Urban boat
Photos Vincent Vallon pour VICE FR

Avec l'Urban Boat, la vie, le travail et la teuf sont sur un bateau

Depuis deux ans, à Douai, un couple de citadins a décidé de retaper un bateau et d’en faire à la fois un lieu d'habitation, de concerts et de résidences d’artistes, tout en défendant une certaine idée de l’itinérance à l’heure de la vie d’après.
Marc-Aurèle Baly
Paris, France
4.9.20

De tous les vœux pieux d’urbains frustrés par leur mode de vie jugé sous perfusion, le « et si on plaquait tout pour vivre sur un bateau » est sans doute celui qui revient le plus souvent, juste devant les sempiternels « et si on montait un bar » ou encore « et si on allait vivre dans le Larzac pour se nourrir exclusivement de lait de chèvre demeter en intraveineuse ».

Il n’empêche, il nous est bien obligé de ravaler notre glaviot de Parisiens ethno-centrés aveuglement lancé sur ces pauvres bougres qui rêvent de décroissance et de révolution permaculturelle lorsqu’on se rend compte que certains joignent le geste à la parole. D’autant plus lorsque tu réalises que tu n’oserais jamais réellement franchir le pas, y compris maintenant que tu es plus que jamais tenté de gloser sur ce fameux « monde d’après ».

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C’est le cas d’Alexia et de Nico, fringants quadras propriétaires de la péniche Thabor. Grosse bicoque sur eau datant des années 60, ils l’ont eux-mêmes retapée et rebaptisée Urban Boat en référence à Urban Spree, centre d’art multidisciplinaire berlinois où travaille Nico une semaine par mois, après y avoir officié pendant plusieurs années comme co-directeur et homme aux multiples casquettes – qu’il porte bien par ailleurs. Ils ont non seulement élu résidence sur le bateau, acheté à Douai il y a de ça une petite paire d’années, mais ils ont également décidé d’en faire un lieu de vie, de travail et de fête, y élevant leur fille Rita âgée de dix ans, et y organisant pendant une période estivale extensive (de mars-avril à septembre-octobre, en gros) des concerts, des performances, des résidences d’artistes, des émissions de radios, des ateliers, entre autres projets culturels divers et variés.

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Il suffit de se rendre à Douai en ce mois d’août 2020 pour se rendre compte que non seulement tout ce fonctionnement ne coule pas forcément de source de prime abord, mais que les à-côtés et les chausse-trappes font partie intégrante de la traversée. Ce jour-là, alors que la petite équipée (composée également de Témaï, de Yann et de l’artiste Patricia Maincent qui s’occupe d’organiser des ateliers pour les enfants), vient de faire amarrage sur le canal du parc Jacques-Vernier pour y organiser une série de DJ sets, de concerts et de discussions, un tuyau rompt et la cuve se vide dans la marquise, laissant l’équipage sans eau courante pendant 2 ou 3 jours et obligeant le bateau à se ravitailler plusieurs dizaines de mètres plus loin, directement grâce au tuyau d’arrivée d’eau courante du parc. La manœuvre du bateau par Alexia laisse poindre de légères tensions.

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Ce que ne nient pas du tout dans un premier temps les occupants du bateau. Alexia : « Il faut savoir qu’on n’est pas des bateliers professionnels. Quand tu navigues et que tu transportes ce truc de 38 mètres, où y'a toute ta vie privée et ton projet professionnel, c'est une vraie aventure. Il suffit d’une écluse très petite, d’avoir une manœuvre compliquée, pour avoir des mises en danger réelles. Ce n’est pas comme quand tu fais une soirée où tout roule, où t'es amarré, et tout va bien. »

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Cela permet également de voir comment le rapport de force a été inversé dans le couple, notamment compte tenu du fait que Alexia est au capitanat, alors que Nico s’occupe plutôt du dur, c’est-à-dire de la programmation musique et du son : « C'était une grosse partie du projet de s'en servir pour réinterroger notre couple, et notre vie. C’est quand même intéressant à faire, et je pense que c'est assez rare. C'est pas forcément toujours simple, mais c'est plaisant. Ça donne lieu à des frictions forcément, mais parce qu'on a tout changé. » Leur vie, c’était à Berlin qu’elle se passait, durant les 12 années qu’ils y ont vécu ensemble d’abord en gérant le HBC, puis l’Urban Spree.

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Il est toujours intéressant de noter aussi que les problèmes se règlent a priori plutôt de façon organique sur le Thabor. Car tout est pensé pour être pragmatique. Lorsque le bateau arrive à bon port, il suffit de quelques heures pour tout déballer, monter, mettre en place, que ce soit une projection de fortune, comme ce soir avec la projection du Petit Baigneur avec Louis de Funès (pour rester dans le thème de la flotte), ou encore mettre en place une émission de radio, avec les enfants du centre de loisir local qui ne partent pas forcément en vacances. Aujourd’hui, ils ont organisé un programme en collaboration avec une radio locale, où ils passent leurs sons, font des mini freestyles et se vannent gentiment.

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Ça sent la bonne humeur, ça écoute du Niro et du Lacrim, bref, on pourrait dire que ça s’enjaille si on était en 2014. On sent une volonté manifeste de créer du tissu associatif, sans non plus imposer ses idées comme des sortes de colonisateurs en goguette armés des meilleures intentions (Nico me dit un moment que, bien qu’ils viennent d’un milieu berlinois bien mis et porté sur la hype, il est tout à fait contre toute idée de branchitude dans son projet – sans non plus s’interdire de passer du drone contemplatif). Ce qui nous amène fatalement à nous poser la question suivante : comment s’ancrer (sans mauvais jeu de mot) géographiquement et culturellement lorsqu’on est de passage ?

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Selon Alexia, la réponse est un peu dans la question : « Tout ça dépend des villes dans lesquelles tu t’amarres. À Paris c'était plus facile, c’est les copains, il y a des liens déjà établis. Mais quand on arrive dans une ville, on essaie de choper les gens sur place qui font des choses, même si c'est difficile d'en faire une règle. À Vernon on a rencontré le disquaire local qui était le DJ aussi, il y avait les gens de Rock in the Barn qui n’est pas n'importe quoi comme festival, qui a fait une soirée avec nous. On essaie de tisser des liens comme on peut. À Douai aussi, même si on y a habité, on n’est pas forcément dans le tissu associatif, ça s'est fait par une asso locale qu’on a invitée à programmer certains soirs. Tout ça se fait bien sûr au cas par cas. » En tout cas, les gens reviennent les trois soirs où nous sommes là, malgré la pluie, les difficultés et même un groupe de reprise qui repart la queue entre les jambes – à ce moment-là, quelqu’un se demande à voix haute où est le rock, et c’est assez marrant.

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La vie sur le bateau, pour peu de ce qu’on en aperçoit lors du peu de jours de notre passage, est à la fois frénétique (Nico et Alexia sont au four et au moulin, à la salle des machines et derrière le gouvernail) et d’une quiétude inhabituelle pour nos écoutilles d’urbains forcément constamment sollicités.

Plus qu’un mode de vie, c’est selon Nico, une certaine idée de l’itinérance qui permet ça : « La vélocité de notre appareillage permet la simplicité. On installe tout très rapidement, on peut partir très rapidement. Mais on garde en tête que l’idée c’est de revenir. » À croire que tout l’aspect écologique de l’entreprise (un système qui fonctionne grâce à un panneau solaire, la volonté de ne se passer dans la mesure du possible de groupe électrogène, des frais investis dérisoires) serait dû à un concours de circonstance.

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Même si selon Nico, les choses ne sont pas aussi évidentes que ça : « On essaie de faire tout nous-mêmes. L’Urban Boat sera toujours un work-in-progress, qui consiste à construire des bidules, rajouter d'autres types d'activités, améliorer l’accueil, le bar, le soundsystem, et c'est ce qui le rend excitant. On utilise en grande partie du matériel de récup’, ce qui était au début une contrainte, mais maintenant ça devient un parti-pris. C’est à la fois un jeu, mais il y a une vraie démarche écologique derrière aussi. Je suis infiniment plus fier d'une douche récupérée qu'installer un truc flambant neuf. Ça fait partie du jeu, mais ça nous correspond plus aussi. »

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Mine de rien, l’Urban Boat tend à se développer de manière quasiment exponentielle (« ça n’a rien à voir avec l’an dernier », me confie Alexia). Et si les subventions étaient difficiles à décrocher au début, les mairies semblent se bouger de plus en plus, même si le budget reste souvent dérisoire. Sur tout le séjour de Douai, qui aura duré deux semaines en tout et pour tout, seulement 2000 euros environ auront été déboursés pour le budget musique par exemple. Ce qui ne risque pas de les engloutir dans une dépendance institutionnelle, loin de là. Nico précise également que c’est encore et toujours l’itinérance qui permet de garantir une indépendance d’esprit et d’action : « On reste un projet survivaliste dans un sens, c'est le nerf de la guerre de notre démarche. Mais le mouvement t'apporte ça, on ne peut pas dépendre d'un lieu, il faut toujours bouger. Pouvoir te barrer, c'est la base de l'autonomie. »

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Et alors que notre court séjour touche à sa fin, et qu’on se dit qu’il va bien falloir regagner la terre ferme et revenir à nos moutons (non sans avoir préalablement effectué un petit plongeon dans l’eau), c’est sans doute Alexia qui résume le mieux notre impression que l’on a en quittant le navire  : « Il faut toujours s’activer, car l’été n’est pas éternel. »

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