2020-05-29
Drogue

Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest : Partie 2/5

« La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police ; tout est payé par les chefs de la mafia colombienne. »
29 mai 2020, 8:32am

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Si vous aimez sniffer, et que vous comptez bien y aller de plus belle avec le déconfinement, voici un petit retour à la réalité pour vous : la trace coke que vous appréciez tant ne fait pas seulement des ravages dans votre nez, mais aussi en Afrique de l’Ouest. VICE est parti en mission à Abidjan, ville portuaire et capitale économique de la Côte d’Ivoire, mais aussi haut lieu stratégique du trafic de cocaïne.


Retour sur la Highway 10, la route de la cocaïne qui lie l’Amérique du Sud à l'Europe via l'Afrique de l'Ouest. Le 3 février dernier, à six heures et demie du soir, la marine ivoirienne intercepte une pirogue en bois avec pour équipage, cinq personnes et 411 kilos de cocaïne. Quatre jours plus tôt, la marine avait déjà repéré un voilier espagnol qui avait rendez-vous avec la pirogue, à 250 kilomètres au large de la Côte d'Ivoire. La cocaïne était conditionnée dans des emballages avec l’étiquette « Pacena Black », une bière bolivienne.

La marine ivoirienne qui intercepte la cargaison de cocaïne ; ça peut sembler logique, mais ça ne l’est pas tant que ça en Afrique de l'Ouest, où les autorités semblent bien plus susceptibles de prêter main forte aux cartels.

Ce qui suit semble tout droit sorti d'une série de crimes.

Les paquets de cocaïne interceptés dans une pirogue le 3 février. Elles portent des étiquettes « Pacena Black », une bière bolivienne (Photo : Marine National Côte d'Ivoire).

Le 12 Août 2008 à neuf heures du soir, Zainab Conté, l’épouse du président de la Guinée Lansana Conté, a été arrêtée à la frontière de la Sierra Leone. Elle avait voyagé dans un convoi de trois voitures de luxe transportant plusieurs centaines de milliers d’euros et de dollars en espèce, ainsi que quelques lingots d’or. Craignant un conflit international avec de possibles attaques de l’armée guinéenne, elle a été libérée douze heures plus tard suite à l'appel téléphonique du président guinéen à celui du Sierra Leone.

La raison de la visite de Zainab Conté en Sierra Leone : le rachat de la cargaison d’un avion qui avait été laissé sur le tarmac de l’aéroport international de Lungi un mois auparavant. La marchandise a été immédiatement saisie et se composait de 700 kilos de cocaïne, de fusils AK-47, et de munitions. La cargaison appartenait vraisemblablement au trafiquant de drogue et d’êtres humains Ousmane Conté, fils ainé du président guinéen. L’avion volait sous une fausse bannière de la Croix-Rouge.

Toutes ces infos ont été divulguées suite aux fuites des câbles de l’ambassade américaine en Sierra Leone qui ont fait l’objet d’un rapport de l’ONU. Depuis l’ouverture de la Highway 10 en 2006, les cartels de drogue colombiens ont tout fait pour mettre les chefs d’État et les gouvernements africains dans leur poche - et avec succès.

Mais ce n’est pas tout : en 2013, José Bubo Na Tchuto, amiral de la marine de la Guinée-Bissau voisine, a été arrêté sur son luxueux yacht par la Drug Enforcement Administration (brigade des stupéfiants Américaine, ndlr.) et envoyé dans une prison de New York directement en avion. Le vice-amiral s’est révélé être l’un des plus grands importateurs de cocaïne du continent africain. Le chef du service de renseignement de la capitale Bissau a été par la suite immédiatement renvoyé, faute de ne pas avoir remarqué les activités secrètes des Etats-Unis.

Une pirogue au large des côtes d'Abidjan. Les pirogues sont souvent utilisées pour le trafic de drogue (Photo : Daan Bauwens).

C’est le deuxième jour de nos recherches à Abidjan. Devant nous se trouve un Français, la soixantaine. Il était le conseiller personnel de l’ex-président, est toujours haut placé dans le monde politique et - on ne l’apprendra que plus tard - travaille pour les services secrets français. « La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police, de l’enseignement ; tout a été payé par les chefs de la mafia colombienne, qui ont construit des villas de luxe les unes après les autres sur toute la côte guinéenne », explique-t-il.

On se donne rendez-vous à Marcory, la banlieue libanaise d’Abidjan, dans un bar au style colonial. Il y a des palmiers en plastiques, des serveurs portent des arcs blancs tandis que des serveuses aux décolletés plongeants s'agrippent autour du cou de notre contact et l’embrassent de temps à autre sur la bouche.

« La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police, de l’enseignement ; tout est payé par les chefs de la mafia colombienne »

Rien ne semble le déstabiliser. Il poursuit : « Après la chute de l’amiral Bubo Na Tchuto, tout a changé. La cocaïne est arrivée dans plusieurs ports de la côte ouest africaine, mais surtout à Dakar et à Abidjan. »

Il n’a pas de preuve directe de l’infiltration de la mafia au sein des plus hauts échelons politiques ivoriens, à une exception près. Il ouvre son portefeuille et sort son permis de conduire. « Jetez un coup d’oeil. Il n’est pas incroyablement bien fait ce permis de conduire ? » Il brandit la carte plastifiée, pas plus grande qu’une carte de visite. « Il est fabriqué par une société spécialisée dans les permis de conduire. Notre ministre des transports est allé jusqu'à Medellin pour trouver une entreprise capable de faire d’aussi bons permis de conduire. Apparemment, on ne peut imprimer et plastifier aussi bien nulle part ailleurs qu’à Medellin. »

Raffineries de pétrole dans le port d'Abidjan, désormais l'une des plaques tournantes du trafic de cocaïne en Afrique de l'Ouest, après la Guinée-Bissau (Photo : Daan Bauwens).

« En tant qu’agent du gouvernement, j'ai enquêté sur les raisons pour lesquelles nos permis de conduire doivent être fabriqués en Colombie. Notre rapport a montré que personne n’avait aucune raison valable. Il a été rejeté sept fois par le Conseil des ministres. »

Il ne peut, ou ne veut pas, nous donner d’informations supplémentaires sur le trafic de cocaïne à Abidjan, mais veut nous aider dans notre démarche. Il pense qu’on devrait investiguer dans le monde du show-business. Comme dans d’autres pays africains, l’industrie de la musique servirait à blanchir les profits du trafic de drogue. En Côte d’Ivoire, les stars de la pop vivent comme des millionnaires, mais on ne sait pas d'où vient leur argent puisque seul un petit pourcentage de leurs fans a les moyens d’acheter des disques ou des places de concert.

« En Côte d’Ivoire, les stars de la pop vivent comme des millionnaires, mais on ne sait pas d'où vient leur argent puisque seul un petit pourcentage de leurs fans a les moyens d’acheter des disques ou des places de concert »

Le nom de DJ Arafat est le premier à sortir. DJ Arafat était chanteur, la plus grande star du très populaire style de musique ivoirienne : le Coupé-décalé. Décédé l’an dernier, il cultivait une certaine image de bad boy des ghettos d'Abidjan, là où les gangs de jeunes font souvent la loi. Il entretenait aussi de très bonnes relations avec le ministre de la Défense Hamed Bakayoko, qui serait encore plus puissant dans ce pays que le président Alassane Ouattara. « C’était un bon vivant, il était propriétaire d'une boîte de nuit à Paris et a une discothèque dans le sous-sol de sa villa à Riviera », précise notre source.

On connaît le quartier de la Riviera, aussi surnommée Beverly Hills par les habitant·es d’Abidjan. Pour échapper au contrôle de l'État et des services secrets, on s’est installés dans ce quartier grâce à l’aide de notre réseau personnel. On a obtenu l'autorisation officielle du ministère ivoirien de la Communication pour rédiger cette enquête sur la cocaïne ; l'État sait de ce qu’on fait ici, mais pas - encore - l'endroit où l’on vit.

Un coup de bol presque inespéré - et on ne le saura qu'au bout d'une demi-semaine - : le ministre de la Défense est notre voisin. On peut voir qui entre et qui sort de chez lui à tout moment. Mais l'espionnage se fait dans les deux sens. Une semaine après le début de l'enquête, un petit logo de micro apparaît soudainement sur l'un de nos iPhones. On le prend comme un avertissement, à partir de maintenant on va devoir être encore plus prudents.

Cette série a été réalisée avec le soutien du Money Trail Project (www.money-trail.org).

Cet article a été publié sur VICE FRBE.

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