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Illustration : Elnora Turner 

Pourquoi sommes-nous obsédés par ce que mangent les influenceurs ?

Et que faut-il faire quand un influenceur ou un youtubeur promeut de mauvaises habitudes alimentaires ?
21.9.20

Il y a environ un an, Cassey Ho, qui fait des vidéos sur YouTube et qui tient le compte Instagram « blogilates », a entamé un « voyage de 90 jours » pour être « dans la meilleure forme de sa vie, une bonne fois pour toutes. Mentalement et physiquement ». Il semble que cela ait surpris certains de ses abonnés, car selon eux, Ho était déjà en super forme : elle était influenceuse bien-être depuis des années, des millions de personnes suivaient ses séances d'entraînement, elle proposait souvent des « idées de repas sains », etc. Bien sûr, elle avait parfois une relation un peu problématique avec la nourriture, racontant ses fantasmes culinaires, comme « un burrito de la taille d'un enfant » ou « une assiette de spaghetti de la taille d'une pizza géante », et admettant qu'elle était sujette à la boulimie nerveuse.

Ce voyage de 90 jours a duré une année entière, au cours de laquelle Cassey Ho a publié de nombreuses photos de ses déjeuners et de son corps visiblement plus mince, au grand dam de certains de ses abonnés qui ont critiqué les portions et la carence en glucides de ses repas. Elle s’est défendue dans une vidéo, disant que « les fruits et les légumes SONT DES GLUCIDES !!! » et que « les glucides perturbent ma digestion, me donnent des gaz, des ballonnements et me rendent léthargique. Donc, je les consomme sous d'autres formes, comme les fruits et les légumes ».

Récemment, elle a également été critiquée pour une vidéo sur TikTok dans laquelle elle faisait l'éloge du « test de la banane » pour savoir si vous avez vraiment faim (si vous n'avez pas envie de manger une banane, cela signifie que vous n'avez pas vraiment faim, critère qui a été démenti par des diététiciens). Dans un post de juillet, en réponse à une critique sur son physique, elle a écrit : « Oh. Je vois que l'on essaie toujours de me diagnostiquer un trouble alimentaire… ARRÊTEZ DE VOUS APPROPRIER MON CORPS. Avant, j'étais trop grosse. Maintenant, je suis trop maigre. Ce n'est pas à vous de juger mon corps. » Deux mois plus tard, elle a publié une vidéo sur la façon dont elle a perdu 9 kg, dans laquelle elle fait la promotion d'un programme nutritionnel qu'elle a créé avec l'aide de son diététicien.

Dans les déclarations qu'elle m'a faites par l'intermédiaire de son manager, Ho s'est montrée plus diplomatique et m’a confié avoir souffert d’un trouble alimentaire dans le passé : « Oui, j'ai lutté contre l'orthorexie après avoir participé à un concours de bikini fitness en 2012. Sous la direction d'un coach, j'ai réussi à être super maigre et prête pour la scène en seulement 8 semaines. J'ai suivi un régime alimentaire très pauvre en glucides et très riche en protéines. On m’a appris à éviter les fruits… Ce n'était pas une alimentation durable à long terme. Il m'a fallu des années de travail sur moi-même pour me débarrasser de cette relation malsaine avec la nourriture, mais maintenant je suis enfin guérie. Je n'ai plus peur de la nourriture. Je la considère comme une source de joie et d’énergie ! »

Ho n'est qu'un exemple parmi tant d'autres influenceurs qui affichent ce qu'ils mangent pour perdre ou maintenir leur poids. Les vidéos de type « ce que je mange en une journée » sont un format très populaire auprès des vloggers, mannequins, actrices, coachs de fitness et autres personnes mystérieusement célèbres. Et nous avons une curiosité morbide pour la nutrition de ces personnes.

Mais très souvent, ces vidéos, surtout si elles sont réalisées par des personnes considérées comme conventionnellement minces et attirantes, provoquent un type de réponse particulier : d'abord la section des commentaires est envahie par des personnes qui accusent l'influenceur/vlogger d'avoir un trouble alimentaire et de promouvoir des comportements malsains, puis les fans qui font des commentaires élogieux, et parfois, l'auteur de la vidéo lui-même qui répond en disant que « c'est son corps et qu’il fait ce qu’il veut avec », ou que « vous n'êtes pas médecin alors ne parlez pas de choses que vous ne connaissez pas ». Tout le monde s'énerve et la personne dans la vidéo se remet tranquillement à manger ce qu'elle dit manger. Ces vidéos chauffent tellement le public que cela a donné naissance à un méta-genre dans lequel d'autres personnalités réagissent aux vidéos originales, déclenchant une nouvelle vague de controverse dans les commentaires.

Je pense que pour évaluer ce qui se passe ici, nous devons séparer certaines questions et les traiter une à une : 1. Une personne comme Ho doit-elle afficher ce qu'elle mange, même si elle précise que ses choix ne tiennent qu’à elle et qu'elle essaie de se distancier d'un quelconque avis médical ? ; 2. Ho mérite-t-elle être critiquée, sachant qu'aucun post ou ensemble de posts ne peut vraiment être considéré comme un tableau complet de la santé d'une personne ? Si l'on prend en considération le fait que les vidéos « ce que je mange dans une journée » ne sont que des vidéos, y a-t-il quelque chose de mal à les publier ? Y a-t-il quelque chose de mal à les critiquer ou à exprimer une inquiétude pour la personne qui les réalise ?

Ho, de son côté, pense que « chaque corps est différent, donc aucun régime alimentaire ou programme d'entraînement ne fonctionnera de la même manière pour tout le monde. Il est primordial que les personnes ayant une influence dans le domaine du bien-être enseignent à leurs abonnés l'importance de la découverte de soi pour mieux comprendre son corps. J'ai toujours partagé des expériences qui, je pense, peuvent apporter une contribution positive à la vie des autres, des choses que je recommanderais à un ami cher. »

« Instagram et d'autres plateformes sociales ont des algorithmes qui sont complètement impénétrables pour les utilisateurs, mais elles les ciblent avec des messages d'influenceurs, des publicités pour des produits et d'autres contenus que les entreprises pensent pouvoir rentabiliser – S. Bryn Austin, professeur à l'école de santé publique de Harvard

Aucun des experts à qui j'ai parlé n'a explicitement condamné les posts de Ho, mais tous ont exprimé leur forte désapprobation quant à la tendance des internautes à imiter l'influenceur. « En règle générale, pour obtenir des informations sur la santé et la nutrition, il convient de se tourner vers des sources crédibles et accréditées, spécialisées dans la prestation de programmes nutritionnels individuels, dit Maya Feller, diététicienne agréée. Il est compréhensible qu'une personne veuille suivre les traces d'une personnalité publique, mais parfois ce n'est pas prudent. Je voudrais également vous rappeler que nous ne pouvons pas savoir ce qui se passe dans la cuisine de chacun. Plus précisément, nous ne savons pas à quelles ressources ces personnes ont accès ni quel type d'équipe médicale les suit. »

« C'est clairement dangereux dans le sens où les gens modèlent leurs comportements sur les personnes qu’ils admirent », dit Lorien Abroms, professeure de prévention et de santé communautaire à l'université George Washington. Selon elle, il n'y a pas encore suffisamment de recherches sur l'impact des choix de santé des influenceurs, en particulier sur les jeunes followers, de sorte qu’il est difficile de se distancier de l'exemple négatif qu'ils peuvent donner.

On peut être tenté de traiter un influenceur de la même manière que l'on traite un ami, et dans ce cas tout se résumerait à la question de savoir s’il a oui ou non un rapport malsain avec la nourriture et avec son corps. Mais la réponse importe peu, car les réseaux sociaux ne sont pas la réalité. Ces posts, surtout s'ils sont rédigés par des personnes très célèbres, peuvent aller jusqu'à la fiction partielle ou complète. Il se peut que la personne mange plus ou moins que ce qu'elle le dit, qu'elle alterne les excès et les comportements purgatifs, ou même qu'elle mange tout à fait normalement, mais qu’elle se présente comme plus ascétique qu'elle ne l'est parce qu'elle a une stratégie et qu'elle sait comment faire fonctionner l'algorithme en sa faveur.

« Les publications de Cassey Ho ou de ses semblables n’apparaissent pas dans le feed des gens par hasard, explique S. Bryn Austin, professeur à l'école de santé publique de Harvard. Instagram et d'autres plateformes sociales ont des algorithmes qui sont complètement impénétrables pour les utilisateurs, mais elles les ciblent avec des messages d'influenceurs, des publicités pour des produits et d'autres contenus que les entreprises pensent pouvoir rentabiliser. Du point de vue de la santé publique, il peut y avoir de bonnes raisons de critiquer le message de Cassey Ho, mais ce serait viser trop bas. Nous devrions regarder plus haut, vers les plateformes sociales elles-mêmes, qui produisent des algorithmes à exploiter et à manipuler, et vers les sponsors qui profitent de la promotion des troubles alimentaires. »

TikTok a aussi fait la controverse : fin 2019, la plateforme a admis qu’elle supprimait les vidéos des personnes grosses, homosexuelles et handicapées. Le fait que son contenu semblait refléter uniquement des personnes jeunes, valides et belles dans le sens classique du terme n’avait rien à voir avec le mérite ; ce sont les personnes à la tête de TikTok qui ont imposé leurs propres critères et préférences au public.

Instagram fait l'objet d'un contrôle algorithmique très limité par rapport à Facebook (qui en est propriétaire) ou YouTube. La raison pourrait être qu'Instagram est un réseau social axé sur le style de vie, considéré comme un domaine moins dangereux que, par exemple, la politique ou les affaires. Il est difficile de comparer le culte de l'alimentation saine à celui de l'alt-right. Certes, cela a ouvert la voie aux tisanes détox et au charbon actif, mais cela ne détruit certainement pas le système démocratique. Mais il vaut la peine de bien regarder qui a du succès sur Instagram et quel type de contenu, et de se demander si c'est juste le marché libre qui fait son travail ou quelque chose de plus calculé qui exploite nos insécurités.

Peut-être sommes-nous tous prisonniers du même algorithme foireux, et même s’il serait appréciable que les influenceurs aillent à contre-courant et fassent des choix plus audacieux sur le contenu qu'ils diffusent, il serait encore mieux que les plateformes ne les récompensent pas pour cela.

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