Je suis « super-physionomiste » pour la police

Le travail de Kelly Hearsey consiste à identifier des gens à partir de séquences de vidéosurveillance. Et elle est étrangement douée pour ça.
7.9.20
police facies physionomiste
Photos via Kelly Hearsey

Depuis quelques années, de nombreux pays développent la technologie de l’intelligence artificielle pour suivre et surveiller leurs populations. La Chine est à la pointe de ce mouvement et, selon l'Union américaine pour les libertés civiles, les États-Unis pourraient lui emboîter le pas. Mais la reconnaissance faciale automatisée n'en étant qu'à ses débuts, des humains sont encore sollicités pour faire ce travail. Mais pas n'importe quels humains : seulement ceux qui possèdent une rare capacité à identifier et mémoriser avec précision des visages dans des séquences de vidéosurveillance, quel que soit l'angle, la granularité ou la fugacité de l'image.

Le terme « super-physionomiste », ou sa variante « super-reconnaisseur », est apparu en 2009 pour décrire les personnes capables de se souvenir de plus de 80 % des visages qu'elles rencontrent (la moyenne est de 20 %). Le mécanisme neuronal à l'origine de la super-recognition est encore largement inconnu, mais cette compétence serait génétique et ne toucherait qu’environ 1 % de la population.

Kelly Hearsey fait partie de ce 1 %. Elle travaille pour Super Recognizers International Ltd, une entreprise qui est sous contrat avec plusieurs services de police au Royaume-Uni. Elle a passé un test en 2018 et a obtenu le meilleur score jamais vu parmi plus de six millions de candidats. Depuis, elle travaille à plein temps dans des domaines aussi variés que les enquêtes pour homicide ou les événements sportifs (pour tenir à l’écart les supporters agressifs). Nous l'avons rencontrée pour savoir ce que ça fait d'avoir un vrai super pouvoir.

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Kelly et ses collègues. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

VICE : Salut, Kelly. Pourquoi as-tu décidé de passer le test en premier lieu ?
Kelly Hearsey : J’ai toujours su que j’étais douée pour reconnaître les visages. Une fois, dans la rue, j’ai vu une femme et je l’ai immédiatement reconnue : c'était la sœur de mon ami d'enfance, que j’avais vue pour la dernière fois il y a plus de trente ans. Je me suis approchée d'elle et je lui ai dit : « Amber, je n'arrive pas à y croire ! Comment ça va ? » Elle m’a juste regardée d'un air vide. C'est arrivé si souvent que je me suis dit que j’avais une bonne mémoire et que, de mon côté, j'étais parfaitement oubliable. Mais il s'avère qu’en une fraction de seconde – je n'ai même pas besoin de bien regarder quelqu'un, il me suffit de jeter un coup d'œil par-dessus mon épaule – je peux reconnaître une personne que je n’ai pas vue depuis plusieurs décennies. Ce sont de petites choses comme ça qui m'ont indiqué que je pourrais être douée là-dedans. C'est pourquoi j'étais très enthousiaste à l'idée de passer le test, et je suis heureuse de l'avoir fait.

Maintenant, non seulement tu reconnais des visages, mais tu les associes aussi immédiatement à qui ils sont et comment tu les connais. Il s'agit donc de mémoire aussi bien que de reconnaissance faciale, n'est-ce pas ?
Oui, et c'est pour ça que nous sommes vraiment bons pour les enquêtes, par exemple. Je n'ai pas besoin de m’asseoir et de mémoriser les traits du visage de quelqu'un. Il suffit de quelques secondes pour qu’il soit ancré dans ma mémoire. C'est flippant et cool en même temps.

Es-tu toujours précise ?
Oui, à 100 %. Ce n’est jamais approximatif, toujours solide et précis.

As-tu suivi un entraînement ou une formation après avoir découvert que tu avais cette compétence ?
Les tests sont très rigoureux. Chez Super Recognizers International, nous sommes très exigeants quant à la qualité des personnes que nous embauchons. Il y a différents niveaux et nous n'acceptons que la crème de la crème. Nous avons une formation sur la loi et l'analyse du comportement pour être déployés sur des opérations secrètes.

Quelle a été ta première mission en tant que super-physionomiste ?
C’était une enquête criminelle. Heureusement, ma passion pour le true crime m'a permis de poser toutes sortes de questions pertinentes à la police et de mener ma propre mini-enquête. J’ai obtenu de très bons résultats et de nouvelles preuves dans l’affaire. Depuis, j'ai mené trois autres enquêtes sur des meurtres très médiatisés. J’ai aussi été formée à la surveillance et je peux maintenant participer à des opérations secrètes. Je peux utiliser des radios secrètes et suivre des personnes ou des véhicules.

Une fois, je me suis retrouvée sur le tapis rouge aux National Film and TV Awards. Je surveillais des youtubeurs qui menaçaient de s’emparer de la scène – ils l'avaient déjà fait auparavant. J'étais donc en haut du tapis rouge, à la recherche d’individus malveillants, entourée de stars de la télévision et du cinéma. C'était cool !

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Es-tu nerveuse quand tu fais ces opérations secrètes ?
Pas nerveuse, non. Je me sens revigorée, excitée et absolument déterminée à faire le travail. Nous couvrons aussi les grands concerts dans les stades. Le dernier que j'ai fait, c'était Slipknot. Nous avons déployé quelqu'un à chaque entrée du stade. Nous avons scanné des milliers de visages, jusqu'à trouver la bonne personne.

Qui cherchiez-vous à ce concert ?
Des bandes de pickpockets qui opéraient souvent aux concerts de Slipknot. Nous avions de très bons renseignements sur la tournée précédente. Nous avons surveillé toutes les entrées et aucun des visages n'a franchi les portes. À la fin de la soirée, il n’a été rapporté aucune perte, aucun vol et aucun incident. Nous étions ravis, et le lieu aussi.

Travaillez-vous aussi sur les manifestations ?
Nous avons couvert le Royal Windsor Horse Show parce qu'il y avait eu un incident dans le passé où un manifestant s'était approché de la reine. Nous avons dû passer en revue 106 visages. Nous étions six. Nous avons été déployés à différents points d'entrée et nous avons localisé huit ou neuf des manifestants qui essayaient d'entrer. Un de mes collègues a pu repérer un des visages de la liste à environ 200 mètres de là. Uns de mes autres collègues a dit : « Voilà le numéro 62 ! » Elle avait pris la peine de mémoriser tous les numéros, ce qu'elle n'avait pas besoin de faire, Dieu merci.

Ça te plaît ? C’est un peu comme chercher « Où est Charlie ? »
Oui. J’aime tellement ce travail que parfois je dois me pincer. C’est un rêve devenu réalité. C'est tout simplement merveilleux, et j’ai hâte de voir ce que l’avenir me réserve.

Quelle est l'affaire la plus médiatisée sur laquelle tu as travaillé ?
J'ai travaillé sur une affaire qui est passée aux infos sur les chaînes nationales. Les policiers ont attrapé le meurtrier sur la scène du crime, mais ils voulaient savoir si c'était planifié, s'il avait été vu dans le coin, etc.

J’ai dû analyser quatre jours d'images de vidéosurveillance d’espaces résidentiels et de rues. Les quatre jours qui ont précédant le meurtre. J'ai aussi demandé la vidéo de sa garde à vue pour savoir exactement à quoi il ressemblait, ainsi qu'une photo d'identité. Pour faire court, j'ai trouvé 83 échantillons différents sur différentes caméras. J'ai pu savoir où il avait caché l’arme du crime, ce que les enquêteurs ne savaient pas. Grâce aux détails que je leur ai montrés sur les images, ils ont pu lier l’affaire à un précédent meurtre. Le criminel méritait une peine extrêmement sévère, ce qu'il a obtenu. C'était phénoménal.

Que sais-tu de la science de la super recognition ? As-tu des pouvoirs spéciaux ?
Il y a une partie du cerveau, dans le lobe frontal je crois, qui s’appelle le lobule fusiforme. C'est la partie qui reconnaît les visages. Tout le monde en est doté, mais il y a quelque chose de bizarre avec le mien. C'est une chose avec laquelle on naît et qu'on ne peut pas apprendre. Il y a des gens qui souffrent de « prosopagnosie » et qui sont incapables d’identifier des visages humains. Ils ne reconnaissent même pas leur propre visage dans le miroir. C’est atroce. À l’autre bout du spectre, il y a les super-physionomistes ».

Es-tu aussi douée pour reconnaître les émotions chez les gens ?
Non, ce n'est pas lié. Mais il y a des particularités. Par exemple, je peux aussi reconnaître les gens de dos, grâce à l'arrière de leur tête. Je crois que je reconnais une forme. D’autres peuvent reconnaître quelqu'un à partir de sa mâchoire. C’est ça le truc avec les super-physionomistes : nous n'avons pas besoin de voir le visage entier. Nous ne regardons pas les yeux ou la bouche, nous prenons tout en compte. C'est pourquoi nous pouvons les repérer en une seconde, parce que nous avons une vision d’ensemble, je pense.

As-tu une bonne mémoire, de manière générale ?
Non, malheureusement ! Certains d'entre nous ne retiennent pas les noms. Aussi, il y a peu de personnes atteintes d'autisme parmi les super-physionomistes. Le groupe avec lequel je travaille est complètement mixte, avec des profils différents, des compétences différentes, beaucoup de créatifs, mais pas tous. Ce sont tous des gens charmants, intéressants et différents, issus de milieux différents, donc cela ne semble pas être lié à d'autres traits. Mais il y a toujours des recherches scientifiques en cours.

Quelque chose à ajouter ?
Un petit message aux lecteurs : si vous pensez avoir un don pour la reconnaissance faciale, vous pouvez faire le test en ligne. Vous pouvez aussi vous rendre sur le site de l’Association of Super Recognisers qui contient des tonnes d'informations.

Merci, Kelly !

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