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LE NUMÉRO FICTION 2010

Morceaux de prose

Robert Walser (Suisse, 1878-1956), est selon nous le plus digne représentant de la prose moderniste. Hermann Hesse disait de Walser que « s’il avait une centaine de milliers de lecteurs, le monde serait meilleur »...
17.1.10

Robert Walser (Suisse, 1878-1956), est selon nous le plus digne représentant de la prose moderniste. Hermann Hesse disait de Walser que « s’il avait une centaine de milliers de lecteurs, le monde serait meilleur », et on est tout à fait d’accord avec ce bon vieux Hesse. Walser, à son époque, a été largement sous-estimé et reste encore trop confidentiel de nos jours, on se le passe entre écrivains et lecteurs cultivés comme une preuve de bon goût littéraire. Le mythe le plus répandu sur Walser veut qu’il ait souffert d’une maladie mentale. En 1929, à l’âge de 51 ans, Walser, qui voyait et entendait des choses qui n’existaient pas vraiment, entra à l’hôpital psychiatrique. Il y resta enfermé pour le reste de ses jours, mais il continua à produire ce qui avait longtemps été considéré comme du gribouillage insensé, jusqu’à ce que deux érudits d’une minutie confinant à l’héroisme, Werner Morlang et Bernhard Echte, finissent par déchiffrer les pattes de mouche, dans les années 1990, et publient six anthologies des nouvelles tardives de Walser, ainsi qu’un roman. Walser abandonna l’écriture en 1933 seulement, lorsqu’il fut, contre sa ­volonté, transféré dans un autre asile ; comme il le dit à un ami qui lui rendait visite, et l’aphorisme est resté : « Je suis là pour être fou, pas pour écrire. » Mais tout cela reste anecdotique au regard de son talent. On sait que les gens aiment bien que leurs écrivains soient fous et tout ça, parce que ça a quelque chose de romantique. Pensez ce que vous voudrez, mais lisez une anthologie de Walser, et son premier roman autobiographique, Les enfants Tanner, ainsi que ce que nous considérons comme son meilleur roman, L’Institut Benjamenta. Les trois histoires qui suivent sont tirées de Morceaux de prose, datant de 1916 et publié en français par les éditions Zoé en 2008. LA NOUVELLE ITALIENNE J’ai de bonnes raisons de me demander si certaine histoire pourra plaire, qui parle de deux personnes, de personnes modestes, à savoir d’une ravissante gentille jeune fille et d’un jeune homme au moins aussi gentil, brave et bon, à sa façon, lesquels se trouvaient dans la plus belle et la plus affectueuse des relations d’amitié. L’amour tendre et passionné qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre ressemblait par sa chaleur au soleil de l’été et par sa pureté et sa chasteté, à la neige de décembre. Leur charmante confiance mutuelle semblait indéfectible, et leur ardente inclination innocente croissait de jour en jour comme une plante merveilleuse, riche en couleur et en parfum. Rien ne semblait pouvoir détruire l’état le plus doux et l’intimité la plus belle. Tout eût été bel et bon si seulement ce cher bon brave et jeune homme n’avait été un connaisseur aussi excellent de la nouvelle italienne. La connaissance exacte de la beauté, de la splendeur et de la magnificence de la nouvelle italienne fit cependant de lui, ainsi que le lecteur attentif l’apprendra tout à l’heure, un imbécile, le privant pour un certain temps de la moitié de son bon sens et l’incitant, l’obligeant et le contraignant un beau jour, un matin ou un soir, à huit, deux ou sept heures, à déclarer à sa bien-aimée d’une voix blanche : « Écoute, j’ai une chose à te dire, une chose qui depuis très longtemps m’oppresse, me tourmente et me torture, une chose qui va peut-être nous rendre malheureux tous les deux. Je n’ai pas le droit de te cacher cela, il faut, il faut absolument que je te le dise. Rassemble tout ton courage et toute ta force morale. Il se pourrait que l’annonce de cette chose terrible et épouvantable signifie ta mort. Oh, j’aimerais me donner mille gifles sonores et m’arracher tous les cheveux. » La pauvre fille s’écria, au comble de l’angoisse : « Je ne te reconnais plus. Qu’est-ce qui te tourmente, qu’est-ce qui te fait souffrir ? Quelle est cette chose épouvantable que tu m’as cachée jusqu’ici et que tu dois me confier ? Vide ton sac, immédiatement, que je sache ce que j’ai à redouter et ce qui me reste, d’une manière ou d’une autre, à espérer encore. Je ne manque pas de courage pour endurer le plus dur et supporter le pire. » Bien sûr, celle qui parlait ainsi tremblait de tout son corps, et l’anxiété répandait une pâleur mortelle sur son délicieux minois, si joli et si frais d’habitude. « Sache », reprit le jeune homme, « que je ne suis, hélas, que trop bon connaisseur de la nouvelle italienne, et que c’est précisément cette science qui fait notre malheur. – Pourquoi donc, pour l’amour de Dieu ? », demanda l’infortunée, « Comment est-il possible que la culture et la science nous rendent malheureux et détruisent notre bonheur ? » Ce à quoi il jugea bon de répondre : « Parce que le style, dans la nouvelle italienne, est unique par sa beauté, sa sève et sa vigueur, et parce que notre amour n’a pas de style de ce genre à faire valoir. Cette pensée me désespère et je ne puis plus croire au bonheur. » Les deux braves jeunes gens restèrent plantés là une bonne dizaine de minutes, la tête et le minois baissés, et ils étaient totalement perplexes et désemparés. Petit à petit, cependant, ils retrouvèrent leur optimisme et la confiance perdue et revinrent à la raison. Ils s’arrachèrent à la tristesse et au découragement, échangèrent des regards affectueux, sourirent et se prirent par la main, se serrèrent très fort l’un contre l’autre, furent plus heureux et plus intimes qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant, et dirent : « Nous allons, et tant pis pour toutes les nouvelles italiennes pleines de style et de beauté, nous allons continuer à jouir et nous réjouir l’un de l’autre et à nous aimer tendrement, tels que nous sommes. Nous allons être frugaux et contents, sans nous soucier d’aucun de ces modèles dont le seul effet est de nous ôter le goût et le plaisir naturel. Tenir l’un à l’autre simplement et sincèrement, être chaleureux et débonnaire, cela vaut mieux que le style le plus beau et le plus élégant, qui peut aller au diable, n’est-ce pas. » Sur ces joyeuses paroles, ils s’embrassèrent avec fougue, rirent de leur ridicule manque de courage, et furent de nouveau contents. LA FEMME MÉCHANTE Une femme qui un beau jour, par la force des choses, avait dû enterrer le rêve qu’elle croyait pouvoir se faire de sa vie, pleura à longueur de journée sur cette perte pendant plusieurs semaines. Mais quand elle eut enfin pleuré toute sa peine, elle était devenue, presque à sa propre surprise, une femme méchante pour laquelle la seule chose qui comptait, dorénavant, était de voir d’autres femmes précipitées dans la consternation, la confusion et l’abattement, elle-même ayant usé de toutes ses forces pour les rendre malheureuses. Chaque visage radieux de femme augmentait sa haine, du moment qu’elle ressentait chaque air heureux comme une blessure et une offense. Quelque chose la poussait à forger des intrigues et des manigances contre toute manifestation de bonheur dont elle était le témoin, du moment que la simple vue de la gaieté suffisait apparemment à la faire souffrir. Un être malheureux a-t-il le droit d’aller aussi loin dans la haine du genre humain ? Il faut répondre fermement que non, au grand jamais. Aigrie par ses nombreuses souffrances, par son aspiration déçue au bonheur, la femme méchante se donnait pour sinistre tâche de réunir habilement des jeunes filles et des jeunes hommes, d’éveiller leur attention réciproque, de resserrer les liens d’une amitié de plus en plus étroite, puis, quand la douce inclination lui semblait arrivée à maturité, de la briser au moyen d’astucieuses petites perfidies, de grossiers artifices, de cruelles calomnies et de machinations. Alors, le spectacle d’une représentante de son sexe trahie, en larmes, lui faisait du bien et elle en jouissait. C’est ainsi qu’elle manœuvra assez longtemps, tandis que les jeunes filles, abusées dans leur joie et leur bonheur, la considéraient comme une femme noble et distinguée. Mais à la longue, chacun mesura l’étendue de sa méchanceté, et les gens, aussitôt qu’ils avaient acquis cette certitude, évitaient scrupuleusement sa dangereuse compagnie, de sorte que bientôt, la femme méchante n’eut plus l’occasion de causer le malheur, de faire le mal et de répandre la discorde et le trouble. ÉLÈVE ET MAÎTRE Un maître que son tempérament plein de vie faisait aimer et apprécier de ses élèves surprit un jour l’un d’eux, pendant une leçon, à une espièglerie qui le mit dans une colère extraordinaire. Jusque-là, l’élève qui avait eu le malheur d’attirer à ce point sur lui la ­rancune du maître avait été l’élève préféré de celui qu’il avait, à la légère, profondément offensé, mais dès lors, il devint un objet d’exécration aux yeux de son maître et chaque jour, ce dernier l’humiliait cruellement devant toute la classe et le frappait sans pitié, traitement que le forcené promit ­d’infliger ponctuellement et fidèlement au pauvre garçon. Sans aucun doute, le maître projetait une haine personnelle contre lui et l’adulte, à l’égard de l’enfant, alla trop loin. Le garçon, qui s’était vu brutalement arracher du confortable siège de la bienveillance et jeter sur le dur banc de la réprobation et se trouvait ainsi, sans s’y attendre, transformé d’élève encensé en vaurien reconnu, ne savait à quel saint se vouer. Un beau jour, après avoir enduré pendant des semaines aussi vaillamment que possible le triste sort d’un favori tombé en disgrâce, avec le traitement cruel et méprisant qui en résultait, et poussé par le besoin de trouver une issue à cette situation presque intenable, il prit la plume et écrivit les lignes suivantes à son persécuteur et tortionnaire acharné : « Faute de pouvoir tout avouer à mes chers parents, car je ne veux pas ajouter un souci de plus à ceux qu’ils ont déjà, je n’ai que vous à qui m’adresser pour tenter, si possible, de regagner un peu vos faveurs. Cette lettre vous incitera peut-être à cesser de me couvrir d’opprobre. Ne pouvant pas, ainsi que je vous l’ai dit, confier ma peine à mes parents, c’est à vous que je me plaindrai. Ne voulant pas demander protection à ceux qui m’aiment, je présenterai ma requête à celui-là même qui me hait, et qui fait éclater sur moi sa colère. Je demande donc sa protection à celui auquel je parais livré sans protection et je sollicite l’indulgence de celui qui, parce qu’il se sent offensé par ma conduite, en use sans indulgence à mon égard. J’ai le courage, vous le voyez, de me plaindre de mon mal à celui qui me l’inflige et de confier ma douleur à celui qui la cause. Je n’ai plus aucun plaisir à l’école. » Dès lors, le maître, auquel le contenu de cette lettre donna beaucoup à réfléchir et à penser, fit preuve de plus de douceur à l’égard de cet élève.