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LE NUMÉRO WALL STREET

Le sabotage des retraites, selon Wall Street

La finance grignote, aspire et engloutit les plans retraite des Américains.
6.3.15

Il y a une scène dans Le Loup de Wall Street qui dépeint parfaitement l'industrie financière et la raison pour laquelle presque tous les Américains que vous connaissez n'auront pas assez d'argent pour prendre leur retraite. Au début du film, le personnage de Matthew McConaughey emmène Jordan Belfort, joué par Leonardo DiCaprio, déjeuner pour apprendre au jeune courtier les règles du jeu.

« Je suis excité de faire partie de votre entreprise. Je veux dire », bégaye DiCaprio, « vos clients sont absolument… »

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« Rien à foutre des clients », l'interrompt McConaughey. Les courtiers, explique-t-il, gagnent de l'argent grâce au flux ininterrompu d'achats et de ventes, pas grâce au client. « Nous ramenons des tonnes de fric grâce aux commissions, enfoiré », éructe-t-il en commandant un autre Martini.

Le système de retraite américain contemporain, et ses plans 401 (k) et IRAs est similaire. Les Américains, qui préparent désormais leur retraite sans l'aide de l'État, doivent se frayer leur chemin à travers l'activité boursière et un large éventail d'options difficiles à saisir pour un débutant. Mais il y a une embrouille : comme les pigeons qui confient leur argent aux courtiers dans Le Loup de Wall Street, en réalité, le système baise les retraités américains.

En réalité, environ 85 % des conseillers financiers – dont ceux qui vous aident à organiser votre retraite – n'ont aucune obligation légale d'agir dans votre intérêt. Ce fonds d'investissement dans lequel on vous a conseillé d'investir ? Il y a de fortes chances pour que celui-ci comporte des frais cachés qui engloutiront vos économies. Il est aussi probable que votre conseiller ait reçu un pot-de-vin afin que vous y souscriviez. Les sociétés d'investissement tirent bénéfice des conseillers qui en échange, poussent les clients dans leur direction ; souvent, celles-ci les récompensent avec une partie de l'action, via une bonne commission. L'industrie qui s'occupe du système des retraites américain – et qui représente quelque 8,5 trilliards d'euros – a tout intérêt à faire primer l'enrichissement personnel sur la sécurité des retraites.

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Que vous le sachiez ou non, votre plan 401 (k) est en train de se faire dévorer par des frais de marketing, des frais d'administration, et des commissions qui finiront dans la poche des courtiers – avec des frais de transactions que vous payez à chaque fois qu'une société d'investissement achète ou vend un titre en bourse. Ces frais peuvent représenter entre 1 et 3 % d'un portefeuille retraite dans son entier.

Bien qu'ils paraissent dérisoires, ces frais peuvent en réalité faire la différence entre prendre une retraite confortable et travailler vingt ans de plus. Selon une analyse, un ménage américain paie 124 000 euros de frais durant toute la durée d'un plan 401 (k).

Pire, ces fonds gérés activement donnent de moins bons résultats que les fonds indiciels gérés passivement, qui suivent simplement le cours du marché. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas d'endroit où vous pouvez assurer votre portefeuille contre les risques financiers avec un ou deux fonds gérés activement – cela prouve que la plupart de ces sociétés d'investissement à capital variable ne sont pas opérantes.

À quel point les fonds recommandés par les conseillers financiers sont-ils pourris ? Le journaliste John Wasik, dans le cadre d'une mission pour le think tank new-yorkais Demos a recueilli des histoires de retraités américains, qui tous se sont fait royalement entuber par l'industrie de planification financière. L'un d'eux, agent de police à la retraite, a évoqué son intermédiaire qui lui répétait qu'investir dans des actions Lehman Brothers était aussi dangereux pour son épargne « qu'acheter un CD ». Il a perdu des centaines de milliers d'euros lorsque Lehman a fait faillite.

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L'appétit pour les profits tirés des fonds de retraite est tellement fort que certains planificateurs sont carrément devenus cannibales. Ameriprice Financial, l'un des plus grands planificateurs financiers du pays, a été attaqué en justice par ses propres employés après les avoir poussés à investir dans des fonds spéciaux, lesquels ont coûté aux employés plus de 16 millions d'euros.

Cet ensemble de règles exige que la plupart des planificateurs financiers agissent comme votre fiduciaire, ce qui signifie qu'ils seront payés avec des honoraires fixes (un forfait) et non par commission. Plus important, cela veut dire qu'ils ne pourront vous conseiller que dans votre intérêt. (Pour l'instant, la plupart des planificateurs financiers doivent simplement suivre une norme de « pertinence ». C'est-à-dire qu'ils n'ont pas le droit de vous faire investir dans un truc inutile genre une salade de pommes de terre Kickstarter, mais que c'est OK pour tout le reste.)

Pourquoi les régulateurs ont-ils attendu si longtemps, selon vous ? À cause des lobbys. En effet, dans le passé le Département du travail américain avait largement ignoré le problème à cause de la pression exercée par l'industrie des services financiers. Et en 2010, lorsqu'à la suite de la crise financière l'administration Obama a finalement décidé de s'occuper du problème, l'industrie avait depuis bien longtemps rodé son discours.

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L'Institut des services financiers, une alliance de planificateurs financiers américains, a plus que doublé ses versements aux lobbyistes cette année-là. Les rapports montrent que les courtiers et les sociétés d'investissement ont engagé 180 lobbyistes afin de se battre contre cette loi, parmi lesquels plusieurs anciens membres du Congrès – notamment le républicain Jim McCrery et les démocrates Kenneth Bentsen Jr. et Thomas Donohue. Même Eugen Scalia, le fils du juge à la Cour suprême des États-Unis Antonin Scalia, a été retenu pour rédiger une lettre au département du Travail, dans laquelle il critiquait la proposition.

Les banques, les sociétés d'investis-sement à capital variable et les conseillers en investissements privés ont également inondé le Département de réclamations extrêmement techniques concernant les lois. Dans plusieurs lettres, JPMorgan Chase et State Street ont dénoncé que la législation proposée était « trop vague » et exigeait de meilleures exonérations. Dans une lettre émanant de l'industrie, typique des protestations de Wall Street, Northern Trust a écrit que les lois « à notre avis, créent exactement le type de "fardeaux inutiles qui pèsent sur les entreprises" que le président Obama avait promis de supprimer ». De plus, la lettre constatait que « les plans retraite représentent une importante partie de notre business ».

Les opposants se sont donc réunis autour d'un argument faussement populiste. Selon eux, en instaurant un critère fiduciaire obligatoire, le prix des conseils en investissement augmenterait et donc limiterait les options pour les bas salaires. « Nous sommes particulièrement inquiets en ce qui concerne l'impact de la loi proposée sur les petits épargnants, au moment même où beaucoup d'Américains ont du mal à s'assurer une retraite », ont écrit deux membres républicains du Congrès, affirmant que la loi rendrait le conseil financier trop cher pour les Américains moyens.

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L'industrie de planification financière a rassemblé une coalition pour le moins inhabituelle. Les grands noms du Tea Party ont donc rejoint les leaders noirs et hispaniques afin de dénoncer les lois. La coalition, de toute évidence absurde, s'est rassemblée grâce au ciment favori de Washington : l'argent. Les think tanks, les économistes, les hommes politiques et même leurs familles ont participé. Le comité d'action politique de l'institut a signé des chèques d'un montant de 800 euros à 4 000 euros à 38 des législateurs des deux partis qui avaient signé les lettres anti-loi fiduciaire.

En 2011, face à la vague d'opposition politique, l'administration a cédé. Même après ce premier repli de la Maison-Blanche, le Congrès, extrêmement proche des banques, a envoyé de nouveaux avertissements à l'administration. Lors de la dernière session, un projet de loi bipartite soutenu par la membre du Congrès Ann Wagner, élue républicaine du Missouri, a été à deux doigts d'empêcher la validation de la loi fiduciaire ; si elle était passée, elle l'aurait retardée de plusieurs années. Le projet de loi est passé avec le vote de presque tous les républicains et celui d'une grande partie des démocrates, avant d'être finalement rejeté par le Sénat (contrôlé à l'époque par les démocrates).

Les régulateurs ont depuis promis de réitérer leurs critiques mais se sont heurtés à un problème de calendrier. Aujourd'hui, les membres du groupe annoncent que la loi reviendra dans le débat à l'horizon 2 015.

« Ce qu'il faut comprendre, c'est que le contribuable paie pour un conseil d'une manière ou d'une autre », m'a expliqué Norman Stein, professeur à la faculté de droit de l'université Drexel. « Vous payez pour un conseil sans transparence parce que vous payez pour lui à travers des frais. Même si ça semble gratuit, ce n'est jamais gratuit. »

Pour Stein, la plupart des opposants à la loi fiduciaire s'enlisent dans un débat stérile. L'industrie de planification financière, explique-t-il, fera certainement moins de profits à cause de cette loi – et c'est pour cette seule raison que ses défenseurs la combattent. Et cela risque d'engendrer des réformes non souhaitées au sein même de l'industrie, changements dont Stein dit qu'ils forceront les intermédiaires à « être assez intelligents, réfléchis et prudents pour véritablement donner de
bons conseils. »

Il pourrait sembler éhonté de la part de l'industrie de planification financière d'affirmer qu'elle n'a pas à servir l'intérêt de ses propres clients. Le problème, c'est que logique n'est pas propre à Wall Street : Washington a désormais la même.