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Culture

Gangsters, raves et gilets pare-balles : les débuts de la Fabric

Le co-fondateur du club le plus célèbre d’Angleterre nous a parlé de sa famille mafieuse et de son talent pour transformer des entrepôts vides en clubs.
30.10.14

DJ Skitz et Rodney P à la Fabric au début des années 2000 (Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation de la Fabric)

Toutes les personnes qui se sont un jour vaguement intéressées à la scène club anglaise – ou à la dance music en général – connaissent la Fabric, un club situé dans le quartier de Smithfield Market, à Londres. Le lieu fêtait son quinzième anniversaire la semaine dernière, mais je doute que les amateurs de drum’n’bass aux mâchoires crispées qui s’y amassent aujourd’hui réalisent à quel point le succès de leur club préféré est lié à l’histoire, la philosophie et le caractère de son co-fondateur, l’inénarrable Keith Reilly.

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La famille Reilly fait partie des piliers du crime organisé britannique, aux côtés de la famille Adam, basée au nord de Londres. Pendant une bonne partie des années 1980 et 1990, ces deux familles se sont livrées une guerre sans merci. Quand John, l’oncle de Keith, s’est fait finalement arrêter à l’âge de 65 ans, il était en possession de plus de cinq kilos de cocaïne – et d’après l’officier qui a procédé à son arrestation, il portait « suffisamment d'armes pour anéantir les Talibans. »

Keith Reilly (tout à droite) en compagnie d’autres employés de la Fabric

Mais Keith a tenu à me préciser qu'aucun membre de sa famille proche n’avait été directement impliqué dans ces affaires douteuses. Son père a grandi dans une fratrie de 15 frères, dans un milieu où les attaques à main armée et les rackets étaient monnaie courante. Keith a lui-même grandi dans le monde du transport routier et de la grande distribution.  « C’était plutôt prophétique, sachant que cela signifie que j’ai eu accès à de nombreux entrepôts vides », m’a-t-il expliqué.

Keith a donc fait tout ce que les jeunes fans de David Bowie et du Velvet Underground auraient fait s'ils en avaient eu la possibilité : organiser des fêtes dans des entrepôts désaffectés.

«  Ces soirées étaient vraiment incroyables, on ne suivait aucune règle. On jouait un peu de tout, de James Brown à Fela Kuti en passant par Chaka Khan et les Stones… Tout ça de manière illégale, mais c'était à la fin des années 1970, avant que le concept de rave n’existe. Je pense que même si la police nous avait grillés, elle n’aurait pas su quoi faire de nous. »

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C'est l'esprit anarchique de ces premières fêtes, alimentées par la montée de l'acid house, qui incita Reilly à quitter, en 1992, son entreprise de duplication de CD et de vinyles pour monter son propre club. « Il y avait vraiment trop de soirées de merde, s’est-il justifié. La scène dance a dégénéré en happy house ou handbag house, ou quelque chose comme ça. Ils organisaient leurs fêtes n’importe comment, en bookant le plus de DJ possible et en appâtant les ivrognes… c’était pas beau à voir. »

Keith a ensuite vendu la maison familiale et investi tout son argent afin de créer un club où il aurait réellement envie de faire la fête. Il aura fallu sept ans – et un nombre conséquent de faux départs – pour que la Fabric voit enfin le jour. «  À l'époque, Farringdon était juste une vieille zone industrielle merdique, mais située en plein centre-ville, s'est rappelé Keith. C’était parfait pour moi.  L'endroit ne ressemblait à rien, et il a fallu deux ans de travail pour que tout ça ressemble enfin à un club, mais j'avais l'œil à force de faire des fêtes d'entrepôts … J'ai su très vite que je pourrais en faire quelque chose. »

Mais le talent de Keith pour repérer un bon endroit n'a pas suffi à lui assurer le succès qu'il connaît aujourd'hui.

« Tous les gens qui bossaient dans le milieu m'ont dit que j'étais complètement fou, m'a assuré Keith. Un grand club, le Home, a ouvert un mois avant le nôtre. Je me rappelle qu'un agent, qui est devenu un très bon ami, est venu me dire :

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« Tu sais que le Home ouvre un mois avant la Fabric? »

-  Oui.

- Et tu te sais que leurs DJ résidents sont Paul Oakenfold et Danny Rampling ?

- Oui.

- Et toi, tu as des DJ résidents ?

- Terry Francis et Craig Richards.

- Putain, c'est qui eux ?

- Des potes à moi. »

Carl Cox (à gauche) et Craig Richards à la Fabric

« Je savais qu'il allait me prendre pour un débile, mais j'étais persuadé d'avoir raison. Des types comme Craig n'arrivaient pas à jouer dans des endroits décents à l'époque – tout le monde était à fond sur la house un peu cheesy, et les personnes qui tentaient de passer des morceaux un peu plus sophistiqués se faisaient jeter dehors. Quand on a ouvert la Fabric, notre règle de base était de ne jamais faire de compromis sur la musique. Et on n'a jamais dévié de cette ligne de conduite. »

Deux ans plus tard, le Home a finalement fermé. Quinze ans après, Craig Richards et Terry Francis sont toujours DJ résidents, ce qui est probablement une sorte de record de longévité dans l'histoire de la musique club anglaise.

Goldie à la Fabric

Dès son ouverture, la Fabric a su trouver son public : « Les premières soirées, c'était un vrai carnage », s'est rappelé Cameron Lesie, co-fondateur de la Fabric et fidèle associé de Reilly.

« Il y avait une queue interminable, et nous ne savions pas comment les caisses et les alarmes fonctionnaient. Avant l'ouverture, nous n'avions trouvé personne pour gérer les vestiaires. J'ai fini par appeler mon père – qui était à peu près la seule de mes connaissances à ne pas être un junkie capricieux – et il s'est débrouillé comme un chef. »

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«  Le seul truc qu'on arrivait à faire fonctionner, c'était le sound system », a ajouté Reilly.

Et c'est précisément le sound system de la Fabric qui en a fait un club d'exception, au même titre que sa programmation. «  Dans la plupart des clubs, le sound system est la dernière chose mise en place, m'a confié Reilly. Je trouve ça terrible. Nous avons conçu notre club en nous fondant sur notre sound system. Encore aujourd'hui, nos employés bossent dessus toute la semaine. Ils le bricolent, ils essayent de l'améliorer en permanence. C'est un autre élément sur lequel on ne fera jamais de compromis. »

Si vous vous êtes déjà rendu à la Fabric, vous avez sans doute eu l'occasion d'apprécier la pièce principale du club, laquelle comporte des enceintes classiques et 400 transducteurs basse fréquence sous son plancher. Ce système permet notamment aux personnes présentes de sentir les basses sous leurs pieds.

«  Le problème, c'est que lors des premières soirées, on a vu pas mal de gens bloquer là-dessus, a poursuivi Reilly. Des filles complètement tazées restaient assises au sol, arborant un grand sourire. Je me suis dit "Merde, on vient de construire le plus grand vibromasseur au monde." »

Mais le succès immédiat de la Fabric a entraîné pas mal d'emmerdes à ses fondateurs. Les dealers qui trustaient le marché de la drogue en Angleterre y ont vu un marché florissant et ont tenté de s'en emparer. Reilly a commencé à recevoir des menaces assez sérieuses, le plus souvent à domicile.

Il s'est donc confronté à un choix cornélien : appeler ses oncles et entamer une guerre de gangs, ou rester le plus réglo possible en affrontant ses détracteurs seul.«  Si tu traînes avec une meute de chiens galeux, tu finis par en devenir un, m'a-t-il expliqué. Je savais que je ne ferais pas long feu, et ce milieu n'était vraiment pas fait pour moi. Je me suis donc tourné vers la police – ce que les gens préfèrent généralement éviter. Ça s'est finalement bien passé, mais j'ai dû porter un gilet pare-balles pendant toute l'année qui a suivi l'ouverture de la Fabric. Et ça m'a malheureusement coûté mon mariage – ma femme n'appréciait pas le fait de recevoir des appels menaçants en plein milieu de la nuit. »

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Quand je lui ai demandé quelle avait été la soirée la plus marquante des débuts de la Fabric, Keith s'est montré plutôt ému. « C'était génial de pouvoir faire jouer John Peel. Il n'était pas très partant au début, parce qu'il avait eu une mauvaise expérience dans les autres clubs où il avait pu jouer auparavant. Mais il a fini son set sur « Teenage Kicks », et la foule s'est mise à chanter. Il était en pleurs, et nous aussi. C'était comme un Dieu pour nous – quand j'étais petit, je m'endormais en l'écoutant. »

J'ai parlé avec Keith Reilly et son équipe – qui est restée quasiment la même depuis le début – du fait que l'héritage de John Peel était assuré. Selon Reilly :  « Tous ces sous-genres de dance music sont apparus avant de disparaître quelques années plus tard, mais nous continuons de faire ce qu'on a toujours fait. Nous n'avons jamais voulu être des défricheurs de tendances, et nous n'avons jamais mis en avant un artiste que nous n'aimions pas. Sinon, c'est un jeu de dupes – on finit toujours pas se planter. »

« Je suis une personne obsessionnelle : quand j'aime un morceau, je ne veux pas que les gens se contentent de l'écouter. Je veux que le public ressente la même excitation que moi – et mes amis trouvent ça infernal. Mais je conçois mon travail ainsi : je cherche de belles choses, et je les montre aux autres. C'est aussi simple que ça. »

Mampi Swift

Finalement, tout ça peut sembler un peu pompeux pour résumer un entrepôt rempli de gens, de bons musiciens et de bouteilles d'alcool. Mais l'enthousiasme de Reilly a quelque chose de contagieux, et la programmation de la Fabric est assez exceptionnelle comparé au reste de la scène londonienne. Leur sens du détail et leur refus de suivre les tendances transparaît dans chacune de leurs initiatives. En 2014, ils tiennent toujours un label qui leur permet de vendre des CD, présentés dans des boîtes à cigares métalliques frappées à la main.

La Fabric s'est imposée comme une sorte de réponse aux clubs poisseux de la fin des années 1990, dominés par des gens comme Judge Jules, Lisa Lashes et Seb Fontaine. Quinze ans plus tard, la Fabric continue de bien marcher, telle une micronation perdue dans un royaume où Steve Aoki, David Guetta et Avicii ne sont plus les seuls souverains.