FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO FICTION 2009

L'école

Alors, à tous ces gosses, on leur a fait planter des arbres

Vice Italie, nous a permis de publier l’une d’entre elles. On en est très fiers. Alors, à tous ces gosses, on leur a fait planter des arbres, parce que, vous voyez, on s’est dit… que ça faisait partie de leur éducation de voir, vous savez, comment ça marche, les racines… et aussi, le sens des responsabilités, prendre soin des choses, se sentir individuellement responsable. Vous voyez ce que je veux dire. Et tous les arbres sont morts. C’était des orangers. Je ne sais pas de quoi, ils sont juste morts. Peut-être un problème avec le terreau ou peut-être que le produit qu’on avait acheté à la pépinière n’était pas ce qu’il y avait de mieux. On s’est plaints. Donc, on avait nos trente gamins, chacun a eu son petit arbre à planter, après quoi on avait trente arbres morts. Tous ces mômes qui regardaient ces petits bouts de bois secs, c’était déprimant. Encore que ça n’aurait pas été si grave si, à peine deux semaines avant l’histoire des arbres, il n’y avait pas déjà eu la mort des serpents. Même si je pense que pour les serpents – en fait, la raison pour laquelle les serpents ont clamsé… vous vous souvenez, quand la chaudière est restée éteinte pendant quatre jours à cause de la grève –, bon, ça s’expliquait. Un truc qu’on pouvait expliquer aux enfants à cause de la grève. Je veux dire, pas un parent ne les aurait laissé forcer le piquet de grève, et ils savaient bien qu’il y avait une grève, et ce que ça voulait dire. Alors, quand les choses ont repris leur cours et qu’on a trouvé les serpents, ils n’étaient pas trop perturbés. Le jardin d’herbes aromatiques, il a probablement été trop arrosé, et bon, au moins, maintenant, ils savent qu’il ne faut pas trop arroser les plantes. Les enfants étaient très consciencieux avec le jardin d’herbes aromatiques, et sans doute que certains d’entre eux… vous savez, rajoutaient un peu d’eau quand on regardait pas. Ou peut-être… enfin, j’aime pas l’idée de sabotage, même si on y a pensé. Sans doute qu’on y a pensé parce qu’avant ça, il y avait déjà eu la mort de la gerbille. Et celle des souris blanches. Et la salamandre… Bon, au moins, maintenant ils savent qu’il ne faut pas les trimballer dans des sacs en plastique. Bien sûr, on s’attendait à ce que le poisson tropical meure, ça, ça n’a pas été une surprise. Ces trucs-là, vous les regardez de travers et vous les retrouvez flottant à la surface le ventre à l’air. Mais bon, le programme exigeait la participation d’un poisson tropical à ce moment-là, il n’y avait rien à faire, ça revient tous les ans, autant passer rapidement là-dessus. Le chiot, nous n’étions même pas supposés l’avoir. Nous n’étions pas supposés en avoir, c’était juste un chiot que la petite Murdoch avait trouvé sous un camion Gristede un jour, et elle a eu peur qu’il se fasse écraser quand le chauffeur aurait fini sa livraison, alors elle l’a glissé dans son cartable et l’a ramené à l’école avec elle. Donc, on avait ce chiot. Dès que je l’ai vu, j’ai pensé, mon Dieu, il va vivre deux semaines et… Et c’est ce qui s’est passé. Il n’était pas censé être dans la classe à la base, c’est dans le règlement, mais allez leur dire qu’ils ne peuvent pas avoir de chiot une fois que le chiot est là, devant eux, à courir partout et à faire ouaf ouaf. Ils l’ont appelé Edgar – ouais, ils lui ont donné mon nom. Ils s’amusaient comme des fous à lui courir après en criant, « Ici Edgar ! Gentil Edgar ! » Ils étaient morts de rire. L’ambiguïté les séduisait. Même moi, ça me plaisait. Ça ne me dérange pas qu’on me taquine un peu. Ils lui ont fait une petite maison dans le placard à fournitures, tout ça. Je ne sais pas de quoi il est mort. La maladie de Carré, j’imagine. Il n’avait probablement eu aucun vaccin. Je l’ai sorti de là avant que les enfants n’arrivent à l’école. Je vérifiais le placard à fournitures tous les matins, systématiquement, parce que je savais bien ce qui allait se passer. Je l’ai filé au gardien. Et puis il y a eu cet orphelin coréen que la classe a adopté via le programme d’aide aux enfants, tous les élèves apportaient 25 centimes par mois, c’était l’idée. C’est vraiment un coup de pas de bol, le môme s’appelait Kim, et peut-être qu’on l’a adopté trop tard. La cause de la mort n’était pas indiquée dans la lettre qu’on a reçue, ils nous suggéraient plutôt d’en adopter un autre et nous envoyaient des histoires de cas intéressants mais nous, le cœur n’y était plus. En fait, la classe l’a assez mal pris, ils ont commencé (enfin c’est ce que je pense, personne ne m’a jamais rien dit directement) à se dire que peut-être quelque chose clochait avec l’école. Mais je ne pense pas que quelque chose clochait particulièrement avec l’école, j’ai vu mieux, j’ai vu pire. C’était juste une série noire. La poisse. Par exemple, nous avons eu un nombre assez extraordinaire de morts de parents. Deux crises cardiaques, il me semble, et deux suicides, une noyade, plus quatre morts, tous ensemble, dans un accident de voiture. Une attaque aussi. Et puis le taux de mortalité habituel parmi les grands-parents, ou peut-être un peu plus élevé cette année-là, il semblerait bien. Et finalement, la tragédie. La tragédie a eu lieu quand Matthew Wein et Tony Mavrogordo sont allés jouer là où ils creusent, sur le chantier du nouvel immeuble des bureaux fédéraux. Il y avait toutes ces grosses poutres en bois empilées, vous savez, au bord du trou. Il va y avoir un procès, suite à ça, les parents estiment que les poutres étaient mal empilées. Je ne sais pas ce qui est vrai ou pas. En tout cas, ça a été une drôle d’année. Oh, j’ai oublié de mentionner le père de Billy Brandt, mortellement poignardé dans une lutte avec un intrus masqué qui s’était introduit chez lui. Un jour, on a eu une discussion en classe. Ils m’ont demandé, où ils sont ? Les arbres, la salamandre, le poisson tropical, Edgar, les papas et les mamans, Matthew et Tony, où ils sont ? Et j’ai répondu, je sais pas, je sais pas. Et ils ont dit, qui le sait alors ? Et j’ai dit, je sais pas. Et ils ont dit, Est-ce que la mort, c’est ce qui donne un sens à la vie ? Et j’ai dit, Non, c’est la vie qui donne un sens à la vie. Et alors ils ont dit, mais, est-ce que la mort, en tant que donnée fondamentale, n’est pas le moyen par lequel la banalité prise pour acquis du quotidien peut être transcendée dans le sens que – Oui, j’ai dit, peut-être bien. On n’aime pas ça, ils ont dit. Ça me paraît sain, j’ai dit. C’est foutrement dommage ! ils ont dit. Ouais, j’ai dit. Et ils ont dit, est-ce que vous pouvez faire l’amour avec Hèle maintenant (Hèle, c’est la prof assistante), pour qu’on voie comment ont fait ? On sait qu’elle vous plaît, Hèle. C’est vrai qu’Helen me plaît mais j’ai dit que je ne le ferai pas. On en a tellement entendu parler, ils ont dit, mais on n’a jamais vu. J’ai dit que je me ferais virer et que c’était jamais, ou presque jamais, censé être une démonstration. Hèle a regardé par la fenêtre. Ils ont dit, s’il vous plaît, s’il vous plaît faîtes l’amour avec Hèle, nous avons besoin d’un gage de valeur, nous avons peur. J’ai dit qu’ils ne devaient pas avoir peur (même si moi-même, souvent, j’ai peur) et que les gages de valeur étaient partout. Hèle s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras. Je l’ai embrassée plusieurs fois sur les sourcils. Nous nous sommes tenus ainsi, dans les bras l’un de l’autre. Les enfants étaient très excités. Quelqu’un a frappé à la porte, j’ai ouvert, et la nouvelle gerbille est entrée. Les enfants ont applaudi à tout rompre.  © 1981, 1982, Donald Barthelme. Biancaneve, roman de Donald Barthelme édité chez Minimum Fax