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Le mobile terminal intime du démocrate

Dans un pays démocrate où 60 % des mobinautes déclarent qu’il est plus grave de perdre son mobile que ses clés ou son portefeuille
21.1.09

EXTRAIT DU , EN COURS D’ÉCRITURE

C’est pas qu’on veut raviver la peur sécuritaire, mais… il s’agit là de deux intellectuels en liberté. Les faits sont accablants : Arlix est écrivain et éditeur ; quant à Massera, après avoir frayé avec le dangereux milieu de l’art contemporain, lui aussi s’est mis à écrire. Pire, tous deux partagent les mêmes interrogations esthétiques et politiques. Cédant à leurs pernicieux instincts, ils coécrivent Le Guide du démocrate (forcément subversif), dans le cadre d’une résidence (terme révolutionnaire pour désigner une association de malfaiteurs ?)... Allez du côté de vivademocratie.blogspot.com. Des terroristes, donc ? Soyons prudents : rien ne permet d’affirmer qu’ils lisent Debord et possèdent une échelle.

Dans un pays démocrate où 60 % des mobinautes déclarent qu’il est plus grave de perdre son mobile que ses clés ou son portefeuille on a envie de dire à Kevin (qui vient de larguer sa copine Brenda par SMS comme 8 % des adolescents alors que pendant ce temps 48 % des mobinautes continuent d’envoyer des SMS amoureux) qu’il n’a pas à être si triste ce soir parce qu’il ne peut s’offrir le Samsung 900i ultra slim. C’est pas si grave pauv’p’tit boutchou.

Le cool est un moment du faux bien sûr mais le pauvre Kevin (même s’il est convaincu depuis qu’il a un portable, comme 89 % des adolescents, d’avoir une vie sociale plus intense) se sent très très seul ce soir en caressant son Samsumg 900 pas i, pas slim, obèse de 43 g.

Un MMS de Brenda vient mobiliser l’attention de Kevin. Un push émotionnel, un tryptique (photo, texte, son) attendu par Kevin depuis déjà 128 secondes. La réponse SMS de Kevin sera cinglante, totalement standardisée, sans vie. Brenda est re-triste. Elle a trop pas d’chance avec Kevin.

Objet démocrate communicant amoureux bien sûr le mobile, chez les adolescents, revêt de plus en plus les fonctions du journal intime non politisé. Ils y renferment des secrets futiles (textes, photos, vidéos), inaccessibles aux parents (grâce au code PIN), alors que le bon vieux journal intime papier pouvait toujours être découvert. Ainsi Kevin va classer le MMS de Brenda dans le dossier « Brenda » lui-même contenu dans le dossier « Love ». Oui Kevin est organisé car né avec l’outil et comme 46 % de ses petits amis démocrates et cool il sait utiliser toutes les fonctions de son portable obèse de 43 g. Il est né avec alors que les vieux font avec.

Un SMS de Brenda vient confirmer l’hypercliché de leurs échanges.

Dans la vitesse démocratique qui doit bien garder à l’esprit qu’elle doit être de plus en plus flexible, le mobile permet de confirmer (et de surconfirmer) ou de décaler sans cesse ses rendez-vous démocratiques. Le message importe parfois peu, sublimé par la magie du lien, par la chamanisation technologique du terminal. Même en faisant l’amour Kevin ou un de ses amis démocrates ne peut se résoudre à éteindre son mobile (seuls 14 % des Français démocrates l’éteignent et 11 % le passent en mode silencieux). On ne sait jamais.

Un appel de Brenda tente d’arracher à Kevin un mot d’explication, son message vocal est confus, sa batterie risque de lâcher à tout instant (au pire moment), sa couverture réseau du moment est faible, digne d’un trou en surface.

Le mobile peut rendre ouf – puisqu’outil démocratique intime qui rassure (79 % des parents démocrates sont rassurés de savoir leur progéniture démocrate équipée) – lorsqu’il y a un quelconque problème (de batterie, de réseau, de manque de savoir-faire, de manque de démocratie) et brisera ainsi momentanément le lien de commutation vital. Un portable éteint et le pire est à imaginer sur la forme démocratique ou la situation de son propriétaire car un portable ne s’éteint pas, non, on n’éteint pas un objet autour duquel s’organisent désormais plus de 70 % de nos activités quotidiennes – qu’elles soient professionnelles ou privées (77 % des démocrates sont équipés alors qu’ils n’étaient que 72 % l’année dernière), on n’éteint pas son terminal-totem aussi facilement que cela car un appel, une émotion démocratique pourrait arriver dans l’instant et il est quasi antidémocratique de l’ignorer, de ne pas être super disponible pour la recevoir, car Kevin, les mobinautes et tous les démocrates (même s’il y a fracture générationnelle entre les 12-24 ans et les + de 40 ans) doivent, comme leur Samsung 900i parfois slim parfois pas slim, rester constamment en état de veille ou cas où l’inattendu pourrait survenir. Le démocrate a cela de particulier qu’il est toujours sur le qui-vive, constamment en état d’activation possible, le démocrate est disponible et il attend.

Brenda dépose un deuxième message vocal, une série de MMS puis un SMS de 160 caractères.

Le mobile terminal démocrate intime de Kevin et de ses amis démocrates comporte encore une touche on/off pour laisser respirer ceux qui seraient un tantinet prêts à croire que la technologie silicium n’est qu’un accompagnement nécessaire au bien-être de la caverne démocratique. Ils sont mignons. Cette touche on/off est bien sûr un leurre puisqu’il ne faut en théorie jamais éteindre son cerveau, fût-il transposé dans un objet totem. À la fois objet phallique démocratique et simple objet de commutation, le mobile (le capteur de réseaux) est – par sa phase intime en cours de réalisation – en approche des corps. On pourrait qualifier cette situation de « drague » annonçant la situation de « pénétration » car un symbole démocrate aussi puissant cherche l’intrusion totale, question de temps.

Brenda frappe à la porte de Kevin avec son portable qu’elle abîme du coup c’est vraiment trop nul.

Toute cette phase d’approche du sicilium démocratique vers les corps démocratisés est bien sûr moins traumatisante que dans Tetsuo, moins un choc qu’une évidence, moins un complot qu’une série de portes entrouvertes dont on aurait oublié la nécessité d’en fermer quelques-unes, juste par envie de rangement, de préservation d’espaces, d’ères, mais la démocratie peut s’installer plus vite qu’il ne faut de temps pour l’énoncer, parfois. Ça commence avec un mobile, puis un passe Navigo, puis des puces sous-cutanées, puis des greffes exogènes (pour l’instant l’oreillette bluetooth mais bientôt beaucoup mieux), c’est du progrès, ça ne peut pas s’arrêter pour réfléchir, ça doit aller vite, toujours plus vite, toujours plus flexible, toujours plus génial (Wahhhhhhhh) et on continue de caresser du pouce voire de l’index son Samsung 900i ou pas i, slim ou pas slim, cool ou pas cool et on se doute de rien, comme ce pauvre Kevin.

Brenda pose à terre son sac Marithé + François Girbaud ainsi que son Alcatel 2a1 slim bon pour le retour usine afin de se saisir d’une hache démesurément grande dont l’absence de scénario pré-pensé n’explique en rien la présence au 5e étage d’un immeuble bourgeois du 15e arrondissement de Paris. Elle soulève la hache après plusieurs tentatives puis l’abat sur la porte.

Kevin, comme d’ailleurs beaucoup de ses amis démocrates, est en permanence en recherche de cool. Plutôt que de continuer à fantasmer sur un objet plus cool, Kevin a activé le lecteur MP3 de son terminal intime pour, avec Placebo, vivre par simulation, un moment démocratique et cool. C’est en enlevant son casque bluetooth et en se rendant dans la cuisine pour se saisir d’un Yop ananas-lychee-thé vert qu’il reçoit un nouveau SMS de Brenda, un SMS très court, rédigé ainsi : « Retourne-toi. »