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Les ouvriers révoltés de l'ère Thatcher

Keith Pattison a photographié la grève des mineurs anglais et tous ceux qui l'ont réprimée.

par Keith Pattison, Texte : Richard Smith
11 Mars 2015, 7:00am

Cela fait maintenant 30 ans que la plus longue grève de l'histoire britannique a pris fin. Le 3 mars 1985, l'Union Nationale des Mineurs a voté à contrecœur pour la fin de cette grève, qui s'est étalée sur un an. Près de 200 000 mineurs ont participé à ce conflit industriel, lequel était perçu comme une bataille opposant les mesures économiques de Margaret Thatcher à la classe ouvrière. Cette année a été marquée par des violences entre les mineurs et les forces de l'ordre inflexibles et militarisés, qui tentaient à la fois d'assister les briseurs de grève et de maintenir la production de charbon à un certain niveau.

Bien entendu, ce conflit ne se résume pas à ces émeutes. Le photographe Keith Pattison a passé huit mois dans le village minier d'Easington Colliery – où se déroule une partie du film Billy Elliott – pour photographier les avancées de la grève. Le livre qui en a résulté, No Redemption, sorti en 2010, est une collaboration avec l'écrivain David Peace ( Red Riding, The Damnes United) et fournit les images les plus humanistes de ce conflit. Je me suis rendu dans sa maison située au nord de Berwick pour discuter de la grève et de ses photos.

VICE : Comment vous êtes-vous retrouvé à prendre ces photos dans le bassin houiller de l'East Durham ?
Keith Pattison :
À l'époque, je galérais à vivre en tant que photographe, je documentais surtout des projets artistiques. C'était un moment où les gens ne pouvaient pas se contenter de débarquer avec un appareil numérique – il fallait être reconnu en tant que photographe pour documenter les manifestations. L'une des équipes pour laquelle j'ai travaillée était située à Sunderland. Elle aidait les artistes à accéder à des chantiers navals ou des usines de tank, avant de leur demander d'y répondre de manière créative. La fille qui gérait le programme avait des contacts à Easington. Elle a décidé d'envoyer quelqu'un pour documenter la grève d'un autre point de vue, et son choix s'est porté sur moi. Au début, j'étais vraiment réticent, parce que je pensais que je n'étais pas assez talentueux. Mais après une heure sur place, je me suis dit « C'est génial, je ne veux être nulle part ailleurs. »

Le délégué Billy Stobbs se tient à l'entrée de la mine avec des grévistes, résistant aux tentatives de la police de pousser les briseurs de la grève à reprendre le travail.

Comment les mineurs vous ont-ils accueilli ? Étaient-ils sceptiques par rapport à la représentation que vous pouviez donner d'eux ?
Je pense que l'union était plutôt amusée quand on leur a demandé s'ils aimeraient être accompagnés d'un photographe. Forcément, ils n'y voyaient pas la moindre utilité. Il y a 30 ans, c'était bien plus difficile de diffuser des images, et les mineurs se retrouvaient à la merci des médias nationaux ou de la BBC. Mais quand on entre dans une communauté aussi soudée, on ne peut pas vraiment anticiper les réactions d'autrui. Quoiqu'il arrive, les gens te voient comme un intrus avec un appareil photo. Mais ils étaient très réconfortants et j'étais vraiment impliqué – j'ai senti qu'ils étaient heureux d'avoir une personne prête à les écouter, pour une fois.

Deviez-vous prendre en compte la manière dont la grève était représentée dans les autres médias ?
Tout s'est passé après la bataille d'Orgreave [une confrontation particulièrement violente entre des grévistes et la police]. J'ai été confronté au sensationnalisme des médias qui couvraient l'événement, et je me suis dit « Mon dieu, dans quoi me suis-je encore fourré ? » Je suis arrivé là-bas lors d'un jeudi pluvieux, il y avait des types devant les portes de la mine, rassemblés autour d'un brasero. Après avoir passé quelques jours avec eux, je suis devenu leur photographe, et ils se sont gentiment occupés de moi. La police m'avait identifié comme étant avec les grévistes, je n'étais pas au coin de la rue avec les autres photographes de presse. Je faisais quelque chose de différent, et quelles que soient les notions d'impartialité que j'ai pu entretenir, j'ai quelque part été poussé dans cette position. On m'a souvent demandé de quel côté j'étais.

À votre arrivée, quelle était la situation à Easington ?
Je suis arrivé en juillet, et je me suis arrangé pour loger chez un mineur célibataire qui vivait près de la mine. Ça a coïncidé avec une grosse offensive du gouvernement et de la police pour remettre les gens au travail. Ils essayaient désespérément de mettre fin à la grève, et je me suis retrouvé plongé au milieu de tout ça. Chaque matin, j'avais l'impression de voir un spectacle de rue se dérouler sous mes yeux. Ce n'est pas pour minimiser l'ampleur de cet événement, mais j'avais vraiment l'impression de voir un petit bout d'histoire se jouer de l'autre côté de mon objectif. Je n'avais jamais vu la police anti-émeute auparavant. La plupart du temps, j'étais seul là-bas, équipé de mon appareil photo. Je voyais des événements incroyables se dérouler tous les jours et personne n'était là pour les filmer – ce qui est presque inconcevable aujourd'hui.

Josie Smith, mineur handicapé à la retraite, est arrêté à l'extérieur de sa maison. La police exacerbait les tensions en évacuant les briseurs de grève à travers le village depuis la mine de charbon. Josie a finalement été libéré un peu plus tard, au grand soulagement de sa femme.

Oui, maintenant on dirait que l'enregistrement fait partie intégrante de n'importe quelle manifestation. Ce n'est pas rare qu'il y ait plus de photographes que de manifestants. Mais les médias ont de toute évidence joué un rôle important dans la grève. Y avait-il un sentiment palpable de mauvaise représentation parmi les mineurs ?
Dès le premier jour, il y avait une frustration intense sur le terrain. Il y avait un niveau de soutien extraordinaire pour la grève, qui ne venait pas juste des membres du parti travailliste et des membres de l'union, mais de tout le peuple. Néanmoins, les médias généralistes représentaient mal la situation. La plupart du temps, la chose la plus excitante qui se passait à Easington se limitait à deux-trois mecs en train de hurler sur un bus, puis chacun retournait à ses activités. On était très loin des montées de violence relayées par les médias nationaux. Les gens se sentaient marginalisés. Le Mail et le Sun se concentraient sur le leader Arthur Scargill – ils en ont fait un personnage haineux et l'ont même comparé à Hitler. Et ils ont fait exactement la même chose avec Alex Salmond. C'est toujours plus facile d'attaquer l'homme plutôt que son idée.

Easington Colliery, le 27 août 1984

La vraie violence était celle que l'on appliquait sur ces communautés à un niveau idéologique.
Ils voulaient mettre fin à l'industrie qui définissait ces gens et ces endroits. Malgré toutes les déclarations du parti sur la viabilité et les mines non rentables, c'était surtout une bataille idéologique par laquelle ils voulaient briser le syndicalisme et sa capacité d'organisation. Même les mines de la côte est, avec leurs immenses réserves d'eau, ont été jugées non lucratives. Mais l'ironie, c'est qu'ils ont dépensé bien plus d'argent pour bloquer ces communautés que si l'industrie avait continué de tourner. Et nous continuons à importer du charbon en plus de ça ; c'était un vandalisme absolu à l'échelle nationale.

Joan Barnes prépare des rations de nourriture pour Noël

Ce que j'aime dans vos photos, c'est leur manque de sensationnalisme. Vous avez très bien montré l'entraide qui liait ces villageois.
Il y avait tout un tas de photographes qui travaillaient pour des publications de gauche – pour le parti des travailleurs socialistes, le parti des travailleurs révolutionnaires, et d'autres – qui ont essayé de voyager à travers les bassins houillers pour documenter les poudrières. Il y avait beaucoup plus de violence dans le Yorkshire, et beaucoup de photographes y étaient présents. Mais j'étais un peu lâche, je ne voulais pas couvrir de conflits plus difficiles. Du coup, je suis resté à Easington et je me suis concentré sur les hauts et les bas de la grève. Après avoir passé un mois sur place, je savais que je ne voulais plus partir, et j'ai donc vendu quelques photos ici et là pour pouvoir rester. Une fois le mois d'août passé, les gens prenaient des décisions de plus en plus marquées et choisissaient de rester. La police avait le contrôle de la mine et tout le monde était en train de maintenir le piquet de grève. C'était difficile, les gens étaient généralement plutôt abattus – du coup, j'avais tendance à ne photographier que les gens que je connaissais.

Marilyn Johnson sert le repas dans la salle de réunion du Colliery Club. La cantine est restée ouverte tout au long de la grève et nourrissait jusqu'à 600 personnes par jour.

La grève des mineurs est considérée comme un grand moment de politisation pour de nombreuses femmes de la classe moyenne. Vous l'aviez remarqué à l'époque ?
Les femmes étaient la colonne vertébrale de cette grève. Elles étaient très politisées, ce qui était excitant pour beaucoup d'entre nous, parce qu'elles se retrouvaient enfin sur le devant de la scène. D'une certaine manière, elles étaient plus politisées que les hommes. Elles étaient ingénieuses, nourrissaient des centaines et des centaines de personnes par jour, avec des cuisines aux capacités très limitées.

Mars 1985. Les mineurs du Welfare Hall d'Easington votent pour retourner au travail.

Je pense que l'une des images les plus poignantes est celle du vote du retour au travail. En quoi l'atmosphère différait du moment où vous êtes arrivé ?
À mon arrivée, j'étais très optimiste ; les gens pensaient qu'ils avaient une chance. Je ne pense pas que quiconque ait imaginé que le village serait encerclé par des centaines de policiers – personne n'a vu ça arriver. Mais en mars 1985, tout le monde était en bout de course. Ils étaient tous endettés, leurs allocations avaient été coupées. Les gens étaient arrêtés pour des délits mineurs, ce qui impliquait un casier judiciaire et peu de chances de décrocher du boulot par la suite. Ce vote n'a sans doute pas été une grande surprise – beaucoup pensent que la grève se serait effondrée d'elle-même, c'était donc une manière pour les mineurs de regagner un peu de dignité. C'était après un an de grève, qu'ils ont passé à se faire critiquer par les médias, sans argent. Je pense qu'au moment du vote, de nombreuses personnes ont été très soulagées.

Debbie Stobbs, Carol Draine, Molly Johnson, Mrs.Fletcher, Marion Stobbs, Norman Walker et Terry Lee regardent la police encercler le village pour faire venir Paul Wilkinson, le premier briseur de grève, dans la mine.

Dans un contexte plus large, que symbolise pour vous la grève des mineurs, et comment pensez-vous que l'on s'en souviendra ?
Pour le capitalisme, c'était le renversement du pouvoir par les travailleurs. C'est venu avec la dérégulation des industries financières. Soudain, on avait trouvé le remède miracle qui changeait le pays. Mais bien entendu, ça ne s'est pas passé comme ça. Ce que nous avons maintenant, c'est l'inégalité à grande échelle, des banques qui ont mené le pays au bord du précipice, et nous avons une classe ouvrière qui est humiliée, constamment diabolisée et réduite au silence.

À Cuba Street, près des voies de chemin de fer situées à côté de la mine. Joanne, Gillian et Kate Handy avec Brenda Robinson.

Vous pensez que c'était la fin du collectivisme et d'un engagement politique plus large de la classe ouvrière ?
Oui, mais aussi la fierté du travail manuel et d'être des gens issus de la classe moyenne. Ça va être difficile de collectiviser ceux qui servent le café et font des pizzas. Mais l'une des choses intelligentes que Thatcher a faite en privant les syndicats de leur autonomie, c'est d'enlever les infrastructures qui permettaient aux travailleurs de devenir politisés et de s'impliquer dans la politique à travers leur travail. Ça a ouvert un espace pour des aspirants politiques et des crétins carriéristes qui n'avait aucun sens de ce qui pouvait bien se passer dans les communautés de travailleurs. Les gens ne sentent pas que c'est possible de s'impliquer en politique ; ils n'ont pas ces perspectives.

Brian, Paul et Denise Gregory dans leur maison à Cuba Street, juste à côté de la mine.

Est ce que Easington a eu un effet personnel sur vous ?
Mon premier fils est né le jour ou la grève s'est terminée, alors j'étais un peu distrait. Après ça, j'ai travaillé par intermittence pour le NUM dans les bassins miniers de Durham, mais j'ai changé de voie et c'est devenu un événement du passé. C'était avant que je lise le livre de David Peace, GB84, et que je réalise soudainement que j'avais besoin de revenir sur ces images. Même après 13 ans de parti travailliste, je réalise ce que nous avons perdu.

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Les enfants se mettent en ligne pour le repas. Les autorités locales permettaient au groupe de soutien d'utiliser la cuisine de l'école pendant les vacances scolaires.

Kevin Lee collecte du charbon pour la distribution aux pensionnaires, qui ne recevaient plus le charbon gratuitement pendant la grève.

La mine de Dawdon se trouvait sur la même côte que Easington. L'orchestre de la mine a joué sur le Colliery Welfare Hall au retour du gala des mineurs de Durham. La mine de Dawdon fermera finalement en 1991.

Le groupe de la mine passe près du Primitive Methodist Hall.