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LE NUMÉRO FICTION 2010

Membres perdus

La plupart des gens connaissent Arthur Bradford en tant que créateur de How’s Your News?, une série de documentaires qui a été programmée par HBO et MTV. Elle est centrée sur une équipe de nouveaux présentateurs télé handicapés physiques ou...
4.1.11

La plupart des gens connaissent Arthur Bradford en tant que créateur de How’s Your News?, une série de documentaires qui a été programmée par HBO et MTV. Elle est centrée sur une équipe de nouveaux présentateurs télé handicapés physiques ou mentaux qui interviewent des personnes dans tout le pays. C’est une des choses les plus émouvantes et hilarantes qu’une caméra ait jamais filmée. Les lecteurs du Vice US se souviendront peut-être d’Arthur comme du type qui nous avait aidés à mettre en place notre numéro spécial, qui date déjà de 2003, sur la vie des ­protagonistes de How’s Your News? Mais Arthur est un homme aux multiples talents qui a notamment le don de concocter des nouvelles très drôles et astucieusement tournées. Ses prouesses lui ont valu un O. Henry Award (qui tient son nom de l’écrivain, et non de la barre chocolatée). Le Chien de ma chienne, le premier recueil de nouvelles d’Arthur, a été publié en 2003 aux éditions Denoël pour la plus grande joie des lecteurs francophones. Arthur est actuellement en train d’écrire un deuxième livre. Dans sa contribution au numéro fiction de cette année, Arthur nous raconte comment un homme poursuit une femme manchote. « Il y a un certain temps, j’ai fait la connaissance d’une fille née avec un seul bras. Je lui ai ­demandé de sortir avec moi plusieurs fois, mais ça ne l’intéressait pas », raconte-t-il. « Plus tard, j’ai rencontré quelqu’un qui avait une prothèse de main en caoutchouc, très réaliste mais très peu fonctionnelle. Ça m’a fait penser au nombre de tours que quelqu’un avec une main pareille pourrait jouer aux gens. J’ai moi-même un problème chronique de ­circulation dans le bas de ma jambe droite et je m’attends un jour à perdre mon pied. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai écrit cette histoire. » Ce n’est que lors de notre deuxième rendez vous que j’ai réalisé qu’il manquait un bras à Lenore. Notre première rencontre avait été une blind date que la femme de mon frère avait organisée en négligeant de mentionner cette histoire de bras. Je ne suis pas fin observateur. On me l’a plus d’une fois fait remarquer. Et Lenore portait une ­prothèse très bien conçue, je crois que mon erreur d’inattention est bien compréhensible. À l’époque, mon voisin de palier était un magicien du nom de Paul, qui le week-end se produisait au Singing Henry’s. Malgré le nom du club, il n’y avait pas de chanteur prénommé Henry. C’était juste un nom. J’ai proposé à Lenore d’aller voir le spectacle de Paul pour notre deuxième rendez-vous. Lenore a accepté, et quand je suis passé la chercher j’ai remarqué une série d’accroches en fer blanc à l’emplacement supposé de sa main. « Hé, mais qu’est-ce que c’est ? », j’ai dit. J’ai pensé que, peut-être, elle me faisait une blague bizarre. « C’est ma main », elle a dit. « Non, pas vraiment. » « C’est une prothèse », elle a dit. Elle a roulé sa manche presque jusqu’à l’épaule pour me montrer où le moignon se terminait et où commençait la prothèse. Ça tenait grâce à une ventouse et deux courroies en élasthanne. « Ah, d’accord », j’ai dit. Comment est-ce que ça avait pu m’échapper ? « Tu portais cette chose avant ? », j’ai demandé. « Lors de notre première rencontre ? » « Ça s’appelle une prothèse », a dit Lenore. « Ce soir-là, je portais un bras différent, avec des doigts en caoutchouc. Ça se remarque moins, mais c’est moins pratique aussi. » Lenore est retournée à son appartement chercher le bras en caoutchouc. Je ne comprenais toujours pas comment ça avait pu m’échapper. Même en y jetant un coup d’œil sommaire, on pouvait se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’un vrai bras. Les doigts ne bougeaient même pas ! Mais c’est toujours comme ça dans la vie, il me semble. Après qu’on a découvert quelque chose, on a toujours l’impression que tous les indices étaient là, sous nos yeux, et qu’on avait toutes les raisons de déjà savoir. Le spectacle de magie s’est avéré très mauvais et je ne détachais pas mes yeux de la façon dont Lenore se débrouillait pour applaudir avec sa prothèse. Elle la soulevait un peu, et elle s’en servait pour tapoter son avant-bras. Cette méthode ne produisait pas beaucoup de bruit, mais Paul n’en méritait pas plus. Regarder Lenore applaudir était plus intéressant que la plupart des tours de magie. Après chaque tour Paul s’écriait, « Et voilà* !» et nous devions tous l’acclamer. Ça devenait éprouvant, mais sur la fin il a tout de même fait un tour que j’ai trouvé impressionnant. Il s’est saisi d’une colombe en cage, puis l’a frappée très fort sur le dos et des confettis se sont envolés de partout. J’ai eu l’impression que l’oiseau était en fait censé disparaître, mais au lieu de ça il est resté là, dans ses mains, l’air abasourdi. Donc Paul l’a tapé de nouveau, un peu plus fort. Cette fois, la colombe a poussé un petit « couac ! » et d’autres confettis ont virevolté dans les airs, mais ni disparition ni envol n’a eu lieu. Je commençais à me sentir mal pour l’oiseau, il semblait que quelque chose n’allait pas car Paul secouait la tête et pinçait les lèvres. Puis il a simplement soupiré et fourré la colombe dans sa poche. La poche de sa veste ! Le spectacle a continué et je ­m’attendais sans cesse à ce que la colombe s’envole ou au moins se débatte là-dedans, mais elle ne bougeait pas. Où était-elle passée ? C’était incroyable ! Après coup, j’ai demandé son avis à Lenore et elle m’a dit : « Elle est juste restée dans sa poche. » « Une colombe dans une poche ? » « Écoute, je ne sais pas, peut-être qu’il l’a tuée. » « Quoi ? » « Je déconne. Je parie qu’il l’a balancée pendant qu’on ne regardait pas. » J’ai tourné la question dans tous les sens, mais je ne crois pas que Paul ait balancé un oiseau de la scène. J’ai demandé à Lenore si elle voulait passer chez moi et elle a dit : « Non merci. » « Peut-être qu’on pourrait juste faire un tour en voiture ? », j’ai suggéré. « Pour quoi faire ? » « Je ne sais pas, c’est plus facile de parler comme ça, quand on est en mouvement. » « Tu peux simplement me reconduire chez moi », a dit Lenore. « On discutera en route. » Une fois en voiture, j’ai dit : « Alors, Lenore, comment est-ce que tu as fait pour perdre ce bras ? » « J’ai eu un accident de voiture », elle a dit. « En fait c’était un accident de camionnette. J’avais 11 ans. On était en classe verte. » « Quelqu’un est mort ? » « Non. » « Ah, c’est bien. » « Oui. » « Est-ce qu’ils ont essayé de recoudre ton bras ? » « Il s’était fait écraser, la camionnette avait roulé dessus. » « Oh. Je suis désolé. » « Désolé de quoi ? » « Je suis désolé de ne pas m’en être rendu compte avant. » « Je croyais que tu l’avais vu, mais que tu essayais de ne pas y faire allusion. » « Pourquoi est-ce que je n’y ferais pas ­allusion ? » « La plupart des gens font semblant de ne pas s’en rendre compte. » « Je ne ferais pas une chose pareille. » « Mais c’est pas grave si tu l’as fait. » « Mais je ne l’ai pas fait. » J’ai essayé d’embrasser Lenore au moment de lui dire bonsoir. C’était une femme très attirante. Chose inhabituelle, elle avait ces sortes d’iris gris clair avec un pourtour plus foncé. Mais bon, elle n’avait pas trop envie de m’embrasser. J’ai songé à lui dire à quel point ses yeux étaient incroyables, mais j’ai pensé qu’elle l’avait probablement déjà entendu. Une autre question m’est venue. « Ce sont tes vrais yeux ? », je lui ai demandé. « Qu’est-ce que tu veux dire ? » « Est-ce que tu portes des lentilles de contact colorées ou un truc du genre ? » « Non, je n’en porte pas. » « OK, j’étais juste curieux. » « Bien sûr. » Notre rendez-vous a pris fin sur cette ­fausse note gênante et accusatrice, et je n’ai pas revu Lenore pendant un bon bout de temps. Parfois je rêvassais, j’avais des petits fantasmes qui impliquaient Lenore et sa main en accroches de fer blanc. Elle me dévisageait de ses yeux clairs pendant que nous faisions l’amour, et son autre bras en caoutchouc était posé sur la table à côté de nous, se sentant exclu de l’action. Après les vacances d’hiver, mon voisin Paul et moi avons bossé pour la municipalité, le job consistait à récupérer les sapins de Noël abandonnés et les donner à manger à un broyeur à bois. Les tours de magie de Paul ne payaient pas les factures donc régulièrement, il faisait ce genre de boulot alimentaire pour joindre les deux bouts. Je faisais la même chose, sauf que je n’avais pas de tours de passe-passe sur lesquels me rabattre. Le deuxième jour de mon travail avec les sapins de Noël, un gros arbre s’est coincé dans la trémie d’alimentation du broyeur, et j’ai fait l’erreur d’appuyer avec le pied pour forcer la souche à passer. Le bas de mon pantalon est resté coincé dans le mécanisme d’alimentation et a commencé à m’entraîner dans la machine. Heureusement, Paul était là, et il s’est jeté sur le levier de commande, ce qui a empêché le broyeur de m’avaler tout entier. Il y a tout le temps des gens qui meurent comme ça ! Toutefois, quand j’ai voulu m’extraire de la trémie, ma jambe a refusé de sortir.

Paul n’arrêtait pas de répéter, « ça va aller. J’ai arrêté le broyeur. » « Alors sors-moi de là », j’ai dit. « Je ne peux pas faire ça », il a dit. « Et pourquoi pas ? » Paul a juste dit : « Ne regarde pas là-dedans, d’accord ? » J’aimerais pouvoir vous décrire avec plus de précision quelles sensations on ressent quand on est allongé avec une jambe coincée dans un broyeur. Mais je suppose que tous les corps ont un mécanisme qui bloque les douleurs les plus aiguës. Pourquoi prendre en compte un tel inconfort ? Tout ce que je ­sentais, c’était cette grosse pression qui m’alertait que quelque chose n’allait pas. « Merde alors », j’ai pensé. Qui aurait deviné que ma journée allait tourner comme ça ? Moi pas ! Et alors j’ai pensé à Lenore. Peut-être que c’était comme ça qu’elle s’était sentie quand cette camionnette avait roulé sur son bras. Il faudrait que je lui passe un coup de fil, j’ai pensé. Ça devait faire plus d’un an que nous ne nous étions pas vus et, comme je l’ai déjà mentionné, j’avais pensé à elle plus d’une fois. À ce moment-là, une ambulance est arrivée et on m’a injecté des produits chimiques qui m’ont fait perdre connaissance. J’ai perdu la partie basse de ma jambe, jusqu’au genou. Transformée en paillis par le broyeur ! J’ai appris ça à l’hôpital, quand je me suis réveillé. Pour être honnête, la chose ne m’a pas inquiété plus que ça à l’époque, et je ne pensais pas que vivre sans cette portion de ma jambe serait exagérément difficile, mais il se trouve que j’avais tort sur ce point. J’ai mis des mois à m’adapter à la prothèse. À plusieurs reprises, je me suis levé comme si j’avais encore mes deux pieds et je me suis étalé sur le sol. J’ai eu ces douleurs fantômes aussi, où j’avais l’impression que mon pied me grattait ou que j’avais un début de ­crampe, pour ensuite me souvenir que mon pied n’était plus là du tout. La municipalité a payé pour ma rééducation, et au bout d’un certain temps, j’ai retrouvé une forme de routine acceptable. C’est alors que j’ai appelé Lenore. « Je suis surprise de t’entendre », elle a dit. « Je suis surpris de t’entendre aussi », j’ai répondu. « Tu m’as appelée. » « Oui, ça je suis au courant. Écoute, que dirais-tu d’un rendez-vous avec moi ? » « Un rendez-vous ? Pourquoi pas. On déjeune ? » « Génial. » Je suis passé chercher Lenore chez elle, elle vivait toujours au même endroit, et nous sommes allés en rase campagne. J’avais décidé que nous pique-niquerions, quelque chose de sublime en plein air. Ce serait radicalement différent du spectacle de magie foireuse de Paul. Pendant que nous roulions j’ai dit : « J’ai perdu une partie de ma jambe. » « Ta jambe ? » « Oui, ma jambe droite. J’ai été happé par une déchiqueteuse à bois. C’est pour ça que je conduis avec mon pied gauche là, tu vois ? » Lenore s’est penchée. J’avais appris à conduire avec mon pied gauche. C’était moins risqué comme ça. Lenore a relevé les yeux vers la route et a dit : « Il y a un chat. » Un chat a bondi devant la voiture et je l’ai percuté. « Oh, fait chier », j’ai dit. J’ai arrêté la voiture et nous en sommes sortis. Le chat restait là, comme un tas sur la route. « Putain », j’ai dit. « Merde. » « Je crois qu’il est mort », a dit Lenore. « Je sais qu’il est mort », j’ai dit. J’ai pris une couverture dans la voiture, celle que j’avais prévue pour le pique-nique, et j’ai ramassé le corps du mieux que je pouvais. Je l’ai mis dans le coffre de ma voiture. Je ne voulais pas que qui que ce soit lui roule à nouveau dessus. Il y avait une maison pas loin et Lenore a dit : « Je pense que c’est là qu’il vit. » « Il ou elle », je l’ai reprise. « Je parie que c’est un mâle », a dit Lenore, « il n’y a que les chats mâles pour faire une chose pareille ». Avec Lenore nous nous sommes dirigés vers la maison pour annoncer la mauvaise nouvelle au propriétaire. « Tu marches plutôt bien avec ce faux pied », a dit Lenore. « Je m’améliore », j’ai dit. La maison avait un air propret, avec un drapeau américain flottant au vent au bout d’un mât en fer. On a frappé et j’ai entendu du bruit à l’intérieur, mais personne n’a ouvert la porte. « Peut-être qu’on peut juste laisser un mot ? », j’ai suggéré. « Non, non, on ne peut pas faire ça », a dit Lenore. Quelqu’un semblait déplacer des meubles à l’intérieur. « Personne ne répond », j’ai dit. « Bonjour ? », a dit Lenore. La porte s’est ouverte brutalement et un vieux chauve maigrelet est apparu. Il portait un fusil à la ceinture. Il l’a d’abord pointé vers moi, puis vers Lenore. « C’est quoi le problème ? », il a demandé. « Je crois que nous avons renversé votre chat », je lui ai dit en montrant ma voiture du doigt. « Mon chat ? » « Oui. Il a foncé droit devant moi. J’en suis désolé. Vous voulez bien poser votre fusil ? » « C’est votre voiture ? », il a demandé. « Oui, tout à fait. Ce chat s’est jeté sous mes roues », j’ai répété. « Il lui manque une jambe », a dit Lenore. « Il vient juste de perdre sa jambe et n’a pas pu s’arrêter à temps. » Ça ne m’a pas semblé très approprié, ni être une très bonne excuse, mais je suppose que Lenore cherchait à aider. « Voyons ça », a dit le type. Je pensais qu’il voulait regarder ma jambe, alors je me suis penché pour remonter mon pantalon mais le bonhomme maigrelet m’a donné un petit coup avec le bout de son fusil. « Qu’est-ce que vous faites ? » « Je vous montre ma jambe. » « Le chat », a dit le type, « voyons le chat ». Nous sommes repartis jusqu’à la voiture, le type nous tenait toujours en joue. « Vous ne pensez pas que vous devriez ranger ça ? », je lui ai demandé. « Non, j’crois pas », a dit le type. J’ai ouvert le coffre pour montrer le chat mort. « Bon Dieu de merde », a dit le type. « Je suis désolé », j’ai encore dit. « Vous pouvez l’être. Où sont les clefs de cette caisse ? », il m’a demandé. « Les clefs de ma voiture ? » « Oui. » « Juste là. » Et je les ai tenues en l’air. Le type me les a arrachées des mains et a décrété : « Je prends ça. » « Attendez », j’ai dit. Je me suis avancé, et avec une dextérité étonnante le chauve m’a balancé un coup de crosse dans la jambe, la nouvelle jambe, juste à l’endroit où le moignon s’achevait. Je suis tombé et la prothèse s’est détachée. Je n’arrivais pas encore à bien mettre les attaches. C’était gênant. « Hé ! » a dit Lenore. L’homme l’a mise en joue, et elle a levé les bras en l’air. « C’est juste un chat », elle lui a dit. C’est à ce moment-là qu’il a remarqué que Lenore aussi avait un membre artificiel. Elle portait son bras en caoutchouc, la moins pratique des deux prothèses, mais plus difficile à remarquer. « Vous faites une belle paire, n’est-ce pas ? », a dit le type. « Écoutez », j’ai dit, « je vous ai déjà dit que j’étais désolé pour le chat. » Le type s’est avancé et a décroché d’un coup sec ma prothèse. Il l’a calée sous son bras et a dit à Lenore : « Je veux la tienne aussi. » « Oh non, ça suffit… », j’ai protesté. Lenore a retiré son bras et le lui a tendu. Il est rentré dans ma voiture et s’est en allé avec nos deux membres, le pique-nique que j’avais préparé et le chat mort aussi. Lenore m’a aidé à me relever et j’ai sauté à cloche-pied jusqu’à un arbre où j’ai pu m’appuyer pour me tenir debout. « Quel vieil enculé », a dit Lenore. « Au moins nous savons où il vit », j’ai fait remarquer. « Il a intérêt à revenir ici », a dit Lenore. Elle était vraiment furieuse. Avec son bras restant elle a ramassé un caillou et l’a lancé dans la direction qu’il avait prise. Sa manche vide, celle qui recouvrait auparavant la prothèse, flottait au vent. Nous avons attendu presque une heure. J’ai trouvé un bâton robuste que j’ai utilisé comme béquille. Lenore et moi avons examiné la maison du vieux et songé à nous y introduire par effraction, mais il y avait un gros chien endormi dans le salon. Il avait l’air gentil mais nous avons décidé de ne pas nous y risquer. Au lieu de ça nous avons longé la route, moi à cloche-pied, prenant appui sur l’épaule de Lenore. Au bout d’une courte distance nous sommes arrivés à une autre maison, moins bien gardée que celle du vieux. Lenore a frappé à la porte et une vieille femme imposante, qui portait une blouse, nous a ouvert. « On a été dévalisés », a dit Lenore. « Par là-bas ? », a demandé la femme. « Nous avons renversé un chat », j’ai expliqué, « et son propriétaire a volé ma voiture ». La femme nous a laissé entrer, secouant la tête. Sa maison sentait la pisse de chat et des félins y couraient de toute part. « C’est Henry qui vous a pris votre voi­ture », elle m’a dit. « Lui et moi on n’interagit pas beaucoup. » C’était un vrai zoo là-dedans ! Des chats caracolaient de partout, des étagères aux comptoirs en passant par la cuisinière. Des assiettes de nourriture rance traînaient sur le sol.

« Je suppose que ce n’est pas un de vos chats que nous avons renversé ? », je lui ai demandé. « Il n’était pas à Henry », elle a dit, « lui, il a un chien ». « Il y a des propriétaires de chien qui ont des chats », a précisé Lenore. « Henry n’a pas de chat », a dit la femme. « C’était un chat noir », a dit Lenore, « avec des taches blanches ». « Ça, c’est Eliott », a dit la femme. « Il est sourd. » « Alors j’ai bien peur qu’il soit mort », j’ai dit, « si c’était lui ». « Je t’avais dit que c’était un mâle », a dit Lenore. Elle avait raison ! La femme nous a laissé utiliser son téléphone et je lui ai offert 25 dollars pour le chat. J’espérais qu’elle ne les accepterait pas, mais si. C’était tout l’argent que j’avais. La police est arrivée et la femme nous a fait discuter avec eux à l’extérieur, de manière à ce qu’ils ne voient pas tous ses animaux. Il devait probablement y avoir une loi contre un tel rassemblement. Les policiers n’ont pas été très impressionnés par notre récit, y compris par le passage sur nos membres perdus, mais ils nous ont reconduits en ville. Lenore m’a invité à son appartement et nous avons fini par faire l’amour sur le canapé. C’était moins agréable que ce que je m’étais figuré. Peut-être que nous étions tous les deux fatigués. C’était un canapé en laine dont la fibre irritait et démangeait la peau. Après, Lenore a dit : « J’ai un mari, donc je crois qu’il vaut mieux que tu partes maintenant. » « Un mari ? », j’ai dit. « Où est-il ? » « Il sera là dans quelques heures. Il travaille tard. C’est un videur professionnel, donc tu devrais vraiment partir. » « Quand est-ce que vous vous êtes mariés ? », je lui ai demandé. « Il y a un moment », m’a-t-elle dit. C’était une réponse vague mais je n’avais pas trop envie d’insister. J’ai appelé un taxi et comme nous l’attendions, Lenore m’a confié quelque chose d’autre. « Je suis née sans mon bras », elle a dit. « Je sais que je t’ai dit que c’était un accident, mais en fait je suis née comme ça. » « Tu m’as dit que c’était un accident de camionnette. Tu as dit qu’une camionnette avait roulé dessus, pas une voiture. » « Eh bien, dans les deux cas ce n’est pas la manière dont ça s’est passé. » Le taxi est arrivé et Lenore m’a aidé à descendre les escaliers. À la gendarmerie, ils m’avaient donné une béquille, mais elle n’était pas à la bonne taille, et ces escaliers n’étaient vraiment pas pratiques. À peu près une semaine plus tard, un officier de police est venu à la maison avec un paquet pour moi. C’était le bras de Lenore. « Ce n’est pas le mien », je lui ai dit. Le policier a regardé son carnet. « Il est écrit ici que vous avez perdu une prothèse. » « J’ai perdu une prothèse de jambe », j’ai dit. « Celle-ci appartient à mon amie. » Le policier a regardé ma jambe. Je l’avais déjà fait remplacer à ce moment-là. Elle était peu appropriée et temporaire. « Alors je ne comprends pas ceci », il a dit en agitant le bras de Lenore. J’ai réussi à convaincre le policier de me le laisser et je me suis arrangé pour pouvoir l’apporter moi-même à Lenore. Quand je suis arrivé, elle était assise sur le canapé en laine avec ma jambe attachée à son bras. Elle l’a agitée dans ma direction en souriant. Sacrée blague ! Nous avons échangé nos membres et j’ai essayé de l’embrasser mais elle ne voulait pas de ça. « Je pars en Amérique du Sud », elle m’a dit. « Je vais travailler dans un orphelinat, là-bas. » « Et ton mari, le videur ? », j’ai demandé. « Il est parti. Je ne suis pas mariée. » « Oh », j’ai dit. Son projet d’Amérique du Sud m’a impressionné et je lui ai demandé si je pouvais me joindre à elle, de manière permanente. Ça me semblait être une bonne chose, la promesse d’une vie équilibrée. Lenore a dit qu’il serait mieux que je réfléchisse un peu avant de prendre une telle décision. « C’est une décision importante », elle m’a dit. Et elle avait raison ! Je n’avais pas de travail en Équateur, ou quel que soit le pays où elle comptait aller. Mais lui rendre visite restait une option, et elle me l’a fait savoir, et depuis peu je pense à faire un petit voyage là-bas pour voir ce qui s’y passe. *En français dans le texte