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Ce que ça fait d’être déporté

La nuit du 17 juin 1951, des soldats ont réveillé ma grand-mère et l'ont mise dans un train qui allait l'emmener à l'autre bout de la Roumanie.

Une famille déportée à la plaine du Bărăgan, en Roumanie. Photo via memorialuldeportarii.ro

Cet article a été initialement publié sur VICE Roumanie

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, l'ancien gouvernement fasciste et pro-nazi qui se trouvait à la tête de la Roumanie a laissé place à un régime soviétique, lequel entretenait des liens étroits avec la Yougoslavie. Par crainte que les minorités ethniques qui vivaient près de la frontière yougoslave ne se révoltent, le régime a décidé de les reloger de force à l'autre bout du pays. Parmi ces minorités se trouvaient notamment des Serbes, des Bulgares et des Ukrainiens. Une déportation de masse a eu lieu le 18 juin 1951, quand les autorités roumaines ont déplacé près de 44 000 personnes des comtés de Timiș, Caraș-Severin et Mehedinți à la plaine du Bărăgan, située dans le sud-ouest du pays.

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Ma grand-mère Iuliana-Zlatinca – aujourd'hui âgée de 75 ans – avait 10 quand ses parents, sa grand-mère et d'autres membres de la communauté serbe ont été déportés du village de Becicherecu Mic, près de la frontière serbe. J'ai discuté avec elle pour qu'elle me raconte ce que cela fait d'être contraint de quitter sa maison d'enfance et de dormir à la belle étoile pendant des mois entiers.

Iuliana-Zlatinca, quelques mois avant sa déportation. Photo issue des archives familiales de l'auteur.

VICE : À quoi ressemblait la vie dans ton village, juste après la guerre ?
Iuliana-Zlatinca : Il y avait trois groupes ethniques dans notre village : des Roumains, des Allemands et des Serbes. Chacun avait sa propre école et église. Nous nous entendions très bien – chaque groupe parlait sa propre langue, mais nous maîtrisions tous les trois. Et chaque groupe avait sa propre spécialité. Par exemple, les Allemands étaient d'excellents artisans. Ils étaient tous charpentiers ou ferblantiers, c'était une communauté très soudée.

Quelle a été ta réaction quand les autorités sont venues vous chercher ?
Des officiers sont venus nous voir la nuit du 17 au 18 juin 1951, et nous ne savions absolument pas pourquoi. Un peu plus tôt, ils avaient déporté les Allemands, mais nous ignorons ce qui leur était arrivé. On avait peur qu'ils nous emmènent en Russie.

Qu'est-ce qu'ils vous ont dit ?
Ils nous ont réveillés au beau milieu de la nuit et nous ont dit qu'on avait deux ou trois heures pour préparer nos affaires. Nous avions uniquement le droit d'emporter des choses basiques et de la nourriture, et il fallait que nous ayons quitté notre maison à l'aube. Ils ont scellé les portes de nos maisons, et nous n'avions qu'un petit chariot pour emmener nos biens.

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Vous leur avez demandé où ils vous emmenaient ?
Oui, mais ils ont dit qu'ils n'avaient pas le droit de nous le dire. Je me souviens d'un officier en train d'ordonner à mon père d'arrêter « de poser autant de questions ». C'était de simples soldats – ce n'est pas comme s'ils en savaient beaucoup plus que nous. Ils nous ont emmenés dans une gare où nous sommes restés quelques jours, en attendant qu'ils préparent le train. On a dormi dans l'herbe.

À l'époque, j'avais 10 ans. Deux ans plus tôt, mes parents m'avaient offert une petite poussette et une très jolie poupée. Je jouais tout le temps avec, et je la prêtais aux enfants qui vivaient dans ma rue. J'avais envie de l'emmener, mais les soldats ont refusé – l'un d'eux s'est contenté de la jeter par-dessus une barrière, juste derrière la gare. La nuit suivante, j'ai escaladé la barrière pour la récupérer. J'avais peur, mais j'aimais beaucoup trop cette poupée pour l'abandonner. Je l'ai gardée pendant des années, et ta mère a même fini par jouer avec. Encore aujourd'hui, je me rappelle parfaitement à quoi elle ressemblait.

Le documentaire « Tales of Bărăgan » évoque les déportations qui ont eu lieu dans le sud de la Roumanie.

Qu'est-ce que ta famille a pu emmener ?
Deux lits, une armoire, des vêtements, des draps, des casseroles, un réchaud, une table, deux chaises – ainsi que deux chevaux, une vache et un cochon, si je me souviens bien. On a dû stocker tout ça dans un wagon.

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Personne n'a essayé de s'enfuir ?
Non, chacun a accepté son sort parce qu'il mesurait les risques. Le père de ton grand-père a été battu par le régime parce qu'il ne voulait pas participer à la collectivisation.

Combien de temps avez-vous passé dans le train ?
Il nous a fallu une semaine entière pour arriver à destination, et les conditions étaient inhumaines. Il n'y avait aucun repas, et nous ne pouvions manger que ce qu'on avait apporté. Ils nous ont donné un peu d'eau, mais rien de plus. Nous étions coincés dans un wagon avec nos animaux, et on devait faire nos besoins sur place. C'est seulement une semaine plus tard que le train s'est arrêté et qu'on nous a demandé de descendre.

Vous saviez où vous étiez ?
Non, nous n'en avions aucune idée. D'autres soldats nous attendaient à la gare. À notre arrivée, ils nous ont demandé de décharger nos affaires et nous ont emmenés dans des champs où des poteaux démarquaient plusieurs portions de terre. Ils nous ont assigné à l'une de ces terres et nous ont demandé de construire une maison à partir d'adobe. On ne savait même pas ce que c'était – il s'avère que ce sont des sortes de briques de construction réalisées à partir de terre.

Comment avez-vous été accueillis par les locaux ?
Nous nous sommes retrouvés à Dâlga, dans le comté de Călărași au sud-ouest de la Roumanie. Les gens ont pensé qu'on nous avait emmenés là parce qu'on avait fait quelque chose de mal. Mais ils ont vite fini par apprendre à nous connaître.

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Où avez-vous vécu en attendant que votre maison soit finie ?
Nous dormions dans le champ, et il a vite fallu qu'on s'organise entre nous pour survivre. Le soir, le plus jeune d'entre nous se rendait dans une ferme voisine afin de voler de la nourriture pour animaux. On allait aussi chercher du bois dans la forêt pour faire du feu. Au bout d'un certain temps, des membres de notre famille qui n'avaient pas été déportés ont pu nous envoyer des colis. Malheureusement, nos colis étaient toujours fouillés et on nous empêchait de lire leurs lettres.

Combien de temps a-t-il fallu pour construire la maison ?
Environ trois mois. Heureusement que ça n'a pas mis trop de temps, car il faisait déjà trop froid pour dormir dehors en octobre. La maison était pourvue d'une chambre, d'une cuisine et d'une petite véranda. On faisait nos besoins dans un trou que l'on avait creusé, et on a pu faire une petite cabane pour les chevaux et la vache. Au total, on y est resté cinq ans. Au bout d'un moment, on a bossé avec d'autres personnes pour construire une école, et les enfants qui avaient pu étudier jusqu'au lycée sont devenus nos professeurs. Ils nous apprenaient le roumain et le russe, et une femme allemande est aussi devenue enseignante.

Une équipe de football composée de déportés. Photo via memorialuldeportarii.ro

Comment les gens gagnaient-ils leur vie ?
Il y avait une ferme appartenant à l'état dans le coin, avec d'immenses champs de coton. Tout le monde travaillait là-bas – y compris les enfants. On avait tous un tablier et on s'occupait de la récolte. Nous étions payés au poids, et on nous donnait de la soupe au déjeuner. Il y avait aussi une ferme équestre où un de mes cousins bossait en tant que comptable. À environ deux kilomètres de notre village, il y avait une ferme avec plein de dindes, où j'ai travaillé pendant un an à l'âge de 14 ans.

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Mon père a fini par vendre un cheval. Mais juste après, la monnaie nationale a changé. On a tout perdu : nos économies et l'argent qu'on avait gagné sur place. C'était un gros coup dur pour mes parents. Je ne sais pas comment ils ont fait pour survivre à ça.

Et au bout de cinq ans, ils vous ont laissé rentrer, c'est ça ?
Oui, les Serbes furent les premiers à avoir le droit de rentrer parce que Tito et Gheorghiu-Dej s'étaient réconciliés. Un mois plus tard, les Allemands sont rentrés à leur tour.

Une ferme de fortune sur la plaine du Bărăgan. Photo via memorialuldeportarii.ro

Dans quel état avez-vous retrouvé votre maison ?
Les officiers avaient transformé une chambre en cuisine, et ils avaient manifestement gardé des cochons dans une des pièces. Ils ont aussi transformé un de nos bassins en toilettes, alors qu'on s'en servait pour récolter de l'eau de pluie. Mes parents m'ont demandé de le nettoyer, parce que j'étais la plus petite et que le bassin était très étroit. Ils ont noué une corde autour de ma taille et m'ont fait descendre avec un seau que je devais remplir et vider au fur et à mesure. C'était horrible. Nous n'avons pas pu emménager tout de suite, parce que toutes les fenêtres avaient été remplacées par des bâches en plastique. On a dormi chez nos voisins pendant un temps, et il nous a fallu environ deux ans pour réparer tous les dégâts.

Comment vos anciens voisins vous ont-ils accueilli ?
Ils étaient très sympathiques avec nous. Mais je me rappelle m'être rendue chez eux et avoir vu certains de nos objets. Soit ils nous l'avaient volé, soient ils l'avaient acheté à quelqu'un qui nous l'avait dérobé pendant notre absence.

As-tu réussi à tirer une chose positive de ce temps passé à Bărăgan ?
Je me suis mise à avoir beaucoup plus de respect pour mes parents. Cette expérience nous a énormément rapprochés.