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Chris Killip est le grand photographe de la classe ouvrière

Travailleurs à la plage et skinheads désabusés : l'artiste britannique nous a parlé de la réédition de son œuvre majeure, In Flagrante.

par Romain Gonzalez
09 Mars 2016, 6:00am

Toutes les photos sont de Chris Killip.

Chris Killip n'a jamais cherché à être compris. Alors que son chef-d'œuvre In Flagrante ressort chez Steidl agrémenté de nombreuses améliorations techniques et de l'ajout de plusieurs clichés – d'où son nom d' In Flagrante Two – le photographe bientôt septuagénaire s'est contenté d'insérer une phrase liminaire à la fin de son ouvrage précisant le nom de quatre premiers ministres britanniques des années 1970 et 1980.

Le reste du livre est constitué de 50 clichés, jamais datés avec précision, qui évoquent la Grande-Bretagne du début des Vingt Piteuses, entre 1973 et 1985. Chant du cygne d'une classe ouvrière sur le point d'être victime du chômage généralisé, In Flagrante Two dévoile tout ce qu'Albion comptait de kids laissés pour compte, de paysages industriels mornes et de plages battues par des vents marmoréens. On a posé quelques questions à Chris Killip afin d'en savoir plus sur ce qui l'avait poussé à accepter de publier une nouvelle mouture de son livre culte, et sur sa vision de la classe ouvrière en 2016.

Un père et son fils, West End, Newcastle

VICE : Pourquoi avoir choisi de publier une nouvelle version d' In Flagrante
Chris Killip : Tout d'abord, il faut bien insister sur le fait qu'In Flagrante Two n'est pas une réédition au sens classique du terme. Le livre n'est plus le même, des photos ont été ajoutées et, techniquement, il ne s'agit plus du tout du même bouquin – le format des images est bien plus grand et la qualité des photographies est meilleure.

De plus, j'ai décidé de faire évoluer mon travail en refusant de reproduire des images qui traversent la gouttière. J'ai voulu mettre en avant une seule photographie par double page, afin de laisser la possibilité de découper les pages, d'encadrer les photos, voire de partager le livre entre plusieurs personnes.

5 mai 1981, North Shields, Tyneside

Je vois. Pouvez-vous me parler de cette photo, qui ne figurait pas dans In Flagrante ?
Le 4 mai 1981, j'écoutais un discours de Margaret Thatcher à la radio. Elle annonçait le décès de Bobby Sands après sa longue grève de la faim. Le lendemain, j'ai donc pris la direction de la zone résidentielle de North Shields, car je me souvenais qu'un graffiti évoquait Sands dans ce coin-là.

Des enfants qui traînaient dans la rue m'ont alors demandé s'ils pouvaient figurer sur la photo – j'ai accepté, évidemment. Mes réglages ont pris pas mal de temps, et les enfants se sont mis à vaquer à leurs occupations en oubliant quasiment la présence de l'objectif – c'est ce qui confère à la photo cette dimension tout à fait différente.

Si vous faites attention, vous pouvez observer que certains appartements sur la photo ont brûlé – les incendies étaient très souvent provoqués par les occupants, afin qu'ils soient relogés. Au beau milieu de tout ça, des gens continuent à vivre et à étendre leur linge.

J'imagine que Bobby Sands n'était pas particulièrement apprécié.
En fait, ces insultes ne font que révéler le caractère entièrement protestant du lotissement. Dans de nombreux immeubles britanniques de l'époque, majoritairement occupés par la classe ouvrière, le protestantisme était une valeur commune.

Pourquoi aviez-vous décidé de ne pas la faire apparaître dans le premier In Flagrante ?
Je la trouvais trop nihiliste. Aujourd'hui, je considère qu'elle fait partie de l'histoire du pays.

Torse, Pelaw, Gateshead, Tyneside

Justement, pouvez-vous nous parler de votre rapport à l'Histoire ?
Pour mieux vous expliquer cela, je vais vous raconter une anecdote. En 1994, mon ami américain John Clifford et moi-même nous baladions dans le centre-ville de Boston. De nombreux immeubles administratifs avaient été bâtis sur les ruines de l'ancien quartier ouvrier de Scolley Square – là où John et son frère avaient été élevés.

Il n'arrêtait pas de me parler de lieux qui n'existaient plus. Il savait tout sur tout – qui était mort au Vietnam, qui avait bossé avec la mafia, qui avait fini en taule ou dans la politique. Un moment, je l'ai interrompu pour lui dire que c'était génial qu'il me raconte l'histoire de ce lieu. Il s'est approché de moi, m'a saisi au niveau de la gorge et m'a poussé contre le mur, puis a dit : « Je ne connais rien à l'Histoire, putain ! Je te raconte juste ce qu'il s'est passé ici. »

Repas du dimanche, Whitley Bay, Tyneside

La seule mention écrite du livre se situe à la fin : vous évoquez les quatre premiers ministres des années 1970 et 1980, deux conservateurs et deux travaillistes. Pourquoi ?
Lors de la sortie d'In Flagrante, de nombreux commentateurs ont jugé que mon livre était une critique du thatchérisme – ce qu'il n'était pas. Une telle simplification ne correspondait pas du tout à ma volonté originelle, qui était de lever le voile sur les conséquences des agissements des hommes politiques de l'époque.

Le sens politique de mon œuvre n'est pas l'unique dimension de mes clichés, et certainement pas la plus importante. In Flagrante Two s'intéresse à notre histoire récente, aux gens directement affectés par les décisions de nos dirigeants, peu importe leur couleur politique.

Mariage royal, North Shields, Tyneside

Alors que le processus de désindustrialisation s'est achevé dans de nombreux pays d'Europe de l'Ouest, pensez-vous qu'il soit plus difficile aujourd'hui de « capturer » l'essence de la classe ouvrière ?
Oui, tout à fait. Aux États-Unis, il n'est pas rare d'entendre l'expression d' underclass – un mot terrible, qui évoque ces individus au chômage et dans l'incapacité de retrouver du travail près de chez eux.

En Grande-Bretagne, le fossé entre le nord et le sud du pays n'a jamais été aussi important. Si vous avez été formé pour travailler dans une mine de charbon, sur un dock, ou dans l'industrie de l'acier, il vous est impossible de retrouver du travail – toutes ces industries ont disparu.

Pensez-vous que pour évoquer avec justesse la classe ouvrière, il faille la « connaître » ?
Je ne le crois pas, mais il est vrai que cette question est complexe. Prenez l'exemple du grand photographe américain Paul Strand. Il avait beau être membre du Parti communiste, ses clichés de paysans mexicains sont extrêmement condescendants.

Ses images magnifient la pauvreté et la souffrance – son appareil photo agit comme un objet colonisateur qui impose son point de vue à ses sujets. Ironiquement, je suis persuadé que Strand recherchait l'effet inverse.

Comparez son travail à celui de Manuel Alvarez Bravo, grand photographe mexicain du XXe siècle. Ce dernier s'est attaché à décrire la classe ouvrière de son pays avec ses contradictions et ses ambiguïtés. En tant que Mexicain, il était conscient que son travail décrivait avec acuité le quotidien de ses compatriotes.

Comment jugez-vous la façon dont les médias parlent des ouvriers de nos jours ?
Je crois que les médias ne prennent même plus la peine de parler de « classe ouvrière », comme si ces gens avaient disparu de la société. Aux États-Unis, ils se contentent d'évoquer l'underclass ou la classe moyenne. Cette annihilation de la classe ouvrière est palpable partout, et notamment en Europe.

Je vois. Merci M. Killip.

In Flagrante Two de Chris Killip est disponible chez Steidl.

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