Sarcus Festival 2022
Toutes les photos sont de Mariana Vasquez Matamoros

Trois jours au Sarcus sans écran, téléphone, ni chemise (ou presque)

Bien-être, éco-responsabilité et déconnexion digitale : c'est donc ça, un festival de techno dans le monde d'après ? Fort bien.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR

Jusqu’à il n'y a pas si longtemps, dans ma conception du monde et de la vie, se rendre à un festival de techno l'été revenait à accepter le fait de laisser sa dignité à la maison, se démonter la tête pendant plusieurs jours tout en avalant des hectolitres de bière et de produits ménagers « de synthèse ». Sans compter le fait, bien évidemment, de piétiner toute forme de biotope autour de soi et de perdre à la fois ses potes, la moitié de ses effets personnels et de nombreux points de vie à la fin.

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Mais si cela faisait un moment que j'avais envie de me rendre au Sarcus, c'était précisément pour des raisons strictement inverses. Je savais depuis quelques années que ce festival proposait non seulement une programmation de qualité (entendre : tout ce qui court de la techno à la house sans filtre et qui ne tombe pas automatiquement dans des tunnels de kicks génériques à géométrie invariable), mais aussi et surtout une promesse de déconnexion digitale, de relaxation et de lâcher-prise offerte aux festivaliers accros à leur téléphone et à leurs écrans.

Le tout en se reconnectant avec la nature et son environnement direct, avec une attention toute particulière donnée au spectacle vivant. Soit : une idée du bonheur, de la tranquillité et de la sobriété à situer à l'exact opposé de, au hasard, un festival breton – no offense.

Au Sarcus festival, lequel se tient depuis 2019 dans le château-monastère de la Corroirie, classé monument historique et planté en plein milieu de la Vallée de la Loire, les chalands sont de coutume priés de laisser leur portable dans une pochette à l'entrée des lieux afin d'offrir une expérience immersive à l'abri des affres du monde.

Autant d'arguments pour pouvoir continuer de faire la teuf, en attendant la fin du monde certes, mais sans se sentir comme une sale petite ordure éco-suicidaire à la fin.

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La proposition (l'idée n'est pas non plus de fliquer qui que ce soit) est bien entendue plutôt alléchante aux yeux et aux oreilles de n'importe quel citadin accro à ses notifications, à ses nombreuses applis et messageries constamment ouvertes, ou encore à cette fâcheuse tendance de (mal) filmer des bouts de sets sans lien ni contexte avec le vague espoir que quelqu'un, quelque part, regardera sa story de merde.

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Clou (responsable) du spectacle : avec un objectif zéro déchet en ligne de mire, en plus d’une cantine végé, d’une réduction notable de l'empreinte carbone et du matériel recyclé en lieu et place du tout-venant électrogène, Sarcus pouvait se targuer cette année d'être le premier festival de France à offrir une programmation internationale sans avion. Bref, autant d'arguments pour pouvoir continuer de faire la teuf, en attendant la fin du monde certes, mais sans se sentir comme une sale petite ordure éco-suicidaire à la fin.

C'était donc parti pour 3 jours de ribouldingue « solidaire » afin de profiter des derniers rayons d'été de septembre, avec quelques questions qui se posaient d'ores et déjà avant même d'arriver sur les lieux. Mais allons-y pas à pas depuis le début.

Jour 1 : De sacrés noms d'oiseaux

Me munissant d'un mini-carnet Moleskine, de lunettes de soleil d'un prix largement au-dessus de mes moyens ainsi que d'un trench façon Burberry du pauvre (mais ça, personne ne le voit), je joue le jeu dès le début en laissant volontairement mon Smartphone au vestiaire, tout en ayant conscience de jurer vestimentairement avec tout le reste du public – lequel s'est fringué majoritairement en « Shlag Dessange » (crado mais pas trop, soigné dans la déglingue, vous voyez le topo). En portant sur moi la dégaine, au choix, de l'idée d'un journaliste lorsqu'on ouvre un album de Tintin ou bien d'un parfait connard de Parisien en safari dans le vaste monde qui court du périph' au reste la France, j'assume donc le fait, dès le départ, de me faire repérer à dix kilomètres à la ronde. C'est plutôt mal parti pour la mission infiltration.

Premier faux-pas : je n'ai pas ramené mon tapis de yoga. Premier soulagement : tout le monde s'en branle. Deuxième méprise : je me rends compte que je ne suis absolument pas la cible des balades en forêt, des tirages de cartes ou encore des séances de méditation proposées par le festival dans leur dossier de presse. Deuxième libération : aucun signe en vue d'un éventuel gang de naturopathes en folie me versant de force dans le gosier leur vin biodynamique plus solide que liquide, élevé à la poudre de silice elle-même bourrée dans une corne de vache lors de cérémonies païennes.

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Arrivé à 23 heures sur les lieux, force est de constater qu'il n'y a ni sarouels, ni odeur de patchouli dans l'air ; à peine un Blanc à dreads planté là comme pour remplir les statistiques, chacun sachant qu'un festival de musiques électroniques dépourvu de son seul et unique Blanc à dreads ne serait objectivement être qualifié de festival de musiques électroniques digne de ce nom.

Malgré mon allure de boy-scout élevé chez Civitas, je peux au départ me permettre d'explorer tranquillement les lieux à la ronde en observant sans être vu et en restant dans la pure contemplation. Atout : je n'ai pour le moment pas un seul milligramme d'alcool dans le sang. Problème : même en étant parfaitement sobre, je me perds déjà dans ce labyrinthe qui ne dit pas son nom.

En me fiant à ma timetable gentiment imprimée par les gens de l'orga, je remarque que le festival est réparti sur quatre scènes, chacune portant des noms d'oiseaux à dormir debout (Kéa, Argali, Selva et Siki, je vous laisse checker Internet pour vous en sortir), déployant une couleur musicale relativement spécifique (pour aller vite : si Selva est plutôt du genre expé et aventureuse, Argali se veut plus chill et solaire en esprit) et se répondant comme dans un jeu de miroirs plus ou moins déformant selon l'humeur du moment. Mais je reviendrai là-dessus.

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Pour cette première nuit, la scène Selva est de loin celle qui me passionne le plus, en tout cas celle à laquelle je m'accroche vaille que vaille tel un bigorneau à son rocher. D'une part parce que c’est la scène qui est située à la lisière de la forêt (ce qui la rend par définition sombre et mystérieuse), mais aussi et surtout parce que la musique qui y est jouée est au diapason de cette vibration insaisissable.

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La programmation qui y est proposée est, à mon humble avis, la plus excitante de ce premier tiers de festival, avec notamment A Strange Wedding, Jan Loup ou encore Lena Wilikens. Vers 4-5 heures du matin, la résidente du légendaire Salon des Amateurs de Cologne fera le taf de tête d'affiche qui se respecte avec un set qui se contentera de maintenir en vie les teufeurs dans cet espace-temps si indécis – cette fameuse croisée des chemins où l'on ne sait pas si on doit aller se coucher ou si l'on décide que de toute façon, foutu pour foutu, autant y aller jusqu'au bout.

C'est clairement pour ce genre de truc que je continue d'aller en teuf, et plus globalement que je continue d'écouter de la musique électronique de danse en réunion.

Choisissant la deuxième option au mépris du bon sens et de mon hygiène de vie, je fonce tête baissée. Mais avant ça, j'aimerais tout de même adresser une mention spéciale à Jan Loup, dont le set plein d'infrabasses et de coups de guidon stylistiques aura réussi à me faire décoller dès le début des hostilités, alors que je ne connaissais personne et que je commençais déjà sérieusement à me les cailler. Jetant dans la même marmite des bribes de dub, de trance, de drum'n'bass, d'acid house et de noise, et plus globalement tout ce qui touche de près ou de loin à la bass music la plus démantibulée qui soit, son set m'aura miraculeusement laissé une impression de pure fluidité dans la livraison.

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C'est clairement pour ce genre de truc que je continue d'aller en teuf, et plus globalement que je continue d'écouter de la musique électronique de danse en réunion. En dehors de ça, plaçons tout de même une petite dédicace à Bambounou, dont j'attraperai le set en fin de partie sur la scène Kéa, et qui, à l'instar des 17 autres fois où j'ai dû le voir en festival, aura eu le mérite de sonner différemment à chaque fois. Ce qui, pour un habitué de ce genre d'évènements, vaut tout de même d'être souligné.

Jour 2 : Perdu dans les bois

On doit être aux aurores (en tout cas le soleil pointe le bout de son nez), du coup je classe ce qui va suivre dans le deuxième jour. Le set de Jane Fitz me coule dessus tel un filet de robinet d'eau tiède, je ne vois pas vraiment le temps passer, le tout reste agréable en bouche sans être réellement transcendant. Je me rends compte que mes lunettes se sont pétées dans ma poche, je me demande qui je suis, où je vais, quels ont été les choix dans ma vie pour en arriver là – bref, le genre de questions que tout le monde se pose à midi dans ce genre de contexte.

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Je rentre visiblement me coucher vers 14 heures (c'est en tout cas ce que j'ai noté sur mon carnet), en refaisant le monde sur la route en compagnie du mec de Sentiments dont j'ai malheureusement oublié le nom - je l'appellerai donc S.

Enième faux-pas : je me réveille vers 22 heures, avec l'amère découverte qu'il fait désormais nuit noire. J'ai donc raté toute la partie arts de scène et spectacle vivant qui avait lieu toute la journée sur la scène Indri. Je me demande qui va voir des lectures de poésie à 13 heures un samedi en festival, et puis on me dit que certains se sont couchés à l'heure des poules afin de ne surtout pas rater ça. Le public est donc coupé en deux : d'un côté, ceux qui, comme moi, veulent aller jusqu'au bout quoiqu'il se passe, et de l'autre, ceux qui sont vraiment venus là pour se détendre et se faire tirer les cartes, les doigts de pieds en éventail.

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En arrivant au catering, une fille que j'appellerai D (je choisis de nommer toutes les personnes que je croise par des lettres désormais, à la fois pour préserver leur anonymat et parce que je suis la dernière brêle pour me rappeler du prénom des gens) me dit que le show Drag Queen (que je viens juste de louper en arrivant) était vraiment génial, « très engagé, probablement parce qu'ils sont Belges ». Comme elle est particulièrement sympathique (à peu près comme tout le monde que je croiserai durant le festival, mais là aussi j'y reviendrai), je n'ose pas lui demander quel est le rapport.

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À ce moment de la partie, généralement on se rend compte que le corps fatigue, alors qu'on n'est même pas encore rendu à la moitié du parcours. Il doit être aux alentours de minuit, et déjà les choses se compliquent. Sur la scène Argali, le DJ présent ne ressemble pas du tout à Jamie Tiller, et sa musique n'a absolument rien à voir de ce que j'ai vu précédemment du fondateur de l'excellent label hollandais Music From Memories – qui se spécialise dans la réédition de joyaux perdus mais pas que. Pareil pour la scène Kéa, où bizarrement, ce n'est pas la franco-milanaise Gigi FM qui mixe, dont j'attendais pourtant de ses arabesques psychédéliques pleines d'énergie et de mystère qu'elles se fondent dans le décor. Le mystère, c'est qu'à la place, il y a 2 gars et une fille, qui s'avèrent faire partie du Sarcus Soundsystem.

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Si j'apprendrai plus tard que Tiller avait joué la veille à cause d’un changement de dernière minute dans la programmation et que Gigi était malade, sur le moment, je suis complètement perdu. Ne sachant si je dois attribuer cette énigme aux petits couacs inhérents de la production de festival ou bien à mon mal de crâne persistant, je décide de jouer le jeu à fond, d'abandonner notes et carnet, et de me perdre pour de bon.

En contournant le château, qui se situe pile au milieu du festival, j'ai l'impression d'être dans le livre du même nom de Kafka, que j'ai eu la bonne idée d'embarquer avec moi dans la valise - idéal pour une redescente-crise d'angoisse au retour donc. Je commence légèrement à phaser, d'autant plus qu'à l'instar du héros du livre inachevé de l'écrivain austro-hongrois, il m'est d'abord impossible de pénétrer dans l'enceinte du château, mais également d'en rencontrer le propriétaire, un certain Jeff de Mareuil dont on me chante les louanges à longueur de pintes.

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Noé, l'un des co-fondateurs de Sarcus, me raconte que le Jeff en question (qui a une jambe dans le plâtre, d'où son indisponibilité, et dont le vrai prénom est Geoffroy – je me demande pourquoi, en bon châtelain, il n'a pas gardé son vrai prénom ?) a fréquenté « les Guetta » et Laurent Garnier, a fricoté avec le label F Com, le Palace, et a décidé dans sa trentaine de se ranger des voitures et de racheter le domaine de sa famille dans le but d'y organiser des évènements en retrait de la fureur parisienne.

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D'où la connexion avec les gens de Sarcus, qui ont élu domicile ici depuis 2019, et qui comptent donner vie au lieu, sans, comme me l'indique Noé, « picorer pendant quelques jours, consommer puis se barrer. » De là vient l'attrait du festival et de son propriétaire dans un projet plus global de réhabilitation du patrimoine (même si « c'est un grand mot d'en parler en ces termes », confie Noé). Ce qui explique sans doute qu'à ce moment-là, je me perde totalement dans le labyrinthe végétal de près de 900m situé en bordure des douves.

Concernant le mystérieux propriétaire des lieux, ces mots de Noé me hanteront longuement l'esprit après la fin du festival : « Jeff ne fait pas qu'accueillir des évènements ici. Dans son château, il a également une activité de chambres d'hôte à l'année. Il a monté une distillerie, où il fabrique de la vodka, du gin, des alcools assez particuliers, très naturels, voire un peu mystiques, avec de l'eau dynamisée, qui provient de la source même du château, de l'eau un peu sacrée. » Et j'ai raté ça.

Jour 3 : rester vivace (ou vivant)

Les heures qui suivent consistent donc pour moi à (ré)essayer de trouver mon chemin, tout en observant la faune du coin de l'œil. Si les gens ne sortent pas leur portable, il est à noter que, quelle que soit l'époque ou le contexte, on trouvera toujours des bandes de mecs en train de se balader ou de danser en grappes. Certains tombent la chemise, d'autres se contentent du wife-beater de rigueur (je sais, ça se dit « marcel » en français, mais c'est tellement bizarre que cette expression ne se soit pas encore fait cancel que je l'écris ici tant que personne ne s'est pas encore rendu compte de l'aberration du truc).

Puis, sans vraiment m'en rendre compte, je me retrouve en dehors du festival, dans une after en pleine clairière où le soleil naissant opère un pouvoir de séduction infini et où des lettres (K, S, un mélange de M, de S et de 3, comprenne qui pourra) me sont susurrées à l'oreille par de curieux personnages que je prendrai dans un premier temps pour des apparitions enchanteresses, chamanes dotés de pouvoirs magiques sortis des bois qui ne s'avèreront, après moult tractations, n'être que de vulgaires margoulins.

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De retour au festival après avoir traversé hardiment le camping dans l'autre sens, le temps de faire plein de nouvelles connaissances (dont un énergumène au presque nom de mousquetaire, un autre qui partage son patronyme avec un héros improbable de demi-finale de coupe du monde 98, et enfin un interne à l’hôpital dont je me demande s'il est toujours en vie) et de très vaguement disserter sur les différents degrés de trotskisme entre Lutte Ouvrière et le NPA (comme quoi, le festival est vraiment politique), je n'ai pas honte de dire qu'à ce moment précis de l'aventure, je fais ce qu'on appelle un black out.

Recouvrant mes esprits, je tiens ma gourde contre moi comme si on allait me la voler, les yeux hagards, la bouche ouverte, ça fait belle lurette qu'on est dimanche et je suis de retour au festival. Assis sur une chaise de camping, devant la scène, j'écoute un DJ passer de la house balearic - selon mes calculs et l'inclination du soleil, il s'agit très probablement de Sneaky Simon.

Je bénis les bienfaits du ciel bleu et de la house à piano, puis je décrète qu'il est au moins l'heure de prendre une douche – et de retrouver, en partie, une odeur corporelle digne de ce nom. Je me replonge dans mes notes et me rends compte que celles-ci n'ont, en grande partie, strictement aucun intérêt, mis à part le fait que visiblement, une fille m'a écrit sur mon carnet « je te déteste » suivi d'un trèfle à quatre feuilles, et que d'adorables bénévoles m'ont écrit une blague, que je me dois de retranscrire ici : «  Quelle est la race de tigre qui ne sait pas nager ? » Réponse sur la page suivante : « Le tigrégory ». Comme quoi, malgré les efforts alloués et notables de chacun et chacune, tout n'est peut-être pas si bon esprit que ça.

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Le temps de revenir sur les lieux en fin de journée, au moment où les plus vaillants mettent leurs dernières forces dans la bataille (en vérité, c'est surtout le moment où tout le monde se prélasse dans les hamacs en compagnie du soleil couchant), j'ai moi-même le temps de me mettre à l'écart dans l'espace de repos en bois au milieu des plantes et des gobelets de bières vides – lesquels seront TOUS ramassés à la fin, calmez-vous.

Appréciant comme il se doit la scénographie et les écrans qui ont l'air de se fondre dans les arbres et les feuillages bruissants, je reste devant le set du laborantin Gauvain (qui n'a heureusement rien à voir avec Gauvain Sers), puis du B2B entre Martien et Helios (ça ne s'invente pas comme closing), en me remémorant ce qu'il vient de se passer pendant 3 jours et en tentant de répondre à certaines interrogations qui me restent en suspens.

Si on ne demande évidemment pas à un festival de musiques électroniques de danse de changer le monde, peut-il commencer à changer les consciences individuelles ?

Est-il réellement possible de faire la fête sans niquer son environnement direct ? Est-ce que le fait de passer 3 jours sans téléphone dans un festival se rapproche plus d'un challenge d'influenceuse façon Léna Situation, ou bien des préceptes de l'éthicien du design Tristan Harris, chantre de la décroissance technologique et du low tech auquel se réfère Sarcus ? Ou encore, de l'autre côté du spectre, ce besoin de bien-être individuel ne tendrait pas à rapprocher l'écologie d'une expérience de développement personnel (en un sens, à la dépolitiser), un peu comme ce qu'affirme l'auteure féministe Aude Vidal dans Egologie : écologie, individualisme et course au bonheur ? Plus globalement, si on ne demande évidemment pas à un festival de musiques électroniques de danse de changer le monde, peut-il commencer à changer les consciences individuelles ? 

Si ces questions méritent d'être posées, elles ne seront pas totalement tranchées ici. Tout d'abord, et tant pis si ça fait limite comme analyse journalistique, parce qu'on passe un sacré bon moment au Sarcus. Car à la vue des festivaliers, de l’équipe, des bénévoles, de la bonne entente générale gorgée de sourires et du fait que plein de gens sont venus me taper la discute alors même (ou parce) que j'étais seul, je me dis que je ne suis pas venu pour rien. Il n'y a eu à ma connaissance aucun débordement ni mec chelou faisant chier des meufs, les bénévoles de l'association Aides 37, qui oeuvrent pour la protection des risques en milieu festif, n'ont pas eu à ramasser des épaves au petit matin, et tout le monde a trié ses déchets, ramassé ses merdes et fait sa propre vaisselle. C’est un peu comme si le bon esprit était contagieux ; appelons ça donc du bon ruissellement. 

Effectivement, en parallèle de tous ces petits gestes du quotidien et de la fable du petit colibri qui participe à la conscientisation du monde, le gros bras armé du capitalisme financiarisé continuera toujours de nous crever, Total de forer comme un sagouin et de ne pas payer ses impôts de société en France tout en recevant des crédits d’impôt dans le même pays, et plus globalement les industries du charbon d'être dans la forme de leur vie... Bref, rien n’y personne ne nous empêchera d’être irrémédiablement, incurablement plongés dans la merde écocide la plus dégueulasse possible. Mais au moins il nous restera de vrais bons moments partagés. Comme dirait Frédéric Lordon (que je cite plus ou moins de tête pour rester dans le thème du festival) : « Nous vivons dans un système incroyablement hostile, et ramons par définition à contre-courant. Alors on se réunit, et on fait ce qu'on peut. Ça fait un petit quelque chose, c'est pas le grand soir, mais c'est déjà mieux que rien. »

C'est d'ailleurs précisément en réfléchissant à ces paroles sages mais lucides, pile au moment où sonne la fin des festivités, que je me décide à enfin sortir mon téléphone pour prendre une photo, et que je le perds quasiment instantanément dans les toilettes sèches. La déconnexion commence peut-être maintenant.

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