cabaret bruxelles photos drag show
Toutes les photos sont de Deborah Gigliotti
Culture

Depuis 6 ans, Déborah photographie les coulisses des cabarets bruxellois

« Dans les loges, les artistes rentrent petit à petit dans un personnage et c’est toute leur gestuelle qui change. C’est cette transformation que je cherche à photographier. »
Romain Vennekens
Brussels, BE

Sur scène, tout scintille, s’illumine, se pare de beauté. La face visible d’un monde né derrière les rideaux, à l’abri des regards. C’est là, dans un chaos emplumé et poudré, que naissent des personnages éblouissants. Des lieux de transformation, des moments d’entre-deux que la photographe Deborah Gigliotti (39 ans) explore au travers de sa série « Backstages ». Elle a pénétré les coulisses des cabarets burlesques, transformistes et drag de Bruxelles, de Chez Maman au Cabaret Mademoiselle en passant par la Sassy Pride, pour capter les gestes et les visages de celles et ceux qui animent ces hauts lieux.

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Fernanda au Cabaret « Chez Maman »

VICE : Salut Deborah. Comment en es-tu arrivée à photographier les coulisses des cabarets bruxellois ?
Deborah : Quand j’ai commencé ma formation en photographie, on m’a demandé de choisir un sujet et directement pour moi, c’était clair : je voulais travailler dans les backstages. J’avais envie d’explorer ce milieu des cabarets et du transformisme et j’ai directement pensé à Chez Maman.  Quand je l’ai contactée, elle a dit non et m’a ensuite dit de voir avec l’une de ses filles. Plusieurs ont refusé et puis j’ai demandé à Edna. Elle aussi a d’abord dit non, mais je l’ai fait rire et elle a fini par accepter.

C’était il y a six ans maintenant. Ensuite, lorsqu’Edna a vu mon travail, elle m’a dit : « Il faut que je te présente à Maman ! ».

« C’est le bordel partout, tu enjambes les boas, les paillettes, les bouteilles d’eau… Mais c’est un bordel organisé. »

Comment s’est passée ta rencontre avec Maman ?
Quand je l’ai rencontrée, elle était en répétition. J’étais extrêmement stressée et je n’osais pas vraiment l’approcher. À un moment, je suis arrivée près d’elle en lui disant que j’avais photographié Edna et que j’aimerais lui montrer mes photos. Elle m’a dit : « Bon ça prend cinq minutes pour regarder tes photos, non ? On va les prendre ces cinq minutes ».  Deux heures et demi après, on était toujours à discuter. C’est à ce moment-là, qu’elle m’a proposé de faire des photos dans les backstages pour les 20 ans de Chez Maman. C’est comme ça que ça s’est fait.

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Lolly Wish et Russell Bruner, Golden Age Society à L'Archiduc, Bruxelles

Comment tu décrirais l’ambiance des coulisses ?
Chez Maman, c’est le bordel partout, tu enjambes les boas, les paillettes, les bouteilles d’eau… Mais c’est un bordel organisé. Chacun sait ce qui lui appartient et connaît la propriété et la valeur de toutes ces choses. Il y a une forme d’entraide incroyable. C’est comme une famille dans laquelle Maman est la leadeuse. Elle veut que ses filles prennent de la lumière ; elle veut les voir grandir.

« Dans les loges, les artistes rentrent petit à petit dans un personnage et c’est toute leur gestuelle qui change. C’est cette transformation que je cherche à photographier. »

Quand tu photographies, quel est ton mode d’opération ?
Ce qui m’intéresse, ce sont les émotions. C’est quelque chose de très important pour moi. À leur arrivée, les artistes prennent le temps de s’installer dans les loges. Et puis petit à petit, ils rentrent dans un personnage et c’est toute leur gestuelle qui change. C’est cette transformation que je cherche à photographier.

Ma démarche photographique est bienveillante. C’est important pour moi de respecter ce qu’il y a de beau et de vrai chez ces artistes. De plus intense aussi. Pour moi, c’est une occasion de valoriser des personnes qui vouent leur vie à la scène, au divertissement. Bien que le mot « divertissement » ne me plaise pas parce que c’est beaucoup plus que ça pour moi.

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Julie Demont au Manko Cabaret

Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Il y a une réelle démarche de vouloir faire passer des messages, d’éveiller les consciences, de parler d’inclusion et de tolérance.

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On ne devient pas artiste comme ça ; c’est un mélange de passion, de désir, mais aussi le choix d’assumer et d’exploiter les multiples facettes qu’on a en soi. Pour te donner un exemple, un jour, je buvais un verre avec l’artiste boylesque international Alekseï Von Wosylius et il me racontait comment il créait un numéro. Il fait des recherches parfois durant des années pour créer une performance de quelques minutes sur scène.

« Il y a une réelle démarche de vouloir faire passer des messages, d’éveiller les consciences, de parler d’inclusion et de tolérance. On ne devient pas artiste comme ça ; c’est un mélange de passion, de désir, mais aussi le choix d’assumer et d’exploiter les multiples facettes qu’on a en soi. »

Peux-tu me parler de cette photo en couleur qui est aussi l’affiche de l’exposition ? 
C’était au Manko Cabaret. Ce n’est pas un endroit où tu rentres comme ça. J’ai pu y accéder grâce au performeur bruxellois Jean Biche qui a montré une de mes photos au patron, qui, suite à ça, a accepté que de me faire confiance. On assistait aux répétitions avec Jean Biche et j’étais focalisée sur la scène. Mais à un moment, je me suis retournée et je l’ai vu là, assis sur un tabouret avec sa Margarita. C’était une soirée importante pour lui. Lorsque j’ai vu cette scène, j’ai su que c’était l’instant que je cherchais et j’ai pris cette photo. Je fais très peu de photo couleur mais celle-là, il fallait que je la garde telle quelle.

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Jean-Biche au Manko Cabaret Paris

Tu parles beaucoup de confiance et à quel point celle-ci est importante pour arriver à photographier les lieux où tu es allée. Comment tu construis cela ?  
Je photographie des moments de transformation. La confiance, c’est vraiment la base. Souvent, avant de publier une photo, j’en parle avec la personne concernée. Si elle me dit non, j’accepte.

J’ai énormément de respect pour les artistes que je photographie. Quand je les regarde, j’ai toujours cette impression de les voir d’en bas. C’est pour ça que j’ai pu accéder à des lieux où je n’aurais jamais cru pouvoir accéder. Des photographes qui veulent entrer dans ce cercle-là, il y en plein. C’est du boulot, d’être arrivée à tisser ce lien. Aujourd’hui, les artistes se mettent complètement nus devant moi ; ils savent que je ne ferais jamais quelque chose qui leur porterait préjudice. J’ai même eu la chance d’aller chez Maman, dans sa maison. C’est pour te dire à quel point je suis aujourd’hui acceptée. Je l’aime beaucoup et elle m’aime beaucoup.

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Maman pour les 25 ans de « Chez maman » au Centre Culturel d'Uccle

Tu a l’air d’éprouver une admiration pour Maman.Tu peux nous en dire plus sur son parcours et pourquoi elle provoque chez toi une telle admiration ?
C’est vraiment une mère. Je ne peux pas te le dire autrement. Il y a quelque chose qui n’est pas rationnel avec Maman. Si j’avais une décision à prendre, je pense que ce serait elle que j’appellerais. C’est étrange. On n’a pas non plus passé tellement de temps ensemble, mais c’est ce que je ressens.

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Elle bosse énormément. C’est quelqu’un qui est dans le détail, dans la précision. Il y a cette photo où elle regarde droit dans le miroir, connectée, alors que tout le monde s’affaire autour d’elle.

Elle sera toujours impressionnante pour moi. Certaines personnes sont des leaders nées. Quand elles rentrent dans une pièce, tu ne les vois pas ; tu les sens. Tu peux avoir le plus haut poste du monde, sans avoir ce charisme. C’est quelque chose qui se ressent. C’est une manière d’être, une intelligence humaine, une espèce d’énergie. Maman a cela.

Ta relation avec ton sujet semble très importante, presque comme si vous étiez deux à faire ces images finalement.
Tu as tout à fait raison. La photographie, c’est une relation. Que tes images soient authentiques et vraies, ça va dépendre de la force de cette relation. Je prends ce qu’on me donne, mais cela dépend du lien qu’on a créé ensemble. Si les artistes n’ont pas confiance en toi, ça se verra sur les images. Lorsqu’on est plusieurs photographes sur un même événement et qu’on photographie les mêmes choses, nos images restent différentes parce qu’on a une relation différente à ces artistes.

L’exposition « Backstages » est à voir jusqu’au 21 novembre 2020 à la RainbowHouse de Bruxelles dans le cadre du PrideFestival. 

L’artiste exposera également d’autres travaux à la Vénerie du 23 novembre au 18 décembre 2020 lors du cycle Brussels in Love et du 9 décembre au 2 janvier 2021 à l'Escale du Nord lors de la Rainbow Caravane.

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Marla « Chez Maman »

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Soa de Meuse pour the Sassy Pride au centre culturel Jacques Franck

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Peggy Lee Cooper pour The Sassy Cabaret à L'Os à Moelle

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Jean-Biche au Manko Cabaret de Paris

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Lili MirezMoi et Mim'ô Zette pour The sassy pride au centre culturel Jacques franck

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Jean Biche au Cabaret Mademoiselle

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