Avec la communauté chinoise après l’assassinat de Zhang Chaolin à Aubervilliers

Dans le « Sentier chinois » d'Aubervilliers, la communauté asiatique est victime d'agressions à répétition.

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19 août 2016, 5:00am


Toutes les photos sont de l'auteure.

Il marchait dans une rue d'Aubervilliers. Il s'appelait Zhang Chaolin. Il avait 49 ans et était père de deux enfants. Il a été roué de coups pour défendre un ami à lui, Chinois également, à qui trois jeunes adultes d'Auber tentaient de taper sa sacoche. Laquelle contenait de l'argent. À Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, où vivent près de 4 000 Chinois, les agressions à l'encontre de la communauté progressent d'année en année. Ce jour-là, Zhang Chaolin en a fait les frais. Après cinq jours de coma, le dimanche 12 août, il est mort. Dans un silence édifiant.

Ce phénomène d'agressions à l'encontre de la communauté dite du Sentier chinois d'Aubervilliers, a pris de l'ampleur ces derniers temps. À la suite de l'affaire, une pétition a été lancée sur Change.org afin de dénoncer les « agressions racistes et anti-Asiatiques » répétées à Auber comme à Paris ; dimanche, elle avait déjà récolté 8 000 signatures. La maire PCF d'Aubervilliers, Meriem Derkaoui, a parlé d'un « mobile crapuleux » de même que d'un « ciblage raciste ». De fait, le drame survenu ne présage rien de bon pour les liens inter-communautés dans la ville de Seine-Saint-Denis. Ling Lenzi, conseillère municipale Les Républicains à Aubervilliers, semble déterminée à faire entendre le danger et l'injustice qui pèsent aujourd'hui sur la communauté chinoise. C'est grâce à elle que j'ai réussi à m'introduire dans de nombreux rendez-vous avec des personnalités de la communauté.

Ling m'envoie par texto notre lieu de rendez-vous : « ce soir 19 heures ds le resto chinois en face du magasin de décoration ». Elle est originaire de la province de Hiubei, en Chine. J'atterris à l'heure dite près de la station Belleville à Paris, devant un restaurant asiatique, spacieux. Il semble réservé à une clientèle exclusivement asiatique.

Deux videurs m'accueillent à l'entrée et hésitent longuement avant de croire que je ne suis pas un parasite. On est à Paris et je trouve cette situation étrange. À l'intérieur, une dizaine de jeunes chantent un peu éméchés des chansons dont le clip diffusé sur le rétroprojecteur du fond de la salle diffuse des boys band de type « gang-gnam style ». Je constate que je suis la seule non-Asiatique du lieu. Je souris comme pour me mettre à l'aise. Je reçois des retours chaleureux.

Puis, derrière les cuisines, se dévoile une autre grande salle, avec des portes-murs coulissants. Une grande table ronde domine la pièce, et le plateau rotatif géant permet de goûter à tous les plats. Après un bonjour collégial, je m'assois sur la chaise laissée vide par des invités déjà partis. « Tu parles chinois », me questionne l'un d'eux en début de repas. Celui qui, je l'apprendrai plus tard, est le patron du restaurant. Il s'appelle Éric (« c'est un nom d'emprunt », me dit-il) et possède de nombreux restaurants sur Paris et en Chine. À propos de sa vie et celles de ses proches, il me dit : « Tout le monde s'aide dans la communauté. Il y a des clients à moi autour de la table. C'est toujours bien d'avoir des contacts ». Ling de son côté, aborde avec moi son travail, pour lequel elle semble ne pas compter les heures. « Je ne sais pas ce que sont les vacances. Deux semaines au bord de la plage, c'est l'ennui pour moi », me confie Ling.

Les assos qu'elle côtoie ont, selon ses dires, l'objectif de nouer un dialogue entre les Asiatiques de France et ceux de Chine. « Il y a deux types de Chinois qui vivent à Aubervilliers : les commerçants, qui sont au nombre de 8 000, et les habitants chinois. Ces derniers sont recensés au nombre de 4 000 et vivent essentiellement autour du quartier des Quatre Chemins. » Les Chinois constituent la deuxième plus importante population immigrée à Aubervilliers, après les Algériens.Ling est avec deux associés à la tête d'une entreprise spécialisée dans l'importation de produits pharmaceutiques en provenance de Chine. Elle se félicite d'avoir pu « créer des emplois » et d'être devenue élue municipale à Aubervilliers il y a deux ans. Selon ses dires, Ling Lenzi se sent « proche » de la deuxième ville la plus pauvre de France. Cela fait douze ans qu'elle travaille avec de nombreuses associations locales. Néanmoins, elle n'habite pas à Auber, m'apprend-elle.

Depuis 2010, une hausse des plaintes à propos d'agressions envers la communauté chinoise est recensée au commissariat d'Aubervilliers. Les Asiatiques sont fatigués d'être des « cibles faciles », selon Ling. Cela tient au fait qu'une partie de ces commerçants trimballent sur eux des sommes plus ou moins importantes – et souvent en espèces. Les associations se mobilisent pour secouer la police afin de déployer plus de renforts. Depuis quelques mois, les rondes sont trois fois plus nombreuses dans plusieurs quartiers de la ville. Des précautions ont été prises par les commerçants, car plusieurs fois par jour, ils se rendent à la banque déposer leurs espèces.

« Les délinquants pensent que les commerçants ont de l'argent. C'est l'image que véhicule la communauté asiatique à Auber », raconte Ling Lenzi. D'autant que les Asiatiques du coin s'affichent naturellement avec leur téléphone, leur voiture et leur sac à main de luxe. « Il s'agit de sauver la face » résume-t-elle, rappelant que ces artifices ne sont souvent qu'une façade. « Ils font des crédits pour obtenir ces produits. » Ling Lenzi a conscience qu'il faut agir ensemble pour endiguer le problème, en créant par exemple ce qu'elle nomme « maraude nocturne », sorte de patrouille civile constituée de bénévoles issues de toutes les communautés de la ville : maghrébine, subsaharienne et asiatique.

L'année 2016 est marquée par un nombre important d'agressions commises envers la communauté asiatique à Aubervilliers : 90 personnes en 3 mois.

« On vit un enfer », se désole-t-elle. Malgré une hausse des effectifs policiers jugés insuffisants – il y a seulement 150 agents à Aubervilliers –, les chiffres ne dégonflent pas : 40 à 50 % de hausse de plaintes depuis le début de l'année 2016. Celle-ci est marquée par un nombre important d'agressions commises envers la communauté asiatique : 90 personnes en 3 mois. Et le plus malheureux pour Ling, c'est que cela dessert toutes les communautés. « Des gens qui n'ont rien volent d'autres gens qui n'ont rien », dit-elle. Zhang Chaolin est le premier décès du genre, à l'origine d'une violence sourde qui s'abat depuis trop longtemps sur la communauté asiatique dans la ville.

Ling Lenzi est une femme animée par une conviction : la politique a un sens si celle-ci sert à aider ce qu'elle appelle les « petites gens ». « Je veux aider ces personnes de ma communauté car ils sont sous-estimés – même au sein de la communauté asiatique. Il faut resserrer les liens entre les hommes d'affaires chinois et les plus pauvres. J'ai mal au cœur pour ces gens : qui va les défendre si je ne le fais pas ? », se lamente-t-elle. Parallèlement à tous ses métiers, Ling Lenzi a également une association. Celle-ci lui sert à promouvoir l'initiative et la coopération eurochinoise. Pour elle, il est essentiel que les associations commerciales entrent en contact avec les associations sociales.

À Aubervilliers, je rencontre Céline, une jeune Asiatique qui fait des études de droit à Paris. Elle me raconte les derniers événements et les tensions croissantes entre les communautés chinoises et maghrébines. Vite, elle en vient à des considérations un peu démesurées : « Je ne comprends vraiment pas – j'ai des copines arabes, et elles attendent toujours les vacances ou mettent en place des stratégies afin d'être payées sans travailler. » Selon elle, en Chine le travail est une seconde nature. « On veut toujours s'occuper même quand on a du temps libre ; c'est important de se rendre utile pour sa communauté. » Manifestement outrée, elle ne comprend pourquoi les « délinquants restent au commissariat moins de temps que la victime qui porte plainte. »

Pour la communauté chinoise à Paris, le réseau social Wechat sert aujourd'hui de « centrale d'informations ». Très utilisé en Chine, il permet de discuter instantanément et surtout, de créer en France des groupes comme « solidarité/4chemins », lequel compte près de 3 000 utilisateurs. L'objectif est simple : les Asiatiques prennent leur précaution afin de ne jamais marcher seuls dans les rues de la ville. Ainsi, dès que certains arrivent au métro Quatre Chemins, ils se préviennent, afin de précéder tout risque d'agression.

Peu après, je rencontre Monsieur Wu. Il est Chinois et réside à Paris, près de Bastille. Il se dit excédé par les récents événements, qu'il a suivis de près. « Je ne suis pas raciste – mais si je pouvais, je voterais Le Pen, juste pour la sécurité », m'annonce-t-il. Sa fille, Nathalie, est née en France. Elle a 16 ans. Dans deux ans, elle devra choisir entre la nationalité française ou chinoise. Un choix que l'on peut effectuer à trois reprises : à 13, 16 puis 18 ans. Plus on le fait tard, plus les démarches administratives deviennent compliquées. De son côté, Monsieur Wu souhaite que sa fille choisisse la nationalité française. « C'est plus facile, me dit-il. Et puis, ma fille a une mentalité d'Occidentale. »L'association de l'Amitié chinoise en France, présidée par Cao Hua Chin, soutient les victimes d'agressions à Aubervilliers. Les bénévoles les accompagnent au commissariat pour aider à traduire et comprendre les démarches administratives. Ils sont nombreux à ne pas parler français – ce qui poussait jusqu'alors ces communautés à ne pas déposer plainte. Monsieur Chin m'explique : « Ils ne connaissent aucun des rouages de l'administration. Parfois, ils n'ont pas de papiers, ils ont peur. Mais désormais, ils ne veulent plus rester dans le silence. »

Selon ses dires, Monsieur Wu est journaliste et imprimeur. Il souhaite que les tensions envers sa communauté s'apaisent. C'est aussi l'ambition du journal qu'il publie – le nom est en mandarin – qui paraît deux fois par mois. Se présentant sous la forme d'un quotidien, il est destiné aux Chinois et est écrit en mandarin. Son but est de permettre à une part importante de la société chinoise émigrée en France d'appréhender et de comprendre les règles administratives, spécificité locale. Crée en 2010 et financé par la publicité, le journal de Monsieur Wu est diffusé à 5 000 exemplaires. Pourtant, selon lui, il est aujourd'hui amené à disparaître. « Je ne crois pas que le journal ne dure encore très longtemps. Wechat sert désormais de relais et mon journal perd peu à peu de son utilité. »

Monsieur Wu continue d'envoyer des sous à sa famille restée au pays. Mais pour lui, la Chine est aujourd'hui un pays où il n'est pas le bienvenu. « Quand je retourne là-bas, je n'arrive pas à supporter la façon dont la nouvelle génération s'adresse aux gens – par exemple, aux serveurs de restaurants. » Il faut dire que d'une manière générale, Monsieur Wu semble perplexe vis-à-vis des jeunes générations : « J'ai toujours travaillé, mais jamais pour moi. Et même si j'aime le travail, je le fais avant tout pour ma fille. Si elle fera pareil ? Je ne sais pas. Si je lui souhaite ? Je ne sais pas non plus. »

Éric Martin* est policier à la Brigade anticriminalité. Il est affecté à la brigade territoriale, c'est-à-dire qu'il n'a pas de secteur déterminé. Ce gaillard dégage un regard calme et posé, presque doux. Au sujet des agressions envers la communauté chinoise, pour la plupart impunies, il m'explique : « Il faut savoir que les tribunaux sont pleins. On fait ce que l'on peut, bien sûr – mais nous ne prenons pas les décisions. » Alors que faut-il faire pour endiguer ce problème de violences commises envers la société asiatique ? Il hausse les épaules. Puis ajoute : « On ne va pas contre les décisions du ministère de la Police de toute façon. » Il constate néanmoins un ras-le-bol de la part de la communauté asiatique de Paris et ses environs. « Ils ont l'impression qu'une espèce d'impunité plane au-dessus des personnes qui s'attaquent à eux – et trouvent cela intolérable. »

Wang Rui est président de l'association des jeunes Chinois de France. Il étudie à Sciences Po et semble très engagé politiquement comme socialement. « On s'est rendu compte avec plusieurs amis asiatiques, qu'il y avait un gap énorme entre la génération de nos parents et nous – la seconde génération, me dit-il. Du coup, il y a de nombreuses informations que l'on ne nous communique pas, même à l'école. » Pour Wang Rui, il existe en France ce qu'il nomme une « violence symbolique » vis-à-vis de la communauté asiatique. Celle-ci, selon lui, viendrait d'une « crainte de la montée de la Chine en France ». Il met en cause les informations. « Les médias ont des effets néfastes sur notre vie quotidienne : notamment le reportage sur D8 à propos des commerces chinois en France. Il faut recréer un dialogue sur notre culture. Tout le monde a besoin de son identité pour exprimer son point de vue. »

Tandis que je m'apprête à quitter Wang Rui, un jeune journaliste chez Mandarin TV, m'interpelle avec excitation. « Pour être honnête, me dit-il, ça fait des années que ces violences existent. Je n'ai plus confiance en la police française. On a déjà fait beaucoup de manifestations – et rien n'a changé. » Il me fait remarquer que les assassins de Zhang Chaolin, évidemment, n'ont pas été arrêtés. Las, il lâche : « Le policier, ce n'est jamais son fils qui se fait agresser. »

* Éric Martin n'est pas le véritable nom de notre interlocuteur policier. Il a tenu à témoigner anonymement.

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