Culture

Et si on brûlait Christopher Nolan ?

Il faut à peu près 3 minutes de visionnage pour se rendre compte que Tenet apparaît comme le film le plus frappadingue, invraisemblable et tarabiscoté de son auteur.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR
28.8.20
tenet john-david washington film
TENTET (2020)

Après Dunkerque (2017), on aurait pu croire que Christopher Nolan privilégierait désormais une forme d’épure dans son cinéma, un peu comme David Fincher l’avait fait, dans un autre genre, à l’époque de Zodiac, en tentant un peu moins d’épater la galerie à chaque claquement de porte et en commençant par la même occasion à sortir ses meilleurs films. Sauf que maintenant que sort Tenet, film auréolé avant même qu’il ne soit sorti de la qualification de sauveur du cinéma du déconfinement, il nous faut à peu près 3 minutes de visionnage pour nous rendre compte que Nolan fait précisément le contraire : d’emblée de jeu, Tenet apparait comme le film le plus frappadingue, invraisemblable et tarabiscoté de son auteur.

L’intrigue est à peu près impossible à résumer, et consiste en une série de courses-poursuites en bagnoles à rebours de l’espace-temps, d’une inversion de l’entropie de la planète, d’apocalypse, de film d’espionnage pour choper du plutonium avec pour appât des faux tableaux de grands maitres, et vous aurez compris que je n’ai toujours pas pigé la moitié de ce que racontait cette grosse meringue métaphysico-boursouflée.

« En résulte un film extrêmement froid et technique, dont on ne peut essayer d’attraper des miettes théoriques en vol qu’en se surchauffant les méninges »

Il serait malhonnête de nier que dans un premier temps, toute cette confusion et ce mélange des genres ne soient pas assez jouissifs. Tenet apparait même comme le geste le plus radical de son auteur, dans le sens où Christopher Nolan ne fait même plus semblant de n’avoir plus rien à foutre de ces vagues concepts d’intrigue, de personnages, de lisibilité narrative ou de vraisemblance quelconque. Comme s’il cherchait à bourrer son cinéma de toutes ses marottes habituelles (en vrac : la foi, l’espace-temps, les gonzesses, l’eschatologie, la famille, faire de la pyrotechnie avec des bagnoles) tout en se débarrassant du surplus de gras qui plombe la majeure partie de sa filmographie et l’embourbe dans une sentimentalité débilitante (Interstellar, toutes les scènes où on voit Marion Cotillard).

En résulte un film extrêmement froid et technique, dont on ne peut essayer d’attraper des miettes théoriques en vol qu’en se surchauffant les méninges, tellement fou dans son jusqu’au-boutisme de l’épate qu’il en acquiert involontairement des teintes nanardesques – Kenneth Branagh en grand méchant oligarque russe à l’accent mal coupé au bortsch tout droit sorti d’OSS 117, la reprise quasi-parodique de la scène de fin de Casablanca où cette fois Robert Pattinson dit à John David Washington quelque chose comme « c’est le début d’une belle amitié… mais inversée », tandis que le spectateur se demande lui plus prosaïquement : « Putain, mais qu’est-ce que je suis en train de regarder là ? »

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Qu’on soit clairs, Tenet n’est pas un film atroce en soi, juste une grosse baudruche qui n’en finit pas de gonfler, gonfler, gonfler, sauf qu’à la place de l’éclatement de la bulle annoncée on se rend compte qu’on n’en a juste plus rien à foutre. Cette friction tient à peu près la moitié du film, et fait écho à la friction temporelle dont parlent les personnages principaux et qui menacerait de faire imploser le monde. Car oui, Nolan adore parsemer ses films de fines couches méta, d’easter eggs et de chausse-trappes narratifs en tous genres comme le sale geek qu’il est. Ici, ce sera le coup du palindrome du titre (Tenet peut se lire de gauche à droite comme de droite à gauche), dont on se demande s’il ne concerne pas l’intrigue tout court (est-ce que la fin ce serait le début ? tiens tiens…), dernier trick d’un cinéaste qui ne sait jouer qu’avec l’astuce, le truc, le tour de passe-passe.

Depuis le début de sa carrière, tout le cinéma de Christopher Nolan ne repose sur un même pacte avec le spectateur : lui faire croire quelque chose qui n’existe pas. Alors certes, vous me direz que c’est un peu le postulat de départ du cinéma depuis qu’il existe, mais Nolan l’investit de manière tellement naïve et ronflante à la fois qu’il est difficile de ne pas être assez soufflé. Ne serait-ce que pour le détester.

Ces tours de magie un peu cheap et extrêmement sophistiqués à la fois, c’est dans Le Prestige, histoire de deux magiciens rivaux à Londres au milieu du 19e siècle, qu’on peut en percevoir toute la force significative – sans doute parce que Le Prestige est justement son film le plus ouvertement méta sur ce qu’il raconte de son propre cinéma. Dedans, Christopher Nolan nous délivre une fois de plus un pensum ronflant sur ce que ça signifie de se sacrifier lorsqu’on est un artiste, en plus de nous servir en dessert un twist dégueulasse qui rappelle les heures les plus sombres de M. Night Shyamalan – mais en fait, c’était des jumeaux ! Surtout, Nolan apparait enfin pour ce qu’il est : un prestidigitateur à la petite semaine, dont l’audace et l’esbroufe ne reposent que sur l’artifice, qui menacerait de tout faire exploser si jamais le pot aux roses de la farce et attrape venait à être divulgué.

« C’est assez hallucinant de se dire que c’est cet objet filmique-là qui va sauver le cinéma »

Tenet serait donc l’aboutissement tout autant que l’anéantissement de cette démarche-là, comme si, faute d’avoir encore beaucoup de tours dans sa manche, Nolan jouait son va-tout et choisissait de tout faire imploser de l’intérieur, dans un geste un peu désespéré qui ressemble fort à sa toute dernière cartouche. Il est assez juteux de se rendre compte que tout le high concept de Tenet ne tourne quasiment qu’autour de l’auto-absorption (la première scène ne parle que de ça). Comme s’il n’y avait tellement plus d’espace autour de soi que le trick ultime serait de s’auto-saborder. Comme le dit un des personnages du Prestige en parlant des spectateurs de moins en moins impressionnables face aux tours de magie de l’époque : « They’ve seen a lot of tricks before. » En résumé, il va falloir envoyer la gomme si on veut encore capter leur attention. C’est assez marrant que Tenet fasse précisément l’inverse du coup : en chargeant la mule jusqu’à plus-soif, le spectateur finit par en sortir groggy et sans la moindre forme d’intérêt pour ce qu’il vient de subir.

C’est assez hallucinant de se dire que c’est cet objet filmique-là qui va sauver le cinéma. On serait tenté de dire que c’est le dernier clou dans le cercueil des salles d’exploitation, mais ce serait déjà lui faire trop d’honneurs. En arrivant à être aussi débile que le premier Marvel venu, tout en se prenant toujours plus encore pour 2001, on se dit tout de même qu’arriver à faire un film absolument imbitable de 2h30 à plus de 250 millions de budget dans le contexte économique et hollywoodien actuel relève de la part de Christopher Nolan, quoiqu’on en dise, d’une certaine forme de panache. C’est déjà ça qu’on ne lui enlèvera pas.

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