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LE NUMÉRO INTERVIEWS

Eric Wood de Man Is the Bastard

C’est difficile d’imaginer qu’un groupe qui jouait soit super vite, soit super lentement (jamais de midtempo), avec deux basses et des titres comme « Screwdriver in the Urethra of Thomas Lenz », ne soit pas devenu énorme dans les années 1990.

par James Knight; Photo: Bill Henson
27 Novembre 2008, 11:00pm
 

C’est difficile d’imaginer qu’un groupe qui jouait soit super vite, soit super lentement (jamais de midtempo), avec deux basses et des titres comme « Screwdriver in the Urethra of Thomas Lenz », ne soit pas devenu énorme dans les années 1990. Ils écoutaient quoi, les jeunes, à l’époque ? Pearl Jam ? Technotronic ? Putain.

Eric Wood a joué dans pas mal de groupes, de Pillsbury Hardcore et Pissed Happy Children en passant par Man Is the Bastard et Bastard Noise, et il a contribué à l’un des plus gros changements dans le hardcore punk le plus extrême de ces quinze dernières années. Si le mouvement powerviolence venu de la Côte Ouest a tout changé, c’est en grande partie grâce à Wood.

Avec leur boucan bizarre craché par des baffles faites maison par Henry Barnes, les projets de Bastard Noise se sont toujours démarqués de leurs contemporains. Une esthétique simple et brutale, des slogans politiques, les projets de Wood portent le sceau d’un travail acharné qui a permis au groupe de tenir la route des années durant, quand les autres bandes perdaient leur souffle et abandonnaient les unes après les autres. Comme Crass avant eux, les groupes d’Eric proposaient une alternative réjouissante à un monde moderne noyé dans sa propre merde. Peut-être que dans cinquante ans, dans une autre dimension, on leur rendra les honneurs qu’ils méritent. Pour l’instant, Man Is the Bastard reste l’un des groupes inconnus les plus importants.


Vice: Dans tout ce que tu fais, on ressent une énorme violence. Pourquoi t’es en rogne comme ça ?

Eric Wood:
 On a eu envie de faire de la musique en écoutant Agnostic Front période métal, Rest in Pieces et Antidote. On voulait jouer très vite et très dur, en mettant la basse au premier plan et en dopant la section rythmique. Infest a aussi été une grosse influence, pour la violence et la rapidité pure.

Comment tu t’es retrouvé dans Neanderthal avec Matt Domino, qui jouait dans Infest, justement ?

On avait fait des concerts ensemble et on se connaissait. À l’époque, il n’y avait qu’un petit groupe de gens qui faisait ce genre de musique. Quand Pissed Happy Children et Infest ont joué sur Gilman Street à San Francisco pour enregistrer un split pour Slap à Ham Records, il y avait neuf personnes dans la salle.

C’est vrai que c’est vous qui avez inventé le terme powerviolence ?

C’est Matt. On était en répète et on se demandait comment décrire ce qu’on faisait, on en discutait. Matt a sorti ça direct. Il était très fort pour cela : il avait constamment des idées brillantes.

Est-ce que tu as senti que ça devenait un mouvement, à l’époque ?

C’était plus une communauté, en fait. Ça n’existe plus aujourd’hui. Je ne blague pas quand je dis que la moitié des trucs qu’on a mis en place en s’envoyant des lettres étaient dix fois mieux organisés que la moitié des merdes qu’on voit aujourd’hui, malgré l’idée de facilité liée à Internet. Fais tout toi-même, c’est comme ça que ça marche.

La différence principale entre Man Is the Bastard et vos soi-disant contemporains résidait dans le son.

Ça, c’est grâce aux amplis d’Henry. Un vrai miracle. Le gouvernement ne vérifie pas leur volume. À part les cônes, tout le reste est fabriqué à la main. Ces amplis sont capables de faire sauter n’importer quelle sono de n’importe quelle salle.

Comment as-tu rencontré Henry ?

Il était connu en ville pour être ce type bizarre qui fabriquait des vélos avec d’autres vélos. C’était son truc : faire du neuf avec du vieux. Ses vélos étaient complètement dingues, ils ressemblaient à des choppers avec la grande roue à l’avant au lieu d’être à l’arrière. On a fini par bosser ensemble dans une boulangerie, et un jour il m’a invité chez lui pour me montrer les amplis qu’il avait fabriqués. On aurait dit qu’il habitait dans un laboratoire de récup, mais quand il m’a fait écouter le son que ça donnait, j’ai tout de suite compris.

Qu’est-ce que tu as entendu en premier ?

Je crois qu’Henry m’a fait écouter les sons qu’il élaborait pour essayer de communiquer avec les oiseaux qui se posaient sur le rebord de sa fenêtre. Je peux dire en toute sincérité que ce type est fantastique et que c’est un vrai ami. Sans lui, notre groupe aurait été merdique. Il a créé notre son naturellement, parce qu’il adorait fabriquer ses amplis. Son influence principale, c’était le magasin de réparation de télé tenu par son père, pas Merzbow.

Comment avez-vous créé toute cette imagerie austère qui marque les projets Bastard Noise ?

Je savais que les logos très simples, comme ceux de Black Flag, d’Infest et de Crass, donnaient tout de suite une identité. Quand on met quelque chose d’aussi simple sur une pochette de disque, ça fait tout de suite un visuel qui va de pair avec le son. Je suis allé à la bibliothèque, j’ai trouvé une image de crâne dans une revue médicale, je l’ai décalquée, j’ai trouvé une police épaisse et brutale, et voilà. Si tu passes par toute une présentation compliquée, tu risques de noyer le message. Quand c’est basique, c’est brutal.

Votre discographie est le cauchemar ultime du collectionneur. Qu’est-ce qui vous a poussé à sortir autant de disques ?

Je pense directement à deux groupes : Merzbow et Agathocles. Ils faisaient sans arrêt des trucs géniaux. Ils n’arrêtaient pas. C’est ça, le truc : haute fréquence et haute qualité. Matt Domino m’a aussi beaucoup inspiré pour ça. Il trouvait des riffs fantastiques en quelques secondes. Et puis j’ai cette faim en moi, j’arrive pas à l’expliquer. C’est comme si j’étais commandé par une voix. Je me suis remis à la basse il n’y a pas longtemps parce que quand j’allais à des concerts, j’entendais cette voix qui disait : « Hé, Wood, tu ferais bien de t’y remettre. Tu n’as pas beaucoup de temps. » Je retrouve cette envie quand j’écoute des disques. L’autre jour, j’écoutais Rorschach, et c’était si intense que je voulais me frapper la tête contre les murs. Tu sais que leur guitariste ne joue plus maintenant ? Il reste chez lui et regarde la télé. Je comprends pas. Ça me donne juste envie de m’éclater la tête contre un poteau.

Dans vos projets, vous parlez toujours de l’homme comme de la créature la plus vile et la plus déglinguée de tout le règne animal.

Oui. Man is the bastard. La folie et les pulsions de destruction de l’homme nous mèneront à notre fin. Des décisions stupides, prises par le pire animal de la terre. Il n’y a qu’à regarder autour de soi pour s’apercevoir que c’est vrai. Quand j’étais très jeune, mon père m’a forcé à rentrer dans l’US Navy, et les vingt mois que j’ai passés là-bas m’ont fait voir les choses sous un éclairage nouveau. En plus, je n’ai jamais beaucoup lu, mais quand je travaillais de nuit à la boulangerie, j’écoutais la radio publique de L.A., KPFK. C’est ça qui m’a vraiment lancé. J’écoutais Terrence McKenna et Noam Chomsky, des gens pleins de sagesse, j’absorbais tout. Le système politique américain m’a dégoûté. Je regardais ce grand four, je mettais le pain sur des grands plateaux d’acier, et je devenais de plus en plus cinglé.

Tu menais plusieurs projets de front, souvent avec des noms plus ou moins similaires. Tu cherchais à créer une sorte de confusion ?

Quelque part, tous ces projets sont distincts, mais ils restent liés. Charred Remains était là pour que les gens restent debout. La grande différence, c’est que dans Man Is the Bastard, il y avait des instruments, et que Bastard Noise, c’était que des amplis. À la fin de Man Is the Bastard, je me suis concentré sur Bastard Noise.

Pourquoi Man Is the Bastard s’est séparé ?

Disons juste qu’à part le cannabis, la drogue peut faire beaucoup de dégâts. Mais les anciens membres sont toujours comme des frères pour moi. En fait, j’ai une grande nouvelle et il n’y a qu’ici que je peux la révéler.

C’est quoi ?

Pour la première fois, Bastard Noise va incorporer des instruments live à sa musique. Je me suis remis à avoir cette faim de jouer, et R.D. Davis, qui a été batteur sur le LP d’Infest, No Man’s Slave, va jouer avec nous. Leila Rauf, qui joue de la guitare et des synthés avec moi dans Ion Channel, va aussi participer.

Donc, en gros, Man Is the Bastard est ressuscité grâce à Bastard Noise.

Exactement !

Hee-haw !