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La caverne de la brutalité : les cas de force majeure

Plus vite vous vous familiariserez avec le concept de « cas de force majeure », plus votre vie d'adulte sera facile à gérer.
21 décembre 2011, 12:00am

Il y a deux semaines, un membre de ma famille est décédé et j’ai dû prendre le premier vol à destination de l’Oregon. Normalement, j’ai toujours des articles en stock pour les urgences, mais il se trouve que je les avais tous utilisés. Du coup, je me suis retrouvé les mains vides. J’ai donc espéré que VICE comprendrait que mon absence relevait du cas de « force majeure ».

On trouve les cas de force majeure dans les clauses standard des contrats légaux. Ils libèrent les deux parties de toute obligation légale en cas de catastrophe naturelle (volcan, astéroïde, zombies) ou de situation exceptionnelle (émeute, manifs, robots). Plus vite vous vous familiariserez avec le concept de « cas de force majeure », plus votre vie d’adulte sera facile à gérer. Alors oui, un cas de force majeure peut ruiner votre Noël ou vous faire manquer la fête de lancement de votre boîte, mais cette notion peut également vous sortir de situations chiantes comme une convocation au tribunal ou une deadline pour rendre un article. Si vous êtes du genre hobo qui vit en marge de la société, vous vous devez de connaître ce concept sur le bout des doigts parce que votre vie entière est un cas de force majeure. Et si vous êtes un rappeur du gouffre aussi (parce que ça peut vous éviter de faire rimer « pendant des heures » avec « radiateur »).

J’ai pondu cet article dans la salle d’embarquement de l’aéroport, le soir de mon départ. J’étais dans la ville d’Ontario, soit le trou du cul du comté de Los Angeles. L’aéroport d’Ontario ferme généralement ses portes à 17 heures donc le terminal était quasi désert. Niveau cas de force majeure, c’était plutôt calme, du moins, c’est ce que je croyais.

Et puis, une petite bonne femme de United Airlines nous a annoncé que l’hôtesse de l’air affectée à notre vol était malade et qu’on ne pouvait pas partir. Elle a ajouté que certains d’entre nous seraient peut-être redirigés vers LAX (l’aéroport international de Los Angeles). Cette dernière précision avait un côté comique, comme quand vous essayez de remonter le moral d’un gamin juste après lui avoir annoncé que ses parents se sont fait bouffer par des hyènes. Se rendre à LAX n’était pas la chose la plus simple qui soit. Nous devions traverser la région la plus peuplée des États-Unis et, une fois arrivés à destination, espérer qu’il n’y ait pas un autre cas de force majeure.

Suite à cette annonce, le silence du terminal a cédé la place à un brouhaha bordélique. Un de mes passe-temps préférés, c’est de regarder les hommes d’affaires partir en vrille. Du coup j’ai traîné un peu du côté des comptoirs de la compagnie aérienne. Je n’ai pas été déçu. Un type corpulent s’est mis à hurler : « Non, Non, NON ! » On aurait dit qu’il essayait de s’adresser à Dieu en passant par un employé de la compagnie aérienne. « Noooon… » Je suis rentré en contact visuel avec un employé sur la défensive. Je lui ai parlé par télépathie : Je comprends. Cas de force majeure.
Le vent de Santa Ana soufflait ce soir-là. Si vous êtes de la Côte Est ou de toute autre partie du monde, vous n’avez aucune idée de la violence de ces tempêtes de vent. J’étais allongé dans un lit sur lequel je n’étais absolument pas censé me retrouver, yeux grands ouverts, et j’écoutais les rafales qui traversaient mon quartier comme un Godzilla tout bourré. J’entendais des trucs tomber et s’éclater dans la rue. Avant d’aller me coucher, j’avais lu que les vents avaient privé LAX d’électricité. Je suis resté allongé sur le lit, yeux grands ouverts, à imaginer le terminal obscur et l’homme devant le comptoir alternant hurlements et couinements plaintifs dans le noir.

Le businessman colérique de mon vol avorté vivrait cette tempête lui aussi, tout comme l’hôtesse malade et tous ceux qui étaient coincés dans ce coin paumé pour la nuit. Je me demandais ce qu’ils feraient de ce cas de force majeure terrifiant. Peut-être que l’homme d’affaires se résoudrait à garder son calme à l’avenir. Peut-être que l’hôtesse de l’air déciderait de ne plus se faire de soirées tequila-huîtres avant un vol important. Peut-être même que le businessman et l’hôtesse de l’air se rencontreraient le lendemain à San Francisco et tomberaient amoureux. Tout ça grâce à un cas de force majeure.

(Mais leur vol exploserait au décollage. Ironie du sort.)

Précédemment dans la Caverne de la Brutalité : Green Day

@sammcpheeters