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Société

On a discuté avec des soignants qui se sentent déjà oubliés

« Il faut changer beaucoup de choses mais, en priorité, il est nécessaire de débloquer des fonds. On ne peut plus supporter les suppressions de postes ou de matériel. Nous enlever des moyens c’est nous empêcher de travailler et ça n’est plus possible. »
17 juin 2020, 9:17am

Le temps des applaudissements est terminé. Honorés tous les soirs à 20 heures par des Français flippés face à l'épidémie de Covid-19, les soignants sont descendus dans les rues de plusieurs villes françaises, mardi 16 juin, afin de réclamer plus de moyens pour l'hôpital et des augmentations de salaires pour celles et ceux qui ont été élevés au rang de « héros » ces derniers mois. À Paris, plusieurs milliers de manifestants – 18 000 selon la police et 30 000 selon les organisateurs – se sont rassemblés devant le ministère de la Santé, rue de Ségur, avant de défiler jusqu'aux Invalides. Tous, qu'ils soient médecins, infirmiers, aides-soignants, ambulanciers, étudiants, ont crié leur ras-le-bol devant le manque de moyens, de reconnaissance, et la lente mort de l'hôpital public et du système de santé français. Ils ont demandé des comptes à Emmanuel Macron et Olivier Véran, ministre de la Santé, qui se sont engagés à en finir avec la « paupérisation » du personnel soignant et à augmenter les salaires.

Alors que se déroule depuis le 25 mai le Ségur de la santé, vaste concertation visant à réformer le système hospitalier, VICE a posé quelques questions à certains manifestants.

Clém, psychologue, hôpital psychiatrique de Mantes-la-Jolie

VICE : Pourquoi es-tu dans la rue ?
Clém : Ça fait des années que l’hôpital public est en train de mourir et le gouvernement n’en a rien à taper. On a des lits de réa qui disparaissent, pas assez de postes, de places ou de budget. On est tellement en sous-nombre au niveau des aides-soignantes et des soignantes qu’on ne peut ni aider les patients convenablement, ni faire notre travail correctement. Je suis dans la rue parce qu’on est épuisé et qu’on en a marre. Moi, je suis psychologue donc ça va, mais je le vois auprès de mes collègues. On n’est pas du tout considéré alors qu’on devrait avoir au minimum de quoi sauver l’hôpital public.

« Il faut effectivement des réformes mais uniquement celles qui donneront une plus grande liberté aux soignantes et leur permettront d’exercer leur métier de manière plus sereine »

Qu’est-ce que tu attends du gouvernement ?
Je pense qu’il faut changer beaucoup de choses mais, en priorité, il est nécessaire de débloquer des fonds. On ne peut plus supporter les suppressions de postes ou de matériel. Nous enlever des moyens c’est nous empêcher de travailler et ça n’est plus possible. Il faut effectivement des réformes mais uniquement celles qui donneront une plus grande liberté aux soignantes et leur permettront d’exercer leur métier de manière plus sereine. Aujourd’hui, on est dans une situation où l’on n’en peut juste plus.

Est-ce que tu penses que la pandémie a changé quelque chose ?
J’avais l’espoir que, pendant la pandémie, les gens se réveillent. J’étais la première à dire que les gens allaient complètement oublier et passer à autre chose après le déconfinement. Mais là, je vois plein de gens qui ne sont pas soignants et qui participent à la manif. Ça change des rassemblements où ne sont souvent présents que les concernés. Ça montre que les gens s’intéressent à notre combat et y sont sensibles. J’ai l’impression qu’il y a aussi une couverture médiatique plus importante de nos revendications. J’espère que ce n’est pas éphémère et que les gens continueront de nous soutenir.

Hélène, infirmière dans un centre de santé de la mairie de Paris

VICE : Pourquoi es-tu dans la rue ?
Hélène : Je suis surtout là pour défendre la profession d'infirmière, la revalorisation salariale et soutenir mes collègues de l'hôpital qui se battent depuis des années contre les suppressions de budgets et de lits. Je me devais d'être là aussi parce qu'ils ont tout donné durant la crise sanitaire.

Justement, cette crise sanitaire ne va-t-elle pas faire changer les choses ?
Visiblement non. Il n'y a qu'à voir tout ce qui a été annoncé : au début c'était open bar et aujourd'hui il n'y a pas grand-chose de concret, notamment pour la reconnaissance de certaines professions. Vingt ordres de médecins vont participer au Ségur de la santé, contre seulement deux ordres d'infirmiers. Je ne sais même pas si les aides-soignants vont être représentés. Ce n'est pas équitable et je ne suis pas sûre que les bons sujets y sont abordés. Je n'ai pas espoir pour le futur de notre profession.

« J'ai su me préserver en quittant l'hôpital public très vite »

Qu'est-ce que tu attends du gouvernement ?
Une revalorisation salariale car, tout le monde le sait aujourd'hui, on a des salaires de misère pour le travail que l'on fait. J'entendais récemment que les infirmiers avaient perdu 18% de pouvoir d'achat. Et puis des conditions de travail décentes à l'hôpital pour qu'on ne soit pas tout le temps à flux tendu. Si on a réussi a faire face à l'épidémie de Covid-19 ce n'est pas grâce à un gouvernement et un système qui ont réussi à s'adapter, mais c'est grâce à des hommes et des femmes qui eux ont réussi à s'adapter.

Dans ce contexte, qu'est-ce qui te pousse à ne pas changer de métier ?
Je suis infirmière depuis 7 ans et j'ai su me préserver en quittant l'hôpital public très vite parce que je trouvais que les conditions n'étaient pas réunies pour pouvoir être épanouie. Aujourd'hui j'ai des conditions de travail plus raisonnables que mes collègues qui travaillent à l'hôpital. J'aime mon métier au quotidien et je suis fière d'être infirmière car je me lève le matin en sachant que je sers à quelque chose.

Gabriel, médecin réanimateur à la Croix Saint-Simon

VICE : Pourquoi es-tu dans la rue ?
Gabriel : Je voudrais d'abord remercier tous les soignants de tous les hôpitaux qui ont participé à cet effort de guerre. Aussi bien dans les services directement concernés que dans les autres, ils méritent un grand merci. Ensuite, que le Ségur de la santé se mette en place est une chose, mais il y a des préoccupations qu'on veut mettre au cœur du débat. Il est anormal que la rémunération moyenne des infirmiers en France ne vaille que 0,8 fois la rémunération moyenne de tous les travailleurs français, selon les chiffres de l'OCDE. Ce n'est pas normal qu'ils soient tout en bas de la pile alors qu'ils se démènent au quotidien pour soigner et sauver. Ils le font avec du cœur, sans jamais compter leurs heures. Ce n'est pas normal qu'il n'y ait pas de reconnaissance des compétences spécifiques. Je pense notamment aux infirmières de réanimation que j'ai côtoyées durant la période particulière que nous venons de vivre. Elles font des dialyses, des ventilations complexes quotidiennement, c'est un défi qu'elles relèvent tous les jours alors que ce sont des actes qui feraient pâlir de peur n'importe quel autre soignant. Il faut 1 à 2 ans pour former un infirmier en réanimation et ce n'est reconnu nulle part, ce n'est valorisé nulle part. C'est la même chose pour tous les autres, les ASH [agents de services hospitaliers, NDLR], les aides-soignants qui se sont aussi défoncés pour faire face.

« On ne peut plus fonctionner avec un hôpital financiarisé, cela amène des effets pervers »

Cette crise sanitaire n'a-t-elle pas servi d'électrochoc ?
J'ai vu cet électrochoc dans l'opinion publique. J'ai été très sensible à cette démarche solidaire des gens qui applaudissaient à leurs fenêtres. Mais l'hypocrisie gouvernementale qui faisait des soignants des héros m'est difficilement supportable. J'espère de tout cœur qu'on sera entendu, même si je ne suis pas certain que cette manifestation change quelque chose. Attention, je ne veux pas être cynique, je veux être plein d'espoir. Il faut ce fatalisme et cet optimisme au quotidien pour avancer et on l'a prouvé pendant trois mois.

Donner plus de moyens à l'hôpital est une question de vie ou de mort donc...
L'hôpital est déjà moribond, groggy, et il aura du mal à se relever de cette crise sanitaire bien compliquée. Je crois vraiment que si on se targue d'être l'un des meilleurs système de santé au monde, il va falloir réfléchir à comment le préserver, dans la durée notamment. Et je ne suis pas si certain que le système de santé soit toujours une référence. On ne peut plus fonctionner avec un hôpital financiarisé, cela amène des effets pervers et fait des soignants des financiers eux-mêmes. Il faut forfaitiser le soin pour ne pas avoir à compter les petits soins. L'hôpital public est écrasé par la loi HPST [ Loi Hôpital, patients, santé, territoires, NDLR], il faut que ça change.

Sandrine, kinésithérapeute, hôpital Saint-Louis

VICE : Pourquoi es-tu dans la rue ?
Sandrine : Je suis ici pour manifester contre la dégradation toujours plus importante de l’hôpital public. On s’en rend compte tous les jours, nous qui y travaillons. Et son état a beau être particulièrement préoccupant, les pouvoirs publics ne donnent pas l’impression d’en avoir conscience ou de saisir l’ampleur des dégâts. Ils organisent un Ségur de la santé, mais n’invitent pas les professionnels. Qu’est-ce qui va se passer si ceux qui négocient sont des gens qui pensent et pas des gens de terrain ? On est aussi dans la rue pour redire qu’il y a une vraie souffrance du personnel soignant et qu’il faut effectivement une revalorisation des salaires. C’est important mais il n’y a pas que ça. J’insiste, l’hôpital souffre d’un vrai dysfonctionnement qu’il faut corriger.

Qu’est-ce que tu attends du gouvernement ?
J’attends une réforme plus profonde. J’attends que le gouvernement donne une priorité à la santé comme on peut donner une priorité à l’éducation. Que le secteur ne soit pas considéré comme un champ d’action parmi d’autres pour tenter de réaliser des profits. Dans la santé, on ne devrait même pas parler d’argent. On devrait juste donner suffisamment de moyens pour que chacun puisse être traité de la même manière, quel que soit son niveau social ou ses revenus. C’est ça l’assistance publique.

Sophie, infirmière aux urgences, CHI de Poissy/Saint-Germain-en-Laye

VICE : Pourquoi es-tu dans la rue ?
Sophie : Je suis dans la rue parce qu’il y a trop de problèmes dans le milieu hospitalier. Prenez la question du personnel. Il y a des départs à la retraite qui ne sont pas remplacés alors que ce sont des postes essentiels. Les directeurs veulent économiser en supprimant des emplois qui sont dits "en bas de l’échelle" comme la gestion du nettoyage ou du stockage. Conséquence, ces tâches sont redéployées sur le personnel soignant et les infirmières qui, à force de faire des choses qui ne sont pas initialement de leur ressort finissent par ne plus s’occuper aussi bien des patients. Je suis dans la rue pour dénoncer ça en particulier et un ensemble de choses. J’étais là en novembre lors de la dernière manifestation des soignants et je serai là aussi pour les prochaines.

« Nous, à l’hôpital, que vous soyez SDF ou président de la République, démuni ou plein de fric, c’est pareil »

Qu’est-ce que tu attends du gouvernement ?
J’attends qu’il nous écoute et qu’il écoute le peuple. Il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas du milieu médical ou paramédical et qui viennent nous prêter main-forte pour dire : ‘ce n’est pas normal que le gouvernement nous laisse mourir’. Les sénateurs, ministres ou députés bénéficient de meilleurs traitements dans les cliniques et les hôpitaux militaires que le reste de la population alors que tout le monde devrait être logé à la même enseigne. Il faut que les soins soient égaux pour tous. Nous, à l’hôpital, que vous soyez SDF ou président de la République, démuni ou plein de fric, c’est pareil. On pense d’abord à l’humain que l’on soigne. »

Stéphanie et Eva, infirmières dans le privé

VICE : Pourquoi êtes-vous dans la rue ?
Stéphanie : On est là parce qu’on est des soignantes en colère alors qu’on s’est battu jusqu’au bout de nos forces. On est assidu, on aime notre métier et on est toujours là pour les patients. En période de Covid, on s’est donné à fond. On était là pour faire des heures sup’ alors qu’on sait très bien qu’elles ne sont jamais payées. Aujourd’hui, on veut simplement que notre métier et nos efforts soient reconnus.

Eva : Je suis entièrement d’accord avec elle dit. Pendant la crise, les gens ont ouvert les yeux et parlé de super-héros. Nous, ça fait bien longtemps qu’on fait face au manque de personnel, de matos et d’heures sup’ non rémunérées. Professionnellement, c’est épuisant. Aujourd’hui, on espère pouvoir parler de ces conditions de travail et surtout, être écouté – pour une fois.

Qu’est-ce que vous attendez du gouvernement ?
Stéphanie : Il y a un gel des salaires depuis trop longtemps. Même Macron a reconnu publiquement l’importance de notre travail et à quel point nous sommes un rouage essentiel de la machine. On est fatigué psychologiquement et physiquement. On a tous perdu quelqu’un pendant la pandémie – chez nous c’était un urgentiste. On est allé au front, au péril de notre vie. On aurait pu dire non. On aurait pu ne pas travailler. Ça, il faut que le gouvernement le reconnaisse. On ne peut pas être une simple ligne de dépense aux yeux de l’État. Surtout, il ne faut pas nous dire qu’il n’y a pas d’argent parce qu’on sait que c’est faux.

Eva : Il y en a, c’est juste qu’il est très mal réparti. On a eu beaucoup de reconnaissance de la part des gens qui nous ont applaudis. Ça fait chaud au cœur, mais si derrière il n’y a rien… Alors OK, on est des héros, mais si on pouvait être des héros payés plutôt que des héros bénévoles, ça serait mieux.

Marie, infirmière en réanimation, vacataire

VICE : Pourquoi est-ce important de manifester ?
Marie : Le message n'est pas nouveau, depuis des années, des mois, nous appelons à l'aide sans réponse. Dans ce contexte de pandémie qui braque les projecteurs sur nous, je manifeste encore car nos voix peuvent avoir une chance de porter plus loin, plus fort. J'ai travaillé 6 ans à l'hôpital public, dans plusieurs réanimations, participé à des groupes de travail pour faire avancer nos pratiques, investi énormément de temps, cherché à acquérir des compétences toujours plus pointues afin de répondre au mieux aux exigences de la médecine d'aujourd'hui. J'ai été fière de mettre mes compétences au service de l'hôpital public, d'offrir des soins de qualité à tous, sans différence. J'ai fini par le quitter, exténuée, essorée, par ce rythme infernal. Dans une colère noire face à ce salaire de misère, ce mépris permanent du travail et des efforts fournis. Et cette histoire sonne comme une triste ritournelle, je suis une parmi des milliers d'autres... Je réclame justice, encore une fois, je suis inquiète pour la santé future de la France. Je manifeste pour que cesse ce gâchis.

Qu'est-ce que tu attends du gouvernement ?
Toutes nos revendications sont claires, relayées par tous les médias depuis des mois, bien connues de ce gouvernement, et depuis longtemps. J'attends un traitement digne de la puissance économique qu'est la France. J'attends qu'il soit franc, juste, et à la hauteur du service que nous rendons.

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