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Collage : Vincent Vallon

Passage en revue de toutes ces raclures qui profitent du coronavirus

Élites mondiales décomplexées ? Télévangélistes sans foi ni loi ? Industrie florissante du papier toilette ? Pangolins libérés ? Certains s’en sortent finalement pas trop mal avec cette pandémie.
Marc-Aurèle Baly
Paris, France
29.3.20

C'est tout à fait classique en temps de crise : toutes les sous-espèces de l'humanité vont tenter de s'engouffrer dans la brèche et de s’octroyer une part du gâteau. Mais si la plupart sont assez communes et opèrent pendant le reste de l’année (genre, le capitalisme dérégulé), « aux temps du coronavirus », comme il est désormais coutume de nommer cette période, certains se démarquent du lot. Et rivalisent d’invention au niveau de la fils-de-puterie. Mais plus surprenant encore, il semblerait que cette crise sanitaire majeure soit heureuse pour certains qui bénéficient d'avantages plutôt inattendus, et assez mérités quand on y réfléchit un peu. Comme les pangolins par exemple.

Les business bidons sur Internet

En première ligne, les escrocs à la petite semaine vont bien sûr tenter de profiter de la situation. Et le plan parfait est encore de jouer sur la crédulité des clients apeurés. Internet apparaît bien évidemment comme l’eldorado de ces attrape-merde véreux. On peut y distinguer deux types d’entourloupes. D’une part, les truands un peu grandeur nature, comme ceux qui viennent d’escroquer une société pharmaceutique de Rouen de 6,6 millions d’euros, laquelle avait cru passer une commande massive de masques et de gels chez son fournisseur habituel. Mais ces derniers s’étaient fait usurper leur identité par une fausse société comme le révélait le Parisien cette semaine. L’argent est arrivé à Singapour et les responsables du méfait ont disparu. On ne sait où, mais on imagine avec le sourire aux lèvres et des valises pleines de billets.

À plus petite échelle et à la vue du plus grand nombre, il suffit juste de tendre l’oreille pour voir des choses pas nettes. Plein de produits apparaissent soudain dans ma timeline dont je n’avais semble-t-il pas eu besoin jusqu’alors, comme des cours de sport en ligne pour choper un buste en V en 28 jours, des masques super protecteurs contre tous les virus (rappelons que la communauté scientifique ne s’accorde pas vraiment sur le sujet, certains allant jusqu’à dire qu’on peut être contaminé en les touchant par réflexe, alors même que subsistent des manques criants de masques adaptés), et des post sponsorisés par Wish pour des godes ceintures. Ce dernier point montre en tout cas qu’il y a très probablement un bug dans les algorithmes. Quoique.

Forcément, tous les forceurs d’Internet s’engouffrent dans la brèche, que ce soit aussi bien des télévangélistes au rabais que des diseurs de bonne aventure en tous genres. Dans le genre, on trouve par exemple des sites de développement personnel déguisés en startup nation (ou l’inverse) qui vous proposent de profiter de la crise sanitaire pour devenir un coronapreneur. Ce qui est bien, c’est qu’on n’a pas besoin de fouiller bien loin pour flairer l’arnaque.

Internet d’une manière générale

Puisqu’on est tous postés devant notre ordi faute de mieux, à ce jeu-là, ce sont forcément les GAFA qui ramassent la monnaie. Et encore plus que d’habitude, c’est Amazon qui s’engouffre dans la brèche. Et il ne se prive pas d’embaucher à tour de bras. Lundi dernier, l’entreprise de Jeff Bezos a annoncé 100 000 embauches. La plupart des employés doivent continuer à venir sur leur lieu de travail sans respecter les consignes de sécurité ni la plupart des mesures barrières. De plus, ils seront privés de salaire s’ils ne viennent pas au travail, ce qui a même mené Bruno Le Maire à monter au front, c’est dire.

Pour ce qui est des services de streaming, tout le monde se rue tellement dessus que Netflix a pris des mesures pour réduire son trafic, en baissant notamment de 25% la qualité de ses vidéos. Ce qui veut sans doute dire que leurs couilles en or pèsent tellement lourd qu’ils n’arrivent même plus à les porter**.**

Signe que ça ne sent pas très bon pour l’avenir de l’humanité, on voit même apparaître des influenceuses Coronavirus – mais bon, s’il y a du porno coronavirus, alors pourquoi pas ? En tout cas, autant de signes qui montrent selon les experts mandatés, qu’à force, Internet risque bien de saturer. Pour soulager la bande passante, vous pourriez peut-être arrêter groupes communautaires pour vous refiler vos bons plans et vos cours de yoga en ligne, merci.

Les commerces de première nécessité (pour se transformer en gros tas de merde)

Pour une raison que la raison ignore, certains ont choisi ces dernières semaines de se jeter comme un seul homme sur les pâtes et le P.Q – mais on l’imagine aussi, tout ce qui est junk food, jeux vidéos, sextoys et films nuls téléchargés illégalement, bref tout ce qui nous permettra de nous complaire dans notre crasse en regardant le plafond et en espérant que le temps passe plus vite. Si on suit la logique des choses, on devrait tous arrêter de se laver et commencer à se sentir merdeux rapidement.

On devrait vite passer aux commandes moins orthodoxes, comme la weed, déjà testée, mais également, dans un premier temps, le donormyl et la mélatonine, puis le zolpidem, et enfin le xanax, l’ecstasy, la cocaïne, et vous connaissez la suite. Un ami m’a d’ailleurs confié récemment : « Si tu prends un whisky en même temps qu’un stilnox t’es défoncé. J’avais l’impression que ma tablette était en 3D et que des gens en sortaient. Je sais pas ce qu’ils mettent dedans mais le lendemain t’es tout refait, tu peux soulever le monde. » Tout ça pour dire que contrairement à ce qu’on pourrait penser, les dealers ne font pas le confinement comme tout le monde. Certains, en plus de braver la tempête, en profitent même pour brader leurs prix. Dépêchez-vous, car il n’y en aura pas pour tout le monde.

La connerie dans toute sa diversité

Au-delà des grands esprits qui se révèlent épidémiologistes, infectiologues ou experts en géopolitique du jour au lendemain sur les réseaux sociaux, certains se démarquent pour leur capacité inouïe à repousser toujours plus loin les limites de la connerie. Il n’y a eu qu’à observer cette faune qu’on appelle les Parisiens dernièrement, ces génies qui ont cru bon de se déplacer « en région » pour mieux propager le virus (et ce en dépit de toutes les recommandations de nombreux médecins et personnel hospitalier) car ils ne supportaient pas l’idée de passer quelques jours avec eux-mêmes entre quatre murs. En Espagne, certains vont même jusqu’à ne pas se refuser une petite partouze parce que bon quand même, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour son petit confort. Au cas où, le Claq rappelle cette vérité, toujours bonne à prendre : « Il n’est pas moins risqué de sucer que de se faire la bise. »

Mais peut-on vraiment leur en vouloir, quand on voit que les instances gouvernantes ont pendant un temps, plus ou moins consciemment encouragé ce type de comportement. Surtout quand Macron poussait encore les gens à aller au théâtre il y a un peu plus d’une semaine, et visiblement, Agnès Buzyn était au courant depuis deux mois. Lordon résume la situation ainsi dans Le Monde Diplo : « Quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise. »

Mais la palme revient sans doute à ces artistes et ces écrivains du confinement qui publient leur « journal de confinement », en oubliant complètement la notion de privilège de classe, telle que Leila Slimani dans le Monde qui compare sa situation dans sa grande maison de campagne à la Belle au Bois Dormant ou au Comte de Monte-Cristo, ou encore Marie Darieussecq qui écrit dans le Point, qu’elle doit « planquer au garage sa voiture immatriculée à Paris ». Finalement, Lou Doillon remportera sans doute le Goncourt de l’indécence, lorsqu’elle dit sur France Culture que les commerces de dessin devraient être considérés comme « essentiels à la nation ».

D’autres illustres représentants de la nation, telles que Carla Bruni, se contentent quant à eux de tousser sur leur voisin et de claquer la bise à tout le monde lors de défilés pour des marques de luxe. Ce phénomène va même toucher jusqu’aux plus hautes instances de l’état, comme le président brésilien Bolsorano, qui après avoir laissé plané le doute quant à sa potentielle contamination, se fend d’un bain de foule pépouze pour nous dire qu’en fait, tout va bien. Quelle est la stratégie politique derrière ? Surtout, est-ce que ça importe vraiment ?

Les pangolins et la vie sauvage

« On entend les oiseaux et l’air est tellement pur », c’est le genre de phrase parisiano-parisienne qui te fait croire qu’il suffit de couper 3 klaxons le dimanche pour que la pollution soit éradiquée dans la ville la plus dégueulasse de France. Il n’empêche, il est vrai que l’eau du canal de Venise est devenue claire et que l’on y aperçoit de nouveau des petits poissons. La Chine n’a jamais été aussi peu polluée depuis que tout le monde est chez soi. Mais attendons juste le retour à la normale et on en reparlera.

S’il y a un effet vraiment notable et durable, c’est qu'après avoir statué sur le sujet, la Chine a désormais complètement interdit le commerce et la consommation d’animaux sauvages. On ne pensait pas que dans toute cette histoire, ce sont les pangolins qui allaient s’en tirer à bon compte.

Les collapsologues et les décroissants...

La privatisation d’aéroports de Paris suspendue, la réforme des retraites repoussée, Macron qui se fend d’un discours « de gauche », il n’en faut pas plus pour se dire que le système tel qu’on le connait est en train de s’effondrer. Beaucoup en appellent à revoir intégralement notre modèle de société, à l’image de l’économiste Thomas Porcher dans Libération, ou du philosophe Dominique Bourg, qui déclare que « S’il y a vraiment quelque chose qui met un coup d’arrêt à l’idéologie du progrès, c’est ce qu’il se passe aujourd’hui. »

...mais en fait, plutôt le néolibéralisme

Le discours inaugural de Macron a fait croire à certains que le Président avait viré sa cuti libérale. Mais ce serait oublier que Sarkozy a prononcé le même type de vocabulaire « solidaire » en 2008 lors de la crise des subprimes, et que revenu à la normale, et bien… tout revenait à la normale. D’ailleurs, de samedi à dimanche, l’état a voté un projet de loi permettant l’instauration d’un état d’urgence sanitaire qui revient notamment sur les 35 heures et le droit des entreprises à modifier les congés payés de leurs employés. Pensée émue également pour Muriel Pénicaud qui appelle à « challenger les entreprises » pour que les employés se mettent au turbin en continuant à se rendre au travail. Enfin, surtout les plus précaires et les moins protégés. Et pendant ce temps-là, aux Etats-Unis, deux sénateurs républicains se sont vus accusés de délit d’initié – juste avant la crise, ils vendaient toutes leurs actions, tout en rassurant leurs ouailles quant à la dangerosité du virus.

D’une manière générale, les élites mondiales profitent toujours de ce genre de situation en temps de crise. C’est ce que Naomi Klein appelle « le capitalisme catastrophe ». Chez nos collègues de VICE à New York, dans un article intitulé « Comment l’élite mondiale va tenter d’exploiter la pandémie », elle déclarait d’ailleurs dernièrement : « Si vous êtes un économiste du libre marché, vous comprenez que lorsque les marchés échouent, vous vous prêtez à un changement progressif qui est beaucoup plus organique que le type de politiques de déréglementation qui favorisent les grandes entreprises. La doctrine de choc a donc été développée comme un moyen d’éviter que les crises ne cèdent la place à des moments organiques où des politiques progressistes émergent. » On repassera pour la révolution.

L’industrie pharmaceutique

Les actions Fujifilm, qui développent un antigrippal qui fonctionnerait vraisemblablement contre le coronavirus, décollent en bourse à Tokyo. Pendant ce temps-là, le professeur Raoult fait des émules à Marseille, et on se dispute pour savoir qui de l’OMS ou des lobbies pharmaceutiques aurait à y gagner. Et pendant ce temps-là, en entreprise italienne aurait vendu « 500 000 tests aux Etats-Unis qui auraient pu subvenir à la moitié nord du pays », selon Le Vif. Quoiqu’il se passe, quand on aura fini avec tout ça, si le druide Raoult avait raison avec sa potion magique à la chloroquine, il y a fort à parier que Macron se fasse défroquer pour ne pas avoir opté pour le dépistage massif. Attention tout de même que certains n’en profitent pas pour faire grimper le prix du Plaquénil à 375 euros le comprimé – voir le point précédent.

La musique de chambre (et globalement la musique de merde)

On vous voit tous venir avec vos mixes du confinement, vos disques fauchés de bedroom producers du dimanche et vos albums de merde enregistrés à la guitare sèche au coin du feu pour dire que vous vous sentez seul, que votre coeur saigne, et que seul l'amour triomphera au temps du coronavirus. En temps de crise, c'est souvent pas la musique qui gagne à la fin.

Les journalistes

Mais bon, les pires dans cette histoire sont sans doute ceux qui surfent de manière éhontée sur une crise sanitaire majeure, trop contents d’avoir trouvé en « coronavirus » un nouveau mot-clé magique qui leur fera plein de trafic. Ce sont souvent les mêmes qui publient frénétiquement sur le sujet, pour dire souvent tout et n’importe quoi, et qui se contentent de listicles en scrollant sur Twitter et Facebook en déguisant leur revue de presse en papiers longs et fouillés. Oh well.

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