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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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En Somalie, interviewer une victime de viol peut vous mener en prison


Tout le monde parle de la Somalie et de son avenir. On parle d’investisseurs étrangers, du nouveau gouvernement, et surtout, de la milice islamiste Al-Shabbaab.

par Oscar Rickett
21 Juin 2013, 9:32am


Abdiaziz Abdinur Ibrahim. Photo fournie par Abdiaziz

Tout le monde parle de la Somalie et de son avenir. On parle d’investisseurs étrangers, du nouveau gouvernement, et surtout, de la milice islamiste Al-Shabbaab. Mais il y a une chose dont on parle très peu : la situation pour le moins problématique des journalistes là-bas – et dans la Corne de l’Afrique, en général. L’an dernier, dix-huit journalistes ont été tués en Somalie et on fait état de deux nouveaux assassinats depuis le début de l’année 2013 à Mogadiscio, la capitale. Les journalistes sont harcelés, menacés et emprisonnés, et pas seulement par Al-Shabbaab, mais également par le gouvernement somalien désireux de cacher des activités abominables perpétrées par ses propres agents.

Un journaliste, Abdiaziz Abdinur Ibrahim, vient d’être jeté en prison pour avoir eu le culot d’interviewer une femme, Lul Ali Osman, qui affirmait avoir été violée par une horde de militaires issus de l’armée régulière. Peu disposés à admettre que leurs hommes commettent des viols sur des citoyennes du pays, le gouvernement et la police somaliens ont accusé Abdi de faire de la « propagande pro-Occidentale ». Il a fini par être relâché, innocenté pour un crime qui n’en était pas un.

Le gouvernement s’est également vu forcé d’admettre qu’il savait que plusieurs de ses soldats violaient et torturaient des femmes dans ses camps de personnes déplacées (les « PDI »). Il s’agit d’une situation problématique pour le jeune gouvernement, qui a du mal à contrôler ses propres milices, pourtant censées maintenir la paix sur le territoire. Le président Hassan Sheikh Mohamoud a annoncé des réformes visant à améliorer la situation des journalistes, mais le progrès général au sein de la profession prendra sans doute du temps. J’ai discuté avec Abdiaziz à propos de ce qu’il avait vécu là-bas, puni pour avoir fait son job.


Le président de la Somalie, Hassan Sheikh Mohamoud. (via)

VICE : Pouvez-vous nous parler de Lul Ali Osman et de ce qu’elle vous a dit lorsque vous l’avez interviewée ?
Abdiaziz Abdinur Ibrahim : Elle vivait dans un camp PDI à Mogadiscio. Je suivais son histoire depuis quelque temps. Au cours de cette année, le nombre de cas de viols a augmenté dans le sud de la Somalie – c’est un sujet sur lequel j’enquêtais. Le président avait fait une déclaration dans laquelle il affirmait que quiconque outrepasserait les droits de l’homme dans une telle mesure serait menacé d’exécution. Je l’ai interviewée et elle m’a certifiée que des miliciens en uniforme l’avaient violée. Selon ses dires, ils l’auraient amenée dans un endroit près du camp, où ils l’auraient violée puis torturée.

L’article a été publié avant que le gouvernement vous retrouve ?
Non. Je l’ai interviewée le 6 janvier. Le même jour, Al-Jazeera publiait un article sur l’augmentation du nombre de viols à Mogadiscio. La police a commencé à enquêter sur certains cas en s'appuyant sur l’article. Ils ont retrouvé le nom de la femme ainsi que son numéro de téléphone, parce qu’elle avait parlé à la police après son viol. Ils lui ont demandé qui l’avait interviewée ; vite, il a eu mon contact, bien que ce ne soit pas moi qui ai écrit l’article pour Al-Jazeera.

Qu’est-ce qui s’est passé quand la police est venue vous trouver ?
Le chef des enquêtes criminelles m’a appelé avec le portable de Lul Ali Osman. Il m’a demandé mon nom puis m’a dit qu’il savait qui j’étais et qu’il voulait me voir. Il m’a dit qu’il voulait seulement me poser quelques questions. Je suis allé le voir dans son bureau et au bout de quelques minutes, il m’a dit que j’étais en état d’arrestation. Il m’a montré l’article d’Al-Jazeera et m’a demandé si c’est moi qui l’avais écrit. Je lui ai répondu que non – il ne m’a pas cru. Lul Ali Osman ayant confirmé que je l’avais interviewée, du coup ils m’ont arrêté sur-le-champ.

Ils m’ont dit que j’avais inventé l’article de toutes pièces pour Al-Jazeera, que c’était de la propagande et qu’ils allaient fouiller ma maison et mon bureau. Ils l’ont fait. Ils m’ont gardé en cellule au Département des enquêtes criminelles (DEC) pendant deux semaines, tandis qu’ils continuaient d’enquêter. Leurs recherches n’ont rien donné mais ils m’ont quand même envoyé à la prison centrale de Mogadiscio.


Des miliciens somaliens se préparent pour l’inspection. Photo : Rolf Helmrich.

Lul Ali Osman était également en prison à ce moment-là ?
Elle et son mari avaient été arrêtés, tout comme la femme qui m’avait mis en relation avec elle. Vu que Lul Ali Osman avait récemment eu un enfant et qu’elle devait l’allaiter la police ne l’a pas envoyée à la prison centrale.

Pouvez-vous décrire les conditions de vie à la prison centrale de Mogadiscio ?
La prison donne sur l’océan Indien. C’est un bâtiment ancien, plein à craquer. Il y a plus de 1000 personnes dans cette prison. Les pénuries de nourriture et d’eau sont courantes et lorsqu’un prisonnier est malade, il doit attendre deux jours avant d’être soigné. Beaucoup de gens y meurent parce qu’ils n’ont pas de soins médicaux. Quand j’y étais, il y a eu une épidémie de choléra ; les gens en mourraient.

Combien de prisonniers y avait-il par cellule ?
Dans la mienne, il y en avait environ 45. C’était une cellule de 7 mètres de long.

Oh. Vous faisiez quoi toute la journée ? Vous restiez dans la cellule, les uns sur les autres ?
On ne peut rien faire. Les gens sont juste là – ils ne bougent pas, ils ne peuvent pas sortir voir le soleil… Alors on reste de son côté, dans la cellule, pendant 24 heures. C’est vraiment dur de se déplacer – vous pouvez imaginer, 45 types dans une seule cellule, ça commence à faire du monde. On a un endroit où on nous dit de dormir, mais c’est toujours trop petit : on est obligés de dormir sur le côté.

C’est un endroit violent ? Les gens se battent ?
Ma cellule était bien plus calme que les autres. Les détenus venaient de tous horizons : on y comptait des anciens policiers, comme des combattants d’Al-Shabbaab. J’entendais des bagarres dans d’autres cellules de la prison. Parfois, les gardes entraient dedans juste pour tabasser des détenus.


Des pick-up somaliens en mouvement. Photo : Rolf Helmrich

C’est incroyable que des policiers et des combattants d’Al-Shabbaab se retrouvent dans la même cellule.
Oui, et ils s’entendaient bien ! Les gars d’Al-Shabbaab venaient me voir pour me dire que les choses n’allaient pas bien se passer pour moi, genre « Si on était pas en prison, je ne te laisserais jamais vivre sur cette terre. » Quand j’étais dans la prison du DEC, les officiels me menaçaient également. Ils disaient des choses comme : « Eh bien, on peut vous relâcher, mais vous où vous allez vivre, hein ? »

Infernal. Et, à quoi ressemblait votre avocat ?
J’avais deux très bons avocats – des défenseurs des droits de l’homme, très respectés à Mogadiscio. Ils travaillaient pour la liberté de la presse. Malheureusement, tous deux ont été tués dans un attentat-suicide le 14 avril dernier. Avant ça, j’avais été condamné à un an de prison. On a fait appel et ma condamnation a été réduite à six mois. Puis j’ai refait appel, ai été innocenté et relâché.

Depuis votre sortie de prison, le gouvernement s'est toujours refusé à admettre que ses troupes avaient attaqué et violé des femmes dans les camps PDI. J’imagine que ceci étaye les propos de Lul Ali Osman.
Je savais qu’il se passait de telles choses dans les camps de Mogadiscio. J’avais des informations. Il ne s’agit pas d’un cas unique. Beaucoup de femmes ont été violées. Des violations des droits de l’homme du même genre sont en augmentation dans le sud de la Somalie. En tant que journaliste, j’étais conscient de ça et je m’étais concentré sur ces problèmes au préalable.

Dans le cas d’Osman, je lui ai posé beaucoup de questions pour m’assurer que ce qu’elle disait était vrai. J’ai fait des recherches supplémentaires en allant dans des hôpitaux, à la police, et en interviewant d’autres sources. Pour avoir fait ça, c’est-à-dire avoir exercé mon métier, j’ai été arrêté. Pour moi, il n’y a jamais eu le moindre doute ; je savais qu’elle avait bien été violée.

Vous êtes en colère après tout ce qui s’est passé ?
Je n’ai pas fait ce qu’ils m’accusent d’avoir fait, c’est la raison pour laquelle des organisations internationales se sont intéressées à mon cas. Je suis en effet très mécontent de ce qui s’est passé – ça a été douloureux. Tout comme voir Osman et son mari aller en prison.

Le fait qu’il soit de plus en plus difficile d’exercer votre métier de journaliste à Mogadiscio vous inquiète-t-il ?
Vous devez comprendre que je vis constamment dans la peur aujourd’hui. Un pays est toujours plus sain lorsqu’il respecte la liberté d’investigation. Les journalistes ont beaucoup de problèmes à Mogadiscio. On se fait censurer, menacer, ou tuer. On ne peut pas se déplacer librement dans la ville. Il faut qu’on trouve un lieu sûr dans lequel chaque journaliste soit en mesure de faire son métier librement – le gouvernement doit nous aider à le trouver. Le gouvernement, avec l’aide d’enquêteurs internationaux, doit mener des recherches sur les meurtres de mes collègues et traduire, à tout prix, les coupables en justice.

Merci, Abdiaziz.

Oscar est sur Twitter : @oscarrickettnow


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