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Société

J'ai mis de côté ma morale musulmane pour rembourser mon prêt étudiant

Mon amie Fariha Khan est devenue stripteaseuse pour éponger les dettes de son master.
17.11.13
Photo de couverture : Safia Bahmed-Schwartz

Le problème du prix de l'éducation supérieure publique aux États-Unis est au centre des débats depuis une dizaine d'années, mais les médias américains s'en font rarement l'écho. Ces coûts exorbitants sont au cœur du désespoir d'une génération victime des politiques inégalitaires d'un pays qui voit l'État providence comme une pieuvre démoniaque géante.

Le montant des frais totaux liés à l'éducation dans une université publique de Californie du système UC s'élève au minimum à 24 000 dollars par an (soit environ 20 000 euros), un chiffre grotesque que les étudiants doivent multiplier par quatre pour obtenir un master, qui à la fin ne vaut pas grand-chose puisqu'il ne permet plus de trouver un boulot convenable ; pour résumer grossièrement la situation, au bout de quatre années d'études, vous devez plusieurs dizaines de milliers d'euros à divers organismes bancaires que vous seriez bien en peine de rembourser puisque vous êtes au chômage. Entre 2012 et 2013, les frais d'inscriptions dans les différentes facs publiques du pays ont augmenté de 8,3%. Dans ce système, les prêts étudiants sont synonymes de plusieurs années de servitude – parfois plus de dix ans.

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J'ai rencontré Fariha Khan pendant mon année d'études à UCLA, en 2011. Cette Pakistanaise, musulmane pratiquante de 22 ans – et vierge – s'était lourdement endettée pour pouvoir mener à bien ses études aux États-Unis. Cette étudiante brillante s'est retrouvée diplômée cette année, et, pour ne pas à avoir à étaler les remboursements de sa dette sur une dizaine d'années, elle a mis sa foi religieuse à l'écart pendant pour devenir stripteaseuse à domicile. Je lui ai passé un coup de fil pour avoir plus de détails sur ce choix.

VICE : Quelles étaient tes motivations pour étudier dans une université publique aux États-Unis ?
Fariha Khan : Je pensais qu'aller en fac aux États-Unis me permettrait de bénéficier d'une éducation excellente et reconnue dans le monde entier. Mais j'ai pas mal déchanté en découvrant les frais de scolarité dans les universités publiques – qui ont été conçues, à la base, pour être entièrement gratuites et accessibles pour tous. En plus, ils augmentent chaque année. Je ne sais pas si on peut encore parler d'université publique. C'est presque tragi-comique, comme situation.

La plupart des étudiants américains ont un ou plusieurs petits jobs pendant leur scolarité, c'est ce que tu as fait ?
Les frais sont très importants : en dépit d'une aide financière, et même en travaillant jusqu'à deux jobs à la fois pour faire face aux dépenses scolaires, je ne m'en sortais pas. Je travaillais dans la bibliothèque de l'université quand je n'avais pas cours, et en tant que serveuse dans un restaurant quatre soirs par semaine. Parfois, je séchais les cours pour pouvoir bosser un peu plus.

Le reste, tu l'as financé avec un prêt étudiant ?
Ouais, j'étais obligée. Mes parents ne pouvaient pas m'aider financièrement à cause de leurs bas revenus et des taux de change très défavorables entre le dollar et la roupie pakistanaise.

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J'ai vu que la moyenne de dette était passée à 25 000 dollars par étudiant aux États-Unis. Tu devais combien aux banques, une fois ton diplôme en main ?
Je viens juste d'être diplômée de l'Université de Californie Los Angeles (UCLA), une fac publique, après quatre ans d'une longue et pénible lutte qui m'a laissée avec environ 45 000 $ de dettes.
C'est très pesant. La réalité de cette dette plane au-dessus de ma tête au quotidien, comme une épée de Damoclès, sauf que pour moi l'épée c'est un morceau de papier imprimé sur des billets verts qu'ils appellent diplôme. C'est comme un péage sur l'autoroute de ma vie quotidienne en direction de mon futur. C'est pour ça que j'ai dû trouver du job marginal pour m'en libérer.

Tu fais référence au business du sexe ?
Ouais. Après mes quatre ans d'études, je me suis retrouvée dans l'incapacité de poursuivre en master 2, principalement à cause des frais et du coût de l'examen du GRE – même ce test me semble être une arnaque financière.Avec peu de possibilités d'emploi et un gap d'un an entre ma demande et mon inscription dans une école, je me suis dit que le mieux à faire, c'était de me débarrasser de ma dette.

Une copine de fac – une fille avec qui je suivais un cours sur la Nouvelle Vague française – m'avait parlé d'un job de gogo danseuse pour des événements qui payait bien. Je l'ai appelée pour en savoir plus sur ce travail de « danseuse exotique » et elle m'a rassurée en me disant que ça s'était bien passé pour elle et qu'on restait maître de ce qu'on offrait ; les actes obscènes étaient facultatifs.

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C'était quoi, ton rapport au sexe ?
J'ai grandi dans un environnement rural au Pakistan, majoritairement musulman. Je suis moi-même musulmane pratiquante, je pratique depuis l'âge de 5 ans et j'ai porté le hijab très jeune. Mes parents étaient très conservateurs. J'ai été bercée par le Coran à l'école et à la maison.

Une fois arrivée au États-Unis, en 2008, mon idéologie a été remise en question par l'éducation que j'ai reçue et les vues éclectiques des étudiants et des professeurs de l'université. Ça m'a un peu ouvert l'esprit. J'ai changé de point de vue sur certains aspects de l'islam, sur le sexe notamment. J'ai arrêté de porter le voile à 18 ans, mais je suis restée vierge et je prie souvent.

 Tu as hésité avant d'accepter le job ?
Ça n'a pas n'a pas été une décision facile pour moi, en effet. Mais même si je suis musulmane, j'ai un rapport particulier à l'idéologie religieuse qui, je trouve, peut nuire aux femmes et à leur sexualité. Je ne trouve aucune honte dans le corps humain, au contraire je le trouve très beau. Ma principale critique en acceptant ce job n'était pas personnelle, mais c'était plutôt une critique sociale puisque j'acceptais de participer à la culture d'objectivation des femmes. Mais je me suis dit que je pouvais me jouer de cela en me faisant de l'argent sur le dos des hommes qui se voient obligés de payer pour voir une femme se dénuder.

Tu en as parlé autour de toi, pour demander conseil ou te libérer d'un poids ?
A deux personnes seulement, dont toi. L'autre, c'était ma coloc, on se disait tout et c'était bien d'avoir quelqu'un à qui parler en rentrant du boulot.  Mais je ne leur en ai parlé qu'après avoir passé l'entretien d'embauche ; j'étais plutôt sûre de moi.

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C'était quoi exactement, la nature de ton job ?
C'était de danser pour des événements, surtout pour les hommes d'affaires, et dans des soirées chez les particuliers. J'étais une sorte de strip-teaseuse à domicile.

Et comment tu t'es fait embaucher ?
Ma pote m'a filé l'adresse email du type qui gérait ce business, on s'est échangé des informations, il m'a précisé en quoi consistait le travail. Il s'est assuré de ma détermination. Ensuite, j'ai dû envoyer des photos de moi – des photos de mon corps dénudé et de mon visage. Et j'ai été sélectionnée pour un entretien en face à face.

Comment s'est déroulé l'entretien ?
J'ai été auditionnée devant le patron. Il fallait que je danse pour lui. Je me suis dévêtue mais pas entièrement, j'ai dansé et j'ai eu le job. Il m'a dit que j'étais « exotique », que les clients aimeraient ça et que j'aurais beaucoup de boulot.

Il y a beaucoup de clichés sur les étudiantes strip-teaseuses. As-tu rencontré des filles dans la même situation que toi ?
Une seule. Mais j'étais la seule qui cherchait à poursuivre des études en master. Les gens ont tendance à se perdre dans l'industrie du divertissement pour adultes. Une fois qu'ils y entrent, ils ne sortent plus de ce dédale de chair et d'argent.

Malgré ce que tu m'as dit auparavant, tu ne te sens pas en conflit avec ta religion et ton éducation ?
Je suis en conflit avec mon passé, oui, mais ce que je fais est juste une parenthèse, et je me dis que c'est pour me sortir d'un système politique et économique qui m'a punie alors que j'étais innocente. Comment je peux être coupable de mon envie d'étudier et du manque d'argent de ma famille ? Effectivement, j'ai des problèmes moraux avec ce boulot mais pas assez pour ne pas le faire. Et je pose des limites que je suis en mesure de faire appliquer. Je ne danse pas dans des clubs. Je danse pour des événements chez les gens. Parfois je danse avec une autre fille et ils regardent, d'autres fois je danse pour des couples, je les excite, rien de plus. Mais tu serais surpris du manque de réglementation. Certaines danseuses se font beaucoup plus que moi, mais je trouve que je fais déjà beaucoup d'argent, je n'ai pas besoin de faire des « extras ». Personne ne me prendra ma virginité !

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Comment tu t'es sentie la première fois que tu as dansé ?
Au début, j'étais nerveuse, je m'attendais à être une proie lancée dans une arène de machos.J'ai dansé sur de la musique hindi – une musique sur laquelle j'ai l'habitude de danser depuis toute petite – donc je savais ce que je faisais et que je le faisais bien, mais c'est vrai que le faire nue n'étais pas si évident. C'était une sensation très bizarre et assez dérangeante, mais heureusement, je suis à l'aise avec mon corps. Avec le temps, j'ai pris ça comme un boulot normal, j'avais mon rituel. J'ai pris confiance en moi, j'ai oublié les yeux qui me regardaient, et puis je savais qu'ils payaient pour me voir, alors j'en ai profité. Je voulais leur faire cracher le plus d'argent possible tout en respectant mes propres règles. À cet égard, je crois que j'ai de la chance : il y a beaucoup de demande pour mon look typé. Je fais plus d'argent que beaucoup de mes collègues danseuses.

Tu vas continuer longtemps à faire ce boulot ?
Une fois que j'aurai effacé ma dette et économisé assez d'argent pour payer mon master 2, j'arrêterai de faire la gogo danseuse. Je n'ai pas établi de date précise. Mais c'est vrai que c'est la première fois de ma vie que je n'ai pas besoin de me soucier de choses comme d'acheter de la nourriture et des vêtements. En un mois, je me fais dans les 5 000 dollars, et il me reste du temps pour des activités intellectuelles et artistiques comme lire et écrire. Cette stabilité financière est une liberté, c'est un véritable soulagement.

Est-ce que ta vision de l'industrie du sexe a changé ?
Je vois ça comme un business comme les autres. Tu sais, quand t'es en coulisses, tu comprends comment ça marche et les aprioris disparaissent. Mais c'est vrai que cette industrie a un côté glauque, et c'est pour ça que je ne veux pas m'éterniser là-dedans. Même si la paie est très bonne, le regard des hommes est dégradant à la longue, et je crois que ce n'est pas un plan de carrière pour quelqu'un qui s'aime et qui aime les Hommes. Donc oui, ma vision a changé, en bien peut-être. Je savais qu'il y avait quelque chose de malsain mais de façon générale, après deux mois dans ce milieu je trouve ça toujours malsain, mais de façon plus précise.

Tu en parlerais à une amie dans le besoin ?
Si c'est pour rembourser une dette, oui ; si c'est juste pour se faire de l'argent facile, non. Et honnêtement, il faut être solide, avoir beaucoup d'intuition pour accepter d'être danseuse érotique – je ne sais pas si toutes les filles peuvent le faire sans se faire avoir par les gérants ou par l'appât du gain. Je choisirais avec précaution les filles à qui je donnerais ce tuyau. Il y en a certaines qui s'en sortiraient bien, d'autres qui auraient plus de mal – et pour elles ça peut vite devenir un enfer, pire que la pauvreté ou qu'une dette aberrante.

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