Strike
Société

Avec les féministes qui se réapproprient l’espace public à vélo

« Les insultes qu’on reçoit, c’est pas parce qu’on fait trop de bruit. C’est parce qu’on dérange pour des raisons spécifiques. » – Les Déchainé·es
Clara Montay
Brussels, BE
EM
Brussels, BE
9.3.21

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, plus de 400 féministes ont paradé à vélo dans les rues de Bruxelles. Organisée par le collectif Les Déchainé·es, la ride avait pour but de troubler l'ordre dominant en se réappropriant un espace public mal conçu pour les femmes et les minorités ; parfois un espace de harcèlement, de répression policière, d’agressions sexistes, transphobes, homophobes et bien d’autres. Parce qu’on devrait toutes et tous pouvoir se sentir à l’aise et libre de circuler où on veut et à n’importe quelle heure. 

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Le rendez-vous était fixé à 14h sur la Place du Trône, et l’itinéraire était planifié pour rejoindre différentes actions et piquets de grève et terminer à 17h à la Place du Luxembourg pour rejoindre le rassemblement principal – non-autorisé. Pour mieux comprendre leur démarche, j’ai participé à la ride et discuté avec les Déchainé·es. 

VICE : Pourquoi avoir choisi de manifester à vélo ?
Les Déchainé·es :
Si le vélo va de pair avec la violence et la délinquance automobile, il permet aussi une vision différente de la ville et une forme de liberté. On est quand même moins harcelé·es à vélo, on peut se sentir beaucoup plus puissant·es et libres de circuler. Ça permet d’aller plus loin, finalement. C’est double : d’un côté, on expérimente des discriminations, mais de l’autre, on a envie de profiter et de faire profiter de ce moyen qu’est le vélo. Ensemble, sur la route, on fait des trucs qu’on ne se pensait pas capable de faire. Il y a vraiment quelque chose de fort qui se crée en collectivité. 

« Les trajets que l’on fait et la façon dont on circule ne sont pas les mêmes selon notre genre, notre appartenance sociale ou nos capacités de mobilité et de validité. »

Comment est né le collectif ?
Ça fait déjà plus ou moins deux ans qu’on a commencé à se réunir. L’envie est née après avoir vu le documentaire Ovarian Psycos sur une brigade de féministes latinas issues des quartiers plutôt pauvres de Los Angeles et qui organisent des maraudes à vélo. Bon, ici c’est pas le même contexte – on vit à Bruxelles et pas à Los Angeles, on est pas majoritairement racisé·es non plus – mais il y avait quand même cette envie d’associer la lutte féministe et la mobilité douce. 

Quelles valeurs fémi­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­nistes vous défen­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­dez ?
On défend un féminisme intersectionnel, antiraciste, décolonial et transféministe. On essaye de croiser autant que possible les regards et d’inclure un maximum de personnes dans notre milieu et notre militantisme. On essaye aussi d’inclure une certaine dimension de diversité des luttes lors de nos événements. On organise parfois des rides pour soutenir une lutte particulière qui ne nous concerne pas directement mais qui nous tient à cœur et nous anime. Il y a souvent cette volonté de soutenir une autre lutte, un autre événement, un autre mouvement et de mettre l’accent sur des choses qui sont passées dans l’actualité.

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Rendez-vous Place du Trône à Bruxelles. Tout le monde est prêt à se lancer et attend le GO du collectif. Le groupe de percussion RoR est présent et met l’ambiance. 

Est-ce que tout le monde peut participer aux rides ?
Non, on organise des actions à mixité choisie, pour les femmes (cis ou trans), les personnes non-binaires et les personnes au genre fluide et sans hommes cis. Par contre on fait en sorte que les rides soient accessibles pour tous les niveaux et que ce soit accueillant et ouvert à un maximum de gens même si on sait que c’est pas toujours facile de faire du vélo à Bruxelles – on fait attention à la vitesse et aux pavés, par exemple. 

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Premier stop à la Place de la Chapelle, à côté du skatepark des Ursulines. Le groupe de percussions RoR en profite pour jouer une deuxième fois et les féministes sont plus motivées que jamais à continuer la ride et faire entendre leurs droits. 

C’est quoi vos principales revendications ?
Le but principal, c’est de réclamer l’espace public et dénoncer le fait que cet espace est généralement sexiste et violent pour les personnes des minorités de genres, racisées, pauvres, trans... Le vélo est un moyen de le faire parmi d’autres. En gros, l’espace est pensé pour les hommes cisgenres bourgeois et pas pour la mobilité de toutes et de tous. 

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« On roule sur quoi ? Sur le patriarcat ! » Passage dans la rue Blaes pour un arrêt devant l’Hôpital Saint-Pierre. Les féministes crient haut et fort leurs slogans pour se faire entendre pendant que les passant·es nous checkent et nous applaudissent.  

C’est-à-dire ? 
Les trajets que l’on fait et la façon dont on circule ne sont pas les mêmes selon notre genre, notre appartenance sociale ou nos capacités de mobilité et de validité. Ce sont des prises en compte qui commencent tout doucement à émerger mais qui sont plus du domaine de la gestion urbanistique. On le voit avec la façon de se déplacer des hommes blancs cisgenres riches : comme ils se déplacent principalement en voiture, on accorde plus d’importance aux routes. À l’inverse, on ne pense pas spécialement aux personnes qui circulent avec une poussette.

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Après la montée pour arriver au Palais de Justice de Bruxelles, un nouveau stop s’impose. Une fois de plus, les Déchainé·es prennent la parole et abordent cette fois la justice belge passive dans le traitement de certaines plaintes. « No justice, no peace », scandent les participant·es. 

Qu’est-ce qui vous fait tirer cette sonnette d’alarme à ce sujet ?
Un énième épisode de violence, d’agression , de harcèlement ou d’insécurité qu’on a chacune expérimenté à notre façon. Je pense que la plupart des minorités connaissent très bien ce problème. 

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La circulation est toujours compliquée au niveau du rond-point de l’Avenue Louise. Là, elle était littéralement à l’arrêt, sauf pour nous. 

Pendant la ride, les militant·es crient : « On roule sur quoi ? Sur le patriarcat ! » Quelle est l’importance des slogans et des cris dans les rides et le combat féministe en général ? 
C’est effectivement un slogan qu’on aime bien. Ça nous permet de montrer les deux volets de notre combat : on roule parce qu’on est plus fort·es ensemble et parce qu’on est contre le patriarcat. On essaye de renverser ça. Il y a aussi un slogan plus traditionnel : « À qui la rue ? À nous la rue ! », qui existe depuis 70 ans dans les milieux féministes. On en a une série et ils sont assez explicites.

Occuper la rue avec nos voix en criant, ça fait aussi partie de cette réappropriation de l’espace. Ça demande aussi du courage et presque de l’entraînement. Certaines personnes n’osent pas trop gueuler dans la rue au début. Ça peut prendre un certain temps avant de se sentir légitime alors que c’est très agréable comme sensation. Ces slogans disent aussi qu’on est pas obligé·es d’être discrèt·es et de passer rapidement sous le regard des passant·es. On peut être là, occuper l’espace, crier et chanter. Les supporters de foot le font depuis toujours et on ne les regarde pas forcément de travers.

« Les insultes qu’on reçoit, c’est pas parce qu’on fait trop de bruit. C’est parce qu’on dérange pour des raisons spécifiques. »

C’est le cas pour vous ?
Il y a des personnes qui nous soutiennent mais il y a aussi des réactions hostiles parce que ça ne parait pas normal de voir un groupe qui crie et qui occupe l’espace. Et en fait, c’est pas juste un groupe : ce sont des femmes qui font du bruit. Les insultes qu’on reçoit, c’est pas parce qu’on fait trop de bruit ; c’est parce qu’on dérange pour des raisons spécifiques. On s’attend à ce qu’on soit dociles, invisibles et silencieuses dans l’espace public alors que les rides, c’est tout le contraire. 

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On arrive à destination. Des militant·es nous attendent sur place et se joignent à nos slogans féministes criés haut et fort dès nos premières mètres sur la Place du Luxembourg, devant le Parlement Européen. La manifestation continue. 

D’autres photos de la ride plus bas.

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