La Femme qui cherchait la vérité ailleurs

Avant d'être incarnée par Jodie Foster dans <i>Contact</i>, Jill Tarter était l'une des pionnières dans la recherche d'une vie extraterrestre.

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10 octobre 2016, 5:00am


Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jill Tarter

Je connais Jill Tarter depuis mes premières années de fac. Cette astronome est l'une des figures majeures de la recherche de vie extraterrestre. Jodie Foster a incarné son personnage dans le film Contact, sorti en 1997. L'ancienne étudiante que je suis se devait de contenir ses hurlements en l'interviewant. Comprenez donc, c'est une véritable icône pour nous. Elle a été l'une des premières scientifiques à rechercher la vie extraterrestre de manière méthodique, précise, au sein du Search for Extraterrestrial Intelligence Insitute (SETI) – notamment via un vaste réseau de télescopes.

Sa voix est franche, directe. Elle fait très attention à son élocution, marque une pause entre chaque mot et mêlent métaphores et jargon afin de demeurer accessible. Je l'avais imaginée comme ça, c'est rassurant. On comprend rapidement pourquoi elle est chargée de défendre le SETI dans les médias. Son parcours universitaire impressionnant prouve que sa recherche ne se limite pas à la traque des « petits hommes verts ».

Jill est fille unique et ressemble à s'y méprendre à ses parents. « Sur toutes mes photos d'enfance, je suis en robe et il y a des poissons dans le cadre, me dit-elle. Il y a cette photo où je porte une robe sans manches, complètement rigide, avec mes petites chaussettes blanches, mes ballerines et des rubans dans les cheveux. Je tiens un énorme poisson que je venais de pêcher avec mon père. »

À l'âge de huit ans, son père l'a poussée à faire un choix : elle devait dire adieu à ses jolis vêtements si elle continuait à traîner tout le temps dehors. Elle est alors montée sur la machine à laver, l'a regardé dans les yeux et lui a dit sur un ton très sec : « Comment ça, je dois choisir ? » Finalement, il a changé d'avis suite aux plaintes de sa fille. Jill se souvient du conseil de son père : « Si tu es prête à travailler dur, il n'y a rien qui t'empêchera de faire ce que tu veux. » Ce à quoi elle a répondu : « Je veux être ingénieure. »


Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jill Tarter

Le chemin a été long et rude. Jill était la seule fille au sein d'une classe de 300 ingénieurs lorsqu'elle a intégré l'université Cornell dans les années 1960. Malgré cela, les dortoirs étaient strictement séparés entre les deux sexes. Elle rigole encore quand elle repense à l'emplacement du dortoir des gars par rapport au sien. Le leur se situait juste à côté de l'école alors que le sien se trouvait à l'autre bout du campus. De plus, la fac avait instauré une politique très stricte en ce qui concernait les uniformes. Dès lors, Jill était obligée de porter une jupe. « À Ithaca, les hivers sont froids, il pleut très souvent et j'étais obligée de porter cette jupe pour me rendre en cours, c'était complètement ridicule », se souvient-elle.

Les étudiants étaient enfermés dans leur chambre de 22 heures à six heures du matin. À cette époque, les gars s'entraidaient pour leurs travaux, se partageaient les différentes tâches, tandis que Jill, en tant que seule fille du programme, se sentait mise à l'écart et devait se débrouiller seule.

L'impossibilité de sortir de sa chambre a poussé Jill à travailler davantage, ce lui a été bénéfique pour ses études, tout en étant assez frustrant à vivre. En effet, elle adorait le patin à glace et il n'y avait pas pire pour elle que de vivre à côté d'un lac gelé en hiver.


Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jill Tarter

Jill est bien placée pour constater les énormes progrès qui ont été faits depuis 40 ans pour favoriser l'intégration des femmes dans le monde de la recherche. La parité tend de plus en plus à être respectée, autant dans les universités que dans le monde professionnel.

Malheureusement, tout n'est pas rose. Pendant longtemps, Jill pensait que tout allait aller en s'améliorant. « Je croyais que tous les vieux cons étaient morts, avoue-t-elle, sauf que de récents événements me laissent penser que j'avais tort. » Sa voix perd de son assurance. Après Cornell, Jill a obtenu un diplôme à Berkeley. Elle vit toujours dans le coin. Lorsque nous nous sommes rencontrées, de nombreux cas d'agressions sexuelles au sein du campus avaient surgi dans la presse. Nombre de ces accusations ont été proférées à l'encontre du chercheur en exoplanètes Geoff Marcy

« Les hommes de pouvoir – et plus généralement les gens qui ont dû pouvoir – cherchent à imposer leur domination sur les plus faibles, affirme Jill. Ils cherchent des gens qui dépendent d'eux. Lorsque vous êtes à la fac, la dépendance envers votre professeur dure un certain temps, parce qu'il y a toujours la perspective d'avoir un emploi par la suite. » À l'évocation des abus dans son ancienne fac, Jill me répond : « C'est une situation très préoccupante. » À son époque, il n'y avait qu'une poignée de filles dans ses classes. Le doyen les avait convoquées dans son bureau. « Il nous a accueillies chaleureusement, se rappelle-t-elle. Il nous a dit qu'on avait de la chance que tous les types intelligents aient été mobilisés pour le Vietnam. »

Jill n'était pas seulement irritée par les multiples cas de sexisme, elle avait également un problème avec les méthodes d'apprentissage. « La seule solution valable aux problèmes était toujours celle que l'on connaissait en amont, se souvient-elle. Je détestais ça. Il n'y avait aucune place pour l'innovation. »

Cette curiosité l'a conduite vers la recherche d'une vie extraterrestre. Alors qu'elle étudiait à l'université de Berkeley, elle a été séduite par un petit centre de recherche niché au fin fond du campus – qui allait par la suite devenir le SETI. Le directeur de ce centre avait besoin d'elle pour programmer des ordinateurs obsolètes de type PDP-8. Il lui a aussi fait parvenir un exemplaire du Project Cyclops, un dossier de la NASA résumant les avancées en matière de recherche de signaux artificiels venant de l'espace. Jill était captivée par ce thème. « Pendant des millénaires, on a demandé à des prêtres et des philosophes si nous devions croire en une vie extraterrestre, dit-elle. Et puis est arrivé le jour où nous avons eu les moyens adéquats pour vérifier ! Des télescopes, des ordinateurs et des ingénieurs pour récolter les informations. »

La recherche d'une vie extraterrestre est l'un des domaines les plus novateurs à l'heure actuelle dans le champ de la recherche scientifique. En astronomie, il s'agit normalement d'étudier les signaux naturels venus du ciel. Le travail de Jill est bien différent. « On est à la recherche de quelque chose qui a nécessairement été fabriqué, m'explique-t-elle. Nous sommes dans l'obligation d'utiliser des outils un peu différents. »

Après avoir programmé des ordinateurs, Jill Tarter s'est concentrée sur ses études postdoctorales, en ayant toujours en tête le Project Cyclops. Elle a donc proposé au directeur du centre de recherche – le Committee on Interstellar Communication – de l'aider pendant son temps libre.


Jodie Foster dans la peau de Jill. Image tirée du film Contact

La recherche de la vie extraterrestre a connu d'énormes progrès depuis les débuts de Jill Tarter. « J'ai assisté à deux changements majeurs au cours de ma carrière, avance-t-elle. Les exoplanètes et les extrêmophiles. »

Quand Jill était étudiante, la théorie de la formation des planètes reposait sur l'interaction de systèmes stellaires, entrant en contact pour produire un hypothétique monde extraterrestre. Si cette théorie était exacte, il n'y aurait que très peu de planètes dans l'Univers. Avec la découverte d'un nombre toujours plus grand d'exoplanètes – celles qui se trouvent en dehors du système solaire – nous nous rendons compte que les planètes résultent d'une apparition naturelle d'étoiles. « Nous avons appris une chose extraordinaire : il y a plus de planètes que d'étoiles dans la Voie Lactée », résume-t-elle.

Une autre révolution s'est superposée à celle-ci. Les scientifiques s'intéressent depuis longtemps au développement de la vie en milieu hostile. « On m'avait toujours appris que la vie ne pouvait exister que sous certaines restrictions, dit Jill. Entre le point d'ébullition et celui de glaciation de l'eau. Avec des conditions d'ensoleillement correctes. Lorsque le pH n'est ni trop basique ni trop acide. Tout ça. » Sauf qu'au fil des décennies, on a commencé à trouver des signes de vie dans de nombreux milieux dits hostiles. « Nous n'aurions jamais pu soupçonner cela au tout début de l'existence du SETI », dit-elle.


Photo publiée avec l'aimable autorisation de Jill Tarter

« Il faut que les futures générations de scientifiques travaillent en équipe et s'accrochent », avance Jill. Son premier conseil est de « ne pas rester seul ». Ayant été enfermée dans sa chambre pendant longtemps, elle n'a pas pu connaître le bonheur du travail partagé. « Je n'avais jamais fait partie d'une équipe avant de créer la mienne. Vous devez apprendre très tôt à travailler en collaboration pour tirer parti du meilleur de chacun. Utilisez cette énergie, le résultat n'en sera que plus brillant. »

Pour ce qui est de la condition féminine, Jill pense qu'il est urgent de mettre à mal les barrières qui demeurent dans la recherche. « Il faut faire preuve de retenue et bien réfléchir à ce sujet, dit-elle avant de s'arrêter. Il faut prendre des mesures mûrement réfléchies et ne pas penser que tout va se résoudre tout seul. »

Désormais, Jill peut parler avec sagesse. « Ma génération se démenait comme elle le pouvait pour vraiment faire ce qu'elle voulait, rappelle-t-elle. On était juste heureuses d'être là. »

Et Jill Tarter de conclure : « On voulait devenir des modèles. On voulait changer les opinions grâce à la qualité de notre travail, sans être dénigrées. Ça n'a pas très bien marché. On peut même dire que ça a été un échec total. »

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