todd dans sa chambre et resta dans l’encadrement de la porte pendant qu’il faisait ses bagages. De temps à autre, l’homme gloussait un peu nerveusement, et je sus que Todd essayait de le charmer, de le gagner à sa cause en jouant la carte de la bravade joviale. («

Eh ben c’est ce qu’on appelle finir sur une note joyeuse ! Franchement, j’espère que ces deux-là auront du

charbon

dans leurs petits souliers...

»). Des tiroirs furent ouverts et refermés avec une modération étudiée, des cintres tintèrent légèrement. Finalement, Todd émergea avec son sac de paquetage à l’épaule. Il le lâcha dans le séjour et se tourna vers les flics :

«

Je veux que vous sachiez, les gars,

dit-il

, que je trouve votre professionnalisme remarquable. Vous n’auriez pas pu être plus courtois, plus prévenants, et je veux que vous sachiez que je ne l’oublierai jamais.

»

À un premier niveau, Todd était tout à fait sérieux – les policiers étaient effectivement des types sympas. À un deuxième niveau, son intention était d’opposer leur gentillesse à la duplicité mauvaise de sa famille (à Noël, qui plus est), laissant entendre qu’un jour, peut-être, il serait en position de rendre aux uns et aux autres leur gentillesse et leur méchanceté. À un troisième niveau, plus trouble, il pensait au procès futur : «

Non, le prévenu a été tout à fait poli. Il paraissait vraiment perplexe et attristé par la situation en général...

»

«

Todd, tes cadeaux...

», dit ma mère en les récupérant au pied du sapin. Comme Todd semblait hésiter à les accepter, elle tomba à genoux et se mit à les ranger d’une main experte dans le sac de paquetage. Deux choses me frappèrent : un, que seule ma mère prendrait une telle liberté, et, deux, que Todd voyageait léger, vu les circonstances (il n’avait même pas pris le reste de l’alcool – et ce assurément pour sauver les apparences, ce qui me parut néanmoins de mauvais augure).

Finalement il se tint devant le bar de la cuisine pour consulter les pages jaunes à la recherche d’un motel. «

Celui-ci est bien

, proposa le plus jeune des flics en tapotant du doigt sur une annonce précise,

propre, bon marché et à peu près à mi-chemin entre ici et le centre-ville.

» Todd acquiesça et téléphona pour réserver ; puis, il appela un taxi et donna patiemment au standard toutes les indications pour trouver notre coin paumé. En raccrochant, il resta debout à secouer la tête, comme si toute cette histoire était simplement trop bizarre pour être traduite avec des mots.

«

M’man, t’es pas vraiment sérieuse à propos de tout ça,

dit-il

. Je suis ton fils, faut-il que je le hurle sur les toits ? C’est Noël.

- C’est toi qui t’es fourré dans cette situation ! Tu l’as bien cherché

, répondit ma mère, forte de sa solide prédilection germanique pour les lieux communs.

-

Ah ouais, et moi j’ai eu la

belle vie

, hein

», dit-il.

Je n’en pouvais plus de me retenir. Sarcastique, je fis remarquer – ce n’était d’ailleurs pas la première fois – que c’était toujours à cause de la vie, jamais à cause de Todd.

Il avança d’un pas dans ma direction. Le plus âgé des deux flics me vit sur mes gardes et attrapa Todd par le bras. Le plus jeune des deux flics, de manière un peu hésitante, prit l’autre bras, et Todd s’affaissa de manière comique lorsqu’ils l’eurent empoigné. Comme ils l’emmenaient vers la porte, il se pencha en arrière et me fit les gros yeux : «

À bientô-ôôôô !

», lança-t-il sur un ton de menace cinglée, et nous ne le revîmes plus.

Nous pensions qu’il serait de retour d’ici une heure, et la première chose que nous fîmes fut d’acheter une arme à feu. Ma mère n’avait qu’un vieux fusil de rien du tout qui semblait ne pas avoir servi depuis Fort Alamo, et puis de toute façon elle n’avait pas de balles. Après avoir regardé dans l’annuaire – encore ouvert à la rubrique « Bars » – nous prîmes la voiture pour aller dans un magasin d’articles de sport en bordure d’autoroute, où j’expliquai nos besoins au barbu du rayon armes à feu ; il avait une veste de camouflage et louchait fortement d’un œil.

«

Vous en avez besoin pour quoi ?

demanda-t-il lorsque je fis remarquer que je n’avais pas tiré depuis l’enfance et que je ne voulais rien de trop sophistiqué.

-

Pour dégommer, comment dire – des gens.

- Nan !

», protesta ma mère.

L’homme acquiesça, se baissa sous le comptoir, puis se releva, un pistolet à canon court dans une peau de chamois à la main. «

C’est ça qu’il vous faut,

dit-il

. Un 38 Smith & Wesson, y’a qu’à viser et tirer.

»

Je réglai avec mon American Express et présentai le joli boîtier en plastique à ma mère. Joyeux Noël. Puis nous allâmes dans un restaurant chinois et discutâmes stratégie après avoir commandé des cocktails et des travers de porc.

«

D’accord, alors tu brandis le pistolet, dis-je. Qu’est-ce que tu dis ?

- “Assieds-toi.”

- Et s’il ne s’assied pas ? S’il avance sur toi ?

-

Je lui

tire

dessus

», dit-elle, et elle s’envoya en gloussant une gorgée de gin.

Nous sentions tous les deux la tension qui pesait sur nous, mais j’enjoignis à ma mère de garder son sérieux. Ce n’était pas faute de l’avoir

prévenue

au sujet de Todd, ça, pour l’avoir prévenue, je l’avais

prévenue

, et plus d’une fois, et

maintenant

, voilà ce qui se passait ! Avec une solennité éméchée, j’ajoutai que si elle laissait Todd rentrer dans sa vie ne fût-ce qu’une fois encore, je m’en laverais les mains, pour l’un comme pour l’autre.

Elle hocha vaguement la tête d’un air absent. «

Très bien.

- Très bien quoi ?

»

Elle haussa les épaules : «

Todd n’est pas aussi mauvais que tu le penses. Ce n’est pas tout noir ou tout blanc, tu sais. Il y a un petit peu de gris !

- Il y a un petit peu de gris.

Bon sang, je n’y avais pas pensé ! Tu as un stylo ? Je veux noter ça

... » Naguère, mon père se moquait ainsi de sa prédilection pour les lieux communs. Elle sourit à ce souvenir. «

Écoute,

dis-je

. À partir de maintenant – et je pense que tes chats seront de mon avis – c’est tout noir. Pas de gris. Si tu veux te laisser aller au gris, tu te débrouilles toute seule. Compris ?

»

Elle hocha la tête, dégrisée.

«

Bon. Alors tu as le flingue. Qu’est-ce que tu dis ?

- “Assieds-toi.”

- Et s’il ne s’assied pas ?

»

Elle tapa de son poing épais sur la table : «

Je

tire

sur ce salopard

. »

La nuit commençait à tomber quand nous nous arrêtâmes au Wal-Mart pour acheter des balles. Un adolescent en gilet bleu tira un plateau de cartouches et dit (en les montrant du doigt) qu’elles étaient à bout creux et que c’était ce qu’il nous fallait. «

ça rentre comme cela

, dit-il, en montrant un trou d’un centimètre et demi entre le pouce et l’index,

et ça sort comme

ceci », figurant un pamplemousse gonflé avec les deux mains. Nous en achetâmes deux boîtes de vingt-quatre. «

Nous qui voulions juste le blesser un peu, c’est râpé

», fis-je remarquer.

Je me dois d’ajouter que plus tôt, comme nous sortions du restaurant, j’avais appelé le motel de Todd pour savoir s’il s’était bien présenté à la réception. Il ne s’était pas présenté, ou alors il avait pris une chambre sous un nom d’emprunt. Il était plus probablement tapi quelque part autour de la maison, à attendre notre retour, et si la chance était

vraiment

contre nous, il s’était déjà débrouillé pour se dégoter une arme à feu. On se souvenait de l’époque où il était fusilier à l’armée. Ma mère s’arrêta sur l’allée de graviers et nous nous relayâmes pour tirer dans le talus autour de la mare. D’épais crachats de boue éclataient à chaque impact de balle ; une sombre volée d’oiseaux s’élança dans le ciel. Quelque part, peut-être, Todd écoutait.

La maison formait une vague silhouette dans le poudroiement du crépuscule. Quand ma mère arrêta la voiture, je sortis en roulé-boulé du côté passager, je roulai littéralement comme un flic intrépide à la télé. En armant le pistolet à hauteur de mon oreille, je filai tel un troll d’un buisson à l’autre, surveillant la maison – lorgnant par les fenêtres, m’arrêtant, accroupi, pour balayer de la pointe de mon canon les bois plongés dans les ténèbres, et ainsi de suite. Une fois le circuit entier parcouru, je fis signe à ma mère, les deux pouces dressés. Elle quitta la voiture d’un bond et remonta le chemin verglacé en se dandinant avec un empressement maladroit, fouillant dans son sac à main à la recherche des clés. Une vision curieusement poignante.

Il fallut un certain temps avant que l’adrénaline ne se dissipât. Nous allumâmes toutes les lumières de la maison et tirâmes les rideaux, puis ma mère se servit un cognac et passa quelques coups de téléphone : à un serrurier qui travaillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; à un ami agent immobilier qui lui obtiendrait un tarif intéressant pour un système de sécurité de haute qualité à installer dans la maison – s’arrangeant en fait pour que tout soit fait au plus tard le matin, voire le soir même – et à diverses autres personnes qui connaissaient Todd et promirent qu’elles nous tiendraient au courant si elles avaient la moindre idée de ses allées et venues. Après le dernier coup de fil, ma mère termina son cognac et me rejoignit sur le canapé, où j’étais installé pour regarder la télé, le pistolet sur les genoux. Quelques minutes plus tard, le téléphone sonna. Nous restâmes immobiles.

«

Je trouve que c’est bien minable

, dit la voix de Todd sur le répondeur,

bien

naze

, putain, que je sois obligé de passer Noël dans un motel miteux. J’ai trente-huit ans

», ajouta-t-il avant d’observer un long silence d’ivrogne. Ma mère commença à se lever, mais je la fis rasseoir sur le canapé. «

Stille Nacht, heilige Nacht

, se mit-il à chanter.

Alles schläft, einsam wacht.

.. » Il entonna le chant de Noël jusqu’au bout, soupira, but une gorgée (les glaçons tintèrent), et raccrocha.

Il était donc, semblait-il, dans quelque motel – probablement un truc véritablement miteux plutôt que l’endroit propre que le flic sympa lui avait proposé, vu que Todd n’avait pas peur du sordide, et qu’évidemment il allait vouloir économiser son argent pour acheter de l’alcool et de la drogue. C’était rassurant.

Le reste de la nuit ne fut pas désagréable. Le serrurier vint sans tarder, fit ce qu’il avait à faire, et s’en alla. Nous bûmes l’alcool de Todd et ouvrîmes en avance quelques cadeaux de Noël. Ma mère eut un objet hopi, une sorte de bâton de prière, ou baguette d’encens, qu’à un moment elle alluma, et avec lequel elle parcourut toute la maison – une promenade un peu titubante mais pleine de dignité – envoyant de la fumée à ce qui restait de l’esprit de Todd. Un par un, ses chats sortirent de leur cachette et se joignirent à nous dans le séjour, comme s’il ne s’était jamais rien passé.