Overseas Sung-A Yoon travailleuses servantes philippines
Culture

Dans une école qui forme les Philippines à devenir des servantes à l’étranger

On les prépare notamment à encaisser les maltraitances physiques et psychologiques dont elles seront victimes dans les pays où elles iront travailler.
Gen Ueda
Brussels, Belgium
20.10.20

« Sir, don’t do this to me! » ; une femme est jetée de force sur le lit, se débat et tente de repousser son agresseur. Sauf que Sir est en fait une femme avec une moustache grossièrement dessinée pour rendre la scène plus réaliste lors d’un exercice de mise en situation. Une prof enchaîne avec un cours sur les différentes manières de se défendre quand on se trouve seule avec son employeur. Pousser, tordre des pieds ou même se laisser faire ; parmi les propositions, la technique ultime du coup dans les testicules provoque l’hilarité générale. Avisée, la prof balance : « Vous riez, mais face à cette situation vous ne rirez plus. »

Ce jeu de rôle fait partie du programme que le centre de formation au travail domestique propose aux travailleuses philippines candidates pour aller bosser à l’étranger. Chaque année, elles sont près de 200 000 à quitter le pays avec l’aide d’un système institué par le gouvernement. À Dubaï, Hong Kong ou ailleurs, elles seront nounous ou aides ménagères. Toutes seront vulnérables et victimes de leur condition ; certaines reviendront dans un cercueil. La semaine dernière, The Guardian publiait la série du photographe Thomas Morel-Fort, faisant lumière sur les conditions de travail de celles qui travaillent à Paris, et sur leur existence tout court. En Belgique, il y a deux ans et demi, elles avaient pris la rue pour « montrer qu’elles existent ».

Dans son documentaire « Overseas », la cinéaste bruxelloise Sung-A Yoon a filmé quelques-unes de ces femmes et capté des moments délicats.

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VICE : Salut Sung-A. Comment t’en es arrivée à t’intéresser à ce sujet ?
Sung-A : La sociologue philippine Asuncion Fresnoza-Flot‬, chercheuse à l’ULB, a écrit un livre qui s’appelle « Mères migrantes sans frontières ». C’est une étude sur le cas des travailleuses philippines à Paris, leur nouvelle situation d'isolement et la manière dont elles vont essayer d'entretenir une relation affective avec leurs enfants et leur mari resté·es au pays. Ça m’a bouleversée. Quand je tournais « Overseas », je pleurais souvent derrière la caméra. D’un côté, il y a eu des moments de connexion et de joie humaine, mais quand j’entendais leurs histoires ou que je me rendais compte qu’elles allaient quitter leurs enfants deux jours plus tard, c’était dur.

Comment ça se passe en tant que travailleuse si tu veux suivre le genre de formation que t’as filmé ? 
En général, les femmes qui veulent travailler à l'étranger commencent par faire une demande aux agences de recrutement, qui font ensuite le lien avec les employeur·ses à l'etranger, faire passer les castings, établir les contrats, etc. Ce sont ces agences qui vont les amener aux centres de formation ; la formation est obligatoire. Si elles veulent briser le contrat une fois à l'étranger, c'est l'agence qu'elles vont contacter en premier. C'est censé être une protection, mais en réalité, tout dépend des agences. Il y en a plusieurs aux Philippines, peut-être 3 500.

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La formation dure combien de temps ? 
Officiellement, 216 heures. Après, les centres de formations répartissent ces heures comme ils le veulent.

« Toutes les situations des jeux de rôle dans le film sont construites et choisies par les femmes qui ont déjà une expérience à l’étranger. Tout ce qu'on voit s’est déjà passé pour l'une ou l'autre.  »

Les scènes des jeux de rôle sont très intenses.
C'est frappant à quel point certaines de ces femmes qui sont déjà parties à l’étranger sont capables de se mettre dans la peau de l'employeur·se abusif·ve. Toutes les situations des jeux de rôle dans le film sont construites et choisies par les femmes qui ont déjà vécu une expérience à l’étranger. Tout ce qu'on voit s’est déjà passé pour l'une ou l'autre.

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La femme à droite – forte d’une première expérience à Dubaï – joue le rôle de l’employeuse colérique et injuste. Celle qui lit le journal est grimée en homme ; elle joue son mari.

On leur dit concrètement qu’il y a des risques de viols. Ça va loin niveau préparation mentale. Il y en a beaucoup qui abandonnent après les premiers jeux de rôle ? 
L’une des femmes du documentaire a décidé de ne plus partir. Si le jeu de rôle a joué ? Je ne sais pas. Ce sont des histoires très individuelles. Je n’ai pas de chiffre exact mais une fois à l’étranger, la raison première pour laquelle les femmes brisent leur contrat, c’est le mal du pays, avant même les abus.

Du coup, une fois à l’étranger, on imagine aussi que leurs rares moments de répit leur font en fait prendre conscience de leur solitude.
L’une des femmes qui est dans le film a brisé son contrat à Hong Kong. Elle n’avait pas de chambre à elle et on la faisait dormir dans la buanderie sur un espèce de matelas posé sur la machine à laver. Quand, le soir, elle voulait parler à sa famille, les employeur·ses disaient qu’elle faisait trop de bruit. Tu peux l’imaginer le mal du pays, là. Évidemment, des choses plus tragiques peuvent arriver, comme la mort. Tous les jours, il y a des cercueils qui reviennent depuis l’étranger.

Il y a des organisations qui s’occupent d’accompagner ces femmes à leur retour ; pour réparer les éventuels dommages psychologiques ? 
Je n’en ai pas vraiment entendu parler, non.

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Une certaine sororité se développe entre elles pendant leur formation. Elles arrivent à maintenir ça à l’étranger, avec celles qu’elles retrouvent ou qu’elles rencontrent ? 
Si elles partent au Moyen-Orient, elles n’ont pas de jours de congé ; donc sortir pour se voir n’est pas possible. À Hong Kong, elles ont un jour de congé – si l’employeur·se respecte le contrat –, et j'en connais qui se sont rencontrées parce qu'elles avaient justement le même jour de congé. Elles continuent à se voir ; les réseaux sociaux permettent aussi de garder le lien et de perpétuer ce qu'elles ont construit. Il y en a d'autres qui coupent les ponts avec tout le monde.

« Les Philippines vivent vraiment de l’exportation de cette main d'œuvre bon marché. La majorité des personnes déployées à l’étranger sont travailleuses domestiques. Tout l'argent envoyé à la famille est taxé, et comme c’est dépensé dans le pays, ça fait vivre le pays. Cet argent représente plus de 10% du PIB ; c’est énorme. »

Financièrement, ça marche comment ?
Le pays est dépendant de ce système. Les Philippines vivent vraiment de l’exportation de cette main d'œuvre bon marché. La majorité des personnes déployées à l’étranger sont travailleuses domestiques. Les hommes travaillent dans les ferries, dans la construction… Tout l'argent envoyé à la famille est taxé, et comme c’est dépensé dans le pays, ça fait vivre le pays. Cet argent représente plus de 10% du PIB ; c’est énorme. Et la demande au niveau du travail domestique augmente chaque année.

Le problème aux Philippines, c’est que les salaires sont tellement bas que t’as beau avoir fait des études supérieures ou avoir un job valorisé, ça ne te permet pas forcément d'économiser. Si t’es infirmière par exemple, t’es quand même obligée d’aller faire le ménage à l’étranger si tu veux que tes enfants aillent dans une bonne école ou construire ta maison, etc.

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Quand elles reviennent au pays, elles arrivent à concrétiser les projets qu’elles avaient avant d’aller à l’étranger ou elles s’embourbent dans un cercle vicieux et repartent ailleurs ?
Il y a énormément de cas différents. Déjà, les femmes qui veulent partir sont issues de classes différentes, certaines de la classe moyenne supérieure, d’autres viennent de la campagne et ont beaucoup plus de difficultés économiques. Ces femmes partent malgré les abus qu’on leur expose parce qu’elles vont acquérir un pouvoir économique ; elles sont valorisées.

À la base, elles pensent qu’elles vont juste partir deux ans et qu’elles pourront économiser, mais malheureusement, le cycle du travail à l’étranger se perpétue pour certaines ; si t’as commencé à payer la scolarité de tes enfants, par exemple. On va parfois leur demander d’aider leurs proches financièrement pour un mariage, un enterrement, ou des frais médicaux. Certaines n’arrivent pas à dire non à leur famille, leurs ami·es ou leurs voisin·es, donc elles n’arrivent pas à revenir avec de l’argent.

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En tant que cinéaste, tu t’es identifiée à ces femmes durant le tournage ?
Je me suis en partie connectée à ma propre histoire. Je suis née en Corée, je suis arrivée en France à l’âge de 9 ans et je n’ai pas vu mon père pendant 20 ans. Mon précédent film, « Full of missing links » racontait la recherche de mon père en Corée du Sud. Quand j’ai lu le livre de Asuncion Fresnoza-Flot‬, j’ai vu qu’il y avait quelque chose de la séparation filiale mais aussi du choc culturel, de la souffrance liée à un décalage culturel et de l'incompréhension venant d’un autre pays. On ne peut franchement pas comparer les deux situations, mais je me m’identifias facilement à leurs enfants. C’est un déchirement affectif terrible, sachant aussi l’isolement qu’elles vont connaître, une fois à l’étranger.

En France, j’ai souffert d’une séparation filiale mais aussi d’une position d’étrangère pas facile à vivre, confrontée à des stéréotypes. Dans le film, j'avais envie de briser les stéréotypes qui collent à ces femmes. On dit d’elles qu’elles sont naturellement faites pour s’occuper des vieilles personnes ou des enfants, qu’elles sont naturellement joyeuses, gentilles et dociles. Il y a tellement de travailleuses philippines dans le monde qu’on généralise, pourtant ça n’a aucun sens d’accoler des qualificatifs à un peuple entier.

« Overseas » sera projeté le 22/10 au Cinéma Vendôme à Bruxelles, le 12/11 au Centre Culturel de Genappe, le 18/11 au Kinograph à Bruxelles, le 19/11 au 2l’Aut’Côté à Mouscron et à l’Imagix à Huy.

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