Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
LE NUMÉRO MODE 2008

Six designers qu’on aime

Chaque saison, les magazines nous bassinent avec leur « nouvel enfant terrible de la mode ». On peut généralement classer leurs coqueluches du mois en deux catégories. La première : un mec sans dents qui vient de la banlieue d’une ville cheloue, et qui...

par Flora Desprats, Laureen Langendorff, Katharina Pobl
14 Mai 2008, 11:00pm

Chaque saison, les magazines nous bassinent avec leur « nouvel enfant terrible de la mode ». On peut généralement classer leurs coqueluches du mois en deux catégories. La première : un mec sans dents qui vient de la banlieue d’une ville cheloue, et qui vous offre l’opportunité de vous habiller soit en sac poubelle coloré, soit en maîtresse SM. La seconde : un homme ultra chic qui a grandi sur les rives d’un lac dans le nord de l’Italie, n’a pas réglé son œdipe avec une mère exagérément élégante et bourgeoise, et vous propose une panoplie impossible à endosser à moins d’être milliardaire et anorexique. Voici sept jeunes créateurs qui ne nous prennent pas pour des cons. FD
 

      REQUIEM
Tanger, Kim Wilde, Faye Dunawa
y

Vice : Vous vous êtes rencontrés comment ?

Raffaele :
Au bord d’une piscine à Tanger. Je travaillais chez Saint-Laurent au style, Julien à la communication chez Dior. Tous ces caftans nous ont donné envie de nous jeter dans le bain.

Vous créez des vêtements couture mais votre image est rock’n’roll.

Julien : Parce qu’on aime la fête, les héroïnes de soap opera et les femmes pleines de rouge à lèvres du studio 54. Pour la prochaine collection, on s’est inspirés des vieilles campagnes du parfum Opium. On s’inspire aussi de l’aristocratie décadente et des années 1940.

Pourtant, ce nom, Requiem…

On ne voulait pas mettre nos noms, pour éviter le côté Dolce & Gabbana. Mais on écoute plus de pop festive 80’s que de requiems…

Et vous habillez qui ?

Requiem, ce n’est pas forcément que pour les maigres ou les grandes. La preuve, on marche très bien au Japon. Notre rêve serait d’habiller Fanny Ardant et Faye Dunaway. En voyage, on passe notre temps à regarder les filles. Il y a vraiment des différences entre chaque ville.

Genre quoi ? Vous pouvez me faire un portrait ?

Les Parisiennes sont très second degré. Elles ne sont pas attachées aux marques comme les Italiennes, elles sont plus libres qu’ailleurs. La Londonnienne, elle est devant une boîte, en minijupe et tee-shirt flashy. Elle est congelée, elle tient dans ses doigts bleus cigarette et bière. Elle en a rien à foutre de ce que pensent les gens, de combien de garçons elle a embrassés, ou d’où elle a vomi. Elle reste digne.

Et la New-Yorkaise ?

On l’adore aussi. Elle a été chez l’esthéticienne, la manucure, le coiffeur, la masseuse. Elle sort avec son Blackberry, change 8 fois de lieu dans la nuit, dit bonjour à 70 personnes, le lendemain elle ne se souvient de rien mais elle sait qu’elle a fait ce qu’il faut. Les plus hystériques, ce sont les filles de LA. Elles ont tout : le blanchiment des dents, le cheveu impeccable, le mec et la voiture qu’il faut. Quand elles balancent leurs clés au voiturier, faut que ça scintille.

Qu’est-ce que je pourrais vous souhaiter de pire pour l’avenir ?

Qu’on soit mieux distribués. Et que tu portes l’une de nos robes.

PROPOS RECUEILLIS PAR FLORA DESPRATS   KRISTIAN AADNEVIK
Donatella, l’imaginaire et les tchiques rock’n’roll


Vice : T’es né à Bergen, maintenant tu as ta propre marque à Londres et des amis super bien placés à Milan. Comment t’as fait ?

Kristian :
Déjà tout petit, j’adorais la couture. J’ai jamais trouvé d’inspiration à Bergen, mais on m’a judicieusement conseillé de passer un diplôme de modélisme avant que je ne me taille. Ça a été un bon tremplin. À 22 ans, je suis rentré au Royal College of Art de Londres et dès que j’en suis sorti, on m’a proposé de devenir head designer pour Harrod’s. Après, je suis passé chez Charles Jourdan Paris, puis je suis parti au Japon. Et j’ai monté ma propre marque.

C’est pas pour en faire tout un foin, mais euh, comment ça va avec Donatella Versace ?

C’est un type du métier qui me l’a présentée. Je suis tout de suite devenu son protégé. Ça faisait partie d’un projet où des grands noms de la mode choisissent un jeune créateur qui monte pour qu’il leur fasse une collection. J’étais très honoré qu’elle m’ait choisi, elle me donne des conseils vitaux et elle m’encourage beaucoup. Du coup, ça s’annonce plutôt très bien pour l’avenir de ma marque.

Tu fais quoi quand tu arrives au bureau le matin ?

Je crée mes vêtements à partir de croquis. On fait tous les motifs et les premiers modèles directement sur le corps de la fille, je n’utilise jamais de Stockmann. Comme j’ai une formation de modéliste, je m’occupe beaucoup des vêtements. J’aime bien les contrastes entre les matières, opposer le doux et le rugueux, le masculin et le féminin, le brillant et le mat. Ma robe type : un bustier en cuir sculpté avec des drapés en soie.

Tu as une muse ?

Oui, mais elle est imaginaire. C’est une romantique et une pisseuse, une femme fatale rock-métal. Chaque collection est comme un chapitre de la saga de ma muse et à chaque saison, elle rajoute un élément à sa garde-robe et conquiert de nouveaux territoires. Et toutes les nouvelles pièces se marient parfaitement avec les anciennes.

Attends, tu es dans un trip Seigneur des anneaux ou quoi ?

Pour moi, la mode, ce sont deux mondes qui rentrent en collision. C’est le paradis et l’enfer qui se percutent et explosent dans une gerbe de sang ; des tchiques rock’n’roll à un million de dollars qui se frottent aux extravagances de la haute société.

PROPOS RECUEILLIS PAR KATHARINA POBLOTZKI    
        ANDREA CREWS
Le Bauhaus, les kaléidoscopes, Joséphine Baker


Vice : Quand as-tu intégré le vêtement à ta démarche artistique ?

Maroussia :
J’ai présenté au Palais de Tokyo, en 2002, une performance de recyclage de vêtements. Des marques comme Chanel ou Rykiel et des jeunes créateurs comme Dragovan ou Marion Hanania transformaient des fripes du Secours populaire en pièces uniques. L’idée était d’élaborer tous ensemble une collection de luxe pour un partenaire humanitaire. Ensuite, on a monté l’atelier de recyclage dans différents endroits, avant d’ouvrir un premier atelier Andrea Crews et de se lancer à fond dans l’aventure. Aujourd’hui on a une marque, un lieu, et on continue à faire des expos.

Ces collaborations influencent vos collections ?

Tout a un effet boule de neige, ou comment la cape-capuche à franges donne naissance à une chorégraphie burlesque qu’on intégrera dans notre prochaine vidéo, dont la musique-collage a déjà inspiré le styling sauvage, et comment tout ceci devient la base de notre prochaine collection…

Celle de l’hiver 2008 ?

On vient de présenter notre quatrième collection, Carnival_Bauhaus, pour l’hiver 2008, mais on développe de plus en plus des mini-collections entre les saisons, c’est beaucoup plus drôle que de se plier au calendrier de la mode.

Que pensez-vous de la mode française ? Des créateurs ? Des acheteurs ?

Je nous sens un peu à part de la scène française, nous n’avons pas les mêmes enjeux, pas les mêmes façons de faire. Mais c’est sûr qu’en France il y a peu de créateurs qui survivent, peu d’acheteurs qui ont de l’audace... Nous, comme tout le monde, on cartonne au Japon et dans les pays scandinaves !

Quelles personnalités habillez-vous ?

Santogold, Spank Rock et SweatX, mais aussi Katerine... J’aimerais bien habiller Beth Ditto et Missy !

Parlez-nous un peu du 10 rue Frochot, dans le 9e arrondissement : qu’est-ce qui s’y passe ?

Notre studio est au milieu des néons des bars à filles de Pigalle, c’est à la fois nos bureaux, notre atelier et notre shop, un endroit hallucinant et toujours en mouvement.

PROPOS RECUEILLIS PAR VIDYA NARINE.   CLAIRE PAIN
Londres, Hollywood et le bois

Vice : Pourquoi tu fais des bijoux ?

Claire Pain :
Après une école de graphisme, je me suis tournée vers une école de style, les Ateliers Fleuri Delaporte. Ça m’a permis d’être sélectionnée parmi les dix meilleurs Français pour le concours international des jeunes créateurs, et de remporter le premier prix pour « Le Gant du troisième millénaire ». J’adore les objets, c’est pour ça que j’ai plus de facilité à m’exprimer par le bijou que par le vêtement.

Qu’est-ce qui t’a poussée à monter ta propre marque ?

J’ai fait des stages, notamment chez Irina Volkonskii, on créait des bijoux strassés. Mais j’en ai eu marre de travailler pour les autres et je suis partie faire un break à Londres. D’ailleurs, ma première collection s’intitulait « Tea time with Camilla Parker-Bowles ». Après, tout s’est enchaîné, j’ai commencé à vendre en France et à l’étranger.

Les jeunes créateurs font tout tout seuls. Est-ce que c’est ton cas ?

Quand on démarre on n’a pas vraiment le choix, il faut être multifonction. Donc je me suis créé un petit noyau d’amis (surtout mon amoureux, photographe), qui m’aident pour la communication.

C’est comment d’être jeune créateur en France aujourd’hui ?

Si t’as pas d’argent ni de relations dans le milieu, le parcours sera long, mais il faut foncer, frapper à toutes les portes, pour avoir des subventions pour les salons et participer à des concours. À mes débuts, c’est le Japon qui a été le plus réceptif, mais dès septembre la nouvelle collection sera vendue en France, chez Colette entre autres.

Comment tu passes d’une saison à une autre ?

Pour l’été 2008, je me suis inspirée des stars et starlettes d’Hollywood, je les ai immortalisées sur des médaillons plaqué or. J’ai créé des broches et des colliers en plexi miroir gravé « Miroir, oh mon beau miroir » pour flatter tous les egos. Décapotez la Cadillac et embarquez avec moi pour une virée étincelante, l’autoradio poussé à fond sur «Everybody comes to Hollywood ». Pour l’hiver 2008-2009, je suis revenue au naturel en utilisant notamment le bois, que j’ai gravé de mots. J’ai joué avec des rondelles de bouleau que j’ai parées de strass « Touch my wood », j’ai imaginé des animaux en plexi gravé « J’ai une faim de loup », des colliers pommes de pin, des arbres enchevêtrés de chaînes. Woodchuck, woodcock, woodcraft, woodcut, wooded, ma nouvelle collection vous invite à toucher du bois—so Wood you ?

PROPOS RECUEILLIS PAR VIDYA NARINE.    
   

LE TAPIN
Les mods, Amanda Lear et Karen O

Vice : Dis-moi un peu, comment tu as débuté dans la mode ?

À six ans, lors du défilé de fin d’année de l’école Duperré, j’ai porté les vêtements d’une styliste qui passait son diplôme. Ça m’a impressionnée. Après, j’ai concrétisé mon rêve en trois étapes : en 2003, j’ai représenté la marque américaine Domepiece, ça m’a permis d’observer le business de la sape. L’année suivante, je créais avec le graffeur Manuel Angot le collectif Art Force One, et en 2007, je lançais Le Tapin.

Qu’on se mette d’accord tout de suite : tes vêtements sont-ils destinés aux prostituées ?

Disons que c’est pour toutes les copines !

Quel genre de pièces tu créerais pour une fille qui tapine ?

Une ligne de tee-shirts à messages genre « Alors coco, tu montes ? ».

Quelle est la tendance de ta dernière collection ?

Très British, mais pas du genre Queen Mum. Je me suis inspirée des skinheads et des mods. Ça va décoiffer les bichettes !

Ok, je te crois. Avec qui rêverais-tu de collaborer ?

Seules les nénettes et les folles m’inspirent vraiment. J’ai découvert des créatrices de bijoux avec qui j’aimerais compléter ma ligne. Je pense à Pudding, du glam trash croustillant, et à Jeevanjee, qui revisite l’esthétique de Pakeeza, le film culte de Bollywood.

Où sont fabriqués tes vêtements ?

En Albanie. Ils sont directement taillés sur les modèles que l’on retrouve sur les trottoirs de Paname.

Qui pourrait devenir l’égérie du Tapin ?

Amanda Lear, ancienne amante de Dali, ou Karen O, la chanteuse des Yeah Yeah Yeahs. Mais la reine de la performance scénique reste la Cicciolina : elle bat vraiment le pavé.

Tu es aussi DJ ; la musique influence-t-elle le Tapin ?

Et comment ! J’ai grandi dans une famille nombreuse aux goûts musicaux très éclectiques : mon père écoutait Kate Bush et la Compagnie Créole, alors que mes frangines étaient à bloc des Béru et de new wave. Moi, j’ai beaucoup œuvré dans le rap underground, avec les têtes de file comme l’irascible Phéno, une tête de Turc qui m’a appris la rage des mots. Un vrai maquereau, ça aide quand on fait le tapin.

PROPOS RECUEILLIS PAR LAUREEN LANGENDORFF