Crime

« L'Etat se prépare à la contestation en achetant des armes non létales »

Dans son ouvrage « Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l'arme non létale », l'économiste Paul Rocher s'interroge sur la brutalisation du maintien de l'ordre en France.
29 juin 2020, 7:47am
Des policiers en civil
Des policiers en civil à Nantes, le 11 mai 2019. Photo Sébastien Salom-Gomis / AFP

Il a fallu attendre le mouvement des Gilets Jaunes pour que l'opinion publique s'indigne et prenne réellement conscience de la dangerosité des armes utilisées par les forces de l'ordre françaises : gaz lacrymogènes, LBD 40, grenades assourdissantes, tonfa. Il s'agit d'armes non létales, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas censées tuer ou blesser lourdement. Pourtant ce n'est pas le cas. Le journaliste et réalisateur David Dufresne a effectué 960 signalements de violences policières depuis l'acte III des Gilets Jaunes en décembre 2018 – son premier signalement est un lycéen blessé à l'œil dans le cadre d'une manifestation contre Parcoursup. Son bilan fait froid dans le dos : 344 blessures à la tête, 28 éborgnés, 5 mains arrachées et 4 décès.

Après l'observation et le décompte, place à l'analyse et aux tentatives d'explications. C'est ce que tente de faire l'économiste Paul Rocher dans son ouvrage Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l'arme non létale. Avec des données statistiques précises et une mise en perspective historique, il démontre que le recours toujours plus massif aux armes non létales en France est le symbole d'une dérive autoritaire de l'Etat face aux contestations populaires dans un pays où les inégalités ne cessent de s'accroître. Son ouvrage est un outil essentiel pour mieux comprendre la politique du maintien de l'ordre en France. Pour en savoir un peu plus sur la question, VICE s'est entretenu avec Paul Rocher.

VICE : Comment un économiste en vient-il a étudier les armes non létales ?
Paul Rocher : J'ai observé l'économie française et la vie politique qui l'accompagne. Quand un gouvernement entreprend des réformes économiques qui engendrent une hausse des inégalités, le potentiel de contestation augmente. Je pense notamment à la loi Travail, le mouvement des Gilets Jaunes ou la réforme des retraites récemment. Et tant qu'économiste, cela m'a interrogé, j'étais curieux. Si on veut comprendre les raisons de l'avènement des armes non létales, il faut comprendre le contexte économique et politique dans lequel elles s'inscrivent. Nicolas Sarkozy, François Hollande, lorsqu'ils étaient présidents, et Emmanuel Macron aujourd'hui, ont tous mené des politiques néo-libérales qui créent des inégalités et donc des contestations et ils ont misé sur les armes non létales pour mener à bien leurs politiques et préserver l'ordre social établi.

Les armes non létales sont censées ne pas tuer ou blesser lourdement, contrairement aux armes létales. Pourtant, on l'a bien vu récemment, ce n'est pas le cas. Cette différenciation semble donc caduque...
Je suis tout à fait d'accord. Il faut bien avoir conscience qu'il y a des effets d'annonce : on fait croire à tout le monde qu'elles ne tuent pas et ne blessent pas lourdement. Mais c'est la disponibilité de ces armes qui créée la brutalisation du maintien de l'ordre. Si vous suggérez aux forces de l'ordre que ces armes sont non létales, il y aura automatiquement un effet de déresponsabilisation. Le premier réflexe des forces de l'ordre sera de tirer et on l'observe dans les chiffres : entre 2009 et 2018, le recours aux armes non létales a été multiplié par neuf. Ce sont les chiffres du ministère de l'Intérieur qui ne prennent même pas en compte les grenades assourdissantes et lacrymogènes, ce qui laisse penser que le chiffre réel est bien plus important. Ces armes façonnent les comportements des forces de l'ordre.

« Entre 2009 et 2018, les tirs de LBD ont été multipliés par 480, passant de 40 à 19 000 »

C'est-à-dire ?
À partir du moment où il est équipé, le policier est face à un choix : soit il opte pour des techniques de résolution non violente de conflits, soit il utilise son arme non létale sans trop faire d'effort, elle est facile d'utilisation et n'est pas censée causer de trop gros dégâts. Je prends l'exemple du pistolet à impulsion électrique : en l'évoquant, des chercheurs américains et anglais parlent du syndrome du flic paresseux. Avec les armes non létales, le risque de blessure des forces de l'ordre diminue et celui des manifestants augmente. Les policiers se sentent encouragés à utiliser ces armes par ceux qui les dirigent. Leur utilisation dépend aussi du public qui fait face aux forces de l'ordre.

Sans « casseurs » ou débordements pendant les manifestations, les armes non létales auraient-elles une si grande importance ?
La figure du casseur est utilisée pour justifier l'utilisation d'armes non létales, mais elle demeure floue et on l'a vu pendant la mobilisation des Gilets Jaunes. Entre 2009 et 2018, les tirs de LBD ont été multipliés par 480, passant de 40 à 19 000. Pourtant, aujourd'hui, les manifestations ne sont pas plus violentes que par le passé. Ce sont les forces de l'ordre qui sont plus violentes.

Justement, dans votre ouvrage, vous alertez également sur la dangerosité des gaz lacrymogènes alors que l'on pourrait penser qu'ils sont moins dangereux que les LBD ou les grenades désencerclantes.
Historiquement, dans les pays occidentaux, le gaz lacrymogène a notamment été utilisé à des fins de maintien de l'ordre lors de la grande crise du capitalisme en 1929. Pour beaucoup, le gaz lacrymogène semble moins dangereux car ses effets ne sont pas forcément immédiats, ils s'inscrivent dans la durée. Lorsque quelqu'un se fait gazer, il ne sait pas quelles vont être les conséquences à long terme. C'est l'arme préférée des gouvernements car on ne voit pas ses effets, il est invisible ou presque. Un groupe de chercheurs a d'ailleurs affirmé que le gaz lacrymogène est bien plus dangereux qu'on veut bien le croire. Il serait temps de s'interroger sur sa dangerosité.

Les gouvernants semblent s'entêter et ne pas prendre conscience du danger des armes non létales…
L'Etat peut maintenir l'ordre en suscitant le consentement, en développant sa popularité, mais aussi par la force et aujourd'hui, les gouvernements se tournent de plus en plus vers la force pour maintenir leur cap néo-libéral. On introduit des armes non létales toujours plus diverses et puissantes, on mise sur le progrès technique. Entre 2012 et 2017, l'armement non létal des forces de l'ordre en France à augmenté de 75%. L'Etat se prépare à la contestation en achetant des armes non létales.

« Les entreprises qui vendent des armes non létales précisent qu'elles ne sont pas non létales par nature et qu'elles dépendent de conditions d'utilisation »

Les gouvernements sont-ils à ce point crédules face aux entreprises d'armement qui dégainent la non létalité comme argument marketing ?
Il y a une coïncidence d'intérêt entre ces entreprises qui vendent leurs produits et les gouvernements qui craignent la contestation populaire, les gens qui descendent dans la rue. Ces armes peuvent aussi donner l'impression d'un maintien de l'ordre plus éthique puisque ces armes ne sont pas censées tuer ou mutiler. Pourtant, les entreprises qui vendent des armes non létales précisent qu'elles ne sont pas non létales par nature et qu'elles dépendent de conditions d'utilisation. Le LBD ne doit pas être utilisé à une distance de moins de 10 mètres, mais ce n'est pas si simple à respecter dans un contexte de manifestation. Les entreprises qui les vendent indiquent aussi qu'il faut une bonne luminosité mais ce n'est pas possible lorsque il y a du gaz lacrymogène. Le problème c'est que les conditions de non létalité de ces armes ne sont pas respectées.

Jusqu'en 2015-2016, les entreprises considéraient que les gouvernements n'achetaient pas assez d'armes non létales. Les études de marché disaient qu'elles avaient plus de potentiel dans les pays d'Asie du Sud-Est et auprès des régimes autoritaires, mais aujourd'hui les armes non létales connaissent une forte croissance dans d'autres pays. Les entreprises qui les vendent sont contentes. Dans le monde entier, les gouvernements se préparent à en utiliser toujours plus.

Sommes-nous en plein mensonge d'État face aux dégâts que causent ces armes ?
Force est de constater qu'en France on a des personnes mutilées, des mains arrachées. Et avant les Gilets Jaunes il y avait déjà des morts. Aujourd'hui ce problème éclate aux yeux de la population française. Les enquêtes qui suivent ces tragiques événements n'aident pas. Par exemple, à la suite de la mort de Rémi Fraisse, l'IGPN et l'IGGN ont rédigé un rapport sur les armes non létales et ce rapport parlait d'avantage des policiers blessés que de civils blessés par ces armes. Il y a un vrai déni de l'Etat autour de cette question.

Dans ce contexte, est-il possible d'imaginer des forces de l'ordre sans ces armes ?
Quand il y a un problème social et des inégalités, remplacer une solution technique pas une autre solution technique ne résout rien et il y aura toujours des violences. Je pense ici au remplacement de la clé d'étranglement par le taser ne changera rien, si ce n'est d'aggraver le risque de violences policières. Il faut faire face à la réalité et interdire ces armes non létale qui ont fait preuve de létalité.

Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l'arme non létale_, éditions La Fabrique._

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