Photo nature
Photo de Nikit Surve / SGNP
Culture

Des photographes nature parlent de leur cliché le plus difficile à prendre

« La scène était compliquée à saisir tant l'attaque était intense, dramatique, pleine de jets de sang et de cris qui faisaient froid dans le dos. »
3.2.21

Photographier la vie sauvage semble être un travail de rêve au premier abord : vous pouvez voyager à travers le monde pour explorer la nature et observer des animaux exotiques comme personne d’autre. Mais ce n’est pas toujours de tout repos. Il faut parfois assister à des scènes cruelles, attendre des heures dans des positions inconfortables ou encore chier dans des Tupperware. Pour avoir une meilleure idée de la difficulté de ce métier, nous avons demandé à des photographes nature du monde entier quelle était la photo la plus difficile qu'ils aient jamais prise, et comment elle était née.

Panos Laskarakis, Grèce

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Photo avec l'aimable autorisation de Panos Laskarakis

« La photo que j'ai eu le plus de mal à prendre, c'était en assistant à une chasse extraordinaire dans le delta de l'Okavango au Botswana. Tout a commencé par des dizaines de lions puissants qui attaquaient des buffles en plein jour. La scène était difficile à saisir tant l'attaque était intense et dramatique, avec des jets de sang et des cris qui faisaient froid dans le dos.

Mais c’est une chose assez ordinaire dans la nature et ce n’est pas pour ça que c’était la photo la plus compliquée à prendre. Le meilleur restait à venir : la nuit suivante, les lions ont été attaqués par au moins trente hyènes qui essayaient de leur voler leur proie. C'était une scène exceptionnelle et cruelle que je n’avais jamais vue auparavant. La férocité, l’obscurité et les bruits de terreur venant de partout ont rendu la photo difficile à obtenir.

Le lendemain matin, un des lions est revenu et m'a regardé à travers les os, ce qui a donné ce portrait. J’ai vraiment ressenti la puissance du roi de la savane dans mon cœur. » Panos Laskarakis est sur Instagram.

Senthil Kumaran, Inde

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Photo avec l'aimable autorisation de Senthil Kumaran

« La première fois que j'ai vu un tigre, c'était sur une télévision en noir et blanc quand j’avais dix ans. La BBC diffusait un documentaire qui m'a profondément marqué. J'ai été fasciné par la majesté de l’animal et j’ai voulu le voir dans son habitat naturel. J'ai commencé à errer dans les forêts, mais dix ans ont passé et je n'ai jamais trouvé de tigre.

En 2012, quelques années plus tard, j'étais à Mudumalai (dans l'État du Tamil Nadu, au sud de l'Inde) en train de photographier des éléphants lorsque j'ai reçu un message de Valparai m'informant qu'un tigre était entré dans la ville. Après 25 ans d'attente, l'occasion d'en voir un se présentait enfin. 

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C'était un après-midi pluvieux quand je suis arrivé sur place avec le vétérinaire du département des forêts. L'endroit était bondé : près de 50 travailleurs forestiers et plus de 500 civils étaient armés de bâtons et de fusils pour tuer le tigre.

Au milieu de l'immense foule, j'ai vu le tigre, allongé dans la boue derrière une maison. Des centaines de personnes s’étaient jetées sur lui dans une colère féroce. L'excitation que j’avais ressentie pendant près de 25 ans s'est effondrée et a laissé place à une profonde déception. Depuis huit ans, je travaille sur un reportage photo illustrant le conflit entre les tigres et les humains. » Senthil Kumaran est sur Instagram.

Stephen Axford, Australie

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Photo avec l'aimable autorisation de Stephen Axford

« Partout où je vais, je demande toujours si quelqu'un a vu des champignons lumineux dans les forêts locales. Lorsque j'ai posé la question à mon guide dans le cadre de l'exposition Planet Fungi à Mawlynnong, dans le nord-est de l'Inde, il a répondu oui. C'est ainsi que j'ai découvert ces champignons bioluminescents. Ils émettent une lumière verte fantomatique, mais seulement à partir de leurs tiges, pas de leurs chapeaux. 

Ils sont très petits et donc difficiles à photographier. La profondeur de champ diminue à mesure que le grossissement augmente. De plus, les images doivent être prises la nuit avec uniquement la lumière du champignon. Je pense que j'ai eu de la chance avec celui-ci, car il était plus lumineux que les autres. Au final, les défis techniques ont été nombreux, mais les résultats ont été assez bons. » Stephen Axford est sur Instagram.

Nikit Surve, Inde

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Photo avec l'aimable autorisation de Nikit Surve / SGNP

« En 2012, j'ai commencé à travailler bénévolement au parc national de Sanjay Gandhi (SGNP) à Bombay en tant que chercheur sur la faune sauvage. J’avais pour mission de surveiller les endroits où nous avions installé des pièges photographiques pour capturer les léopards. J'avais remarqué un endroit surélevé depuis lequel on voyait la ville en arrière-plan, et j’ai pensé qu’il serait dingue de photographier un léopard dans ce paysage.

Les pièges photographiques utilisent des capteurs de chaleur et de mouvement, de sorte que vous n'êtes pas physiquement présent lorsque l'image est prise. Je doutais que j’obtiendrais la photo parfaite, surtout avec la technologie limitée disponible à l'époque. Mais j'ai identifié quelques pistes qui me permettraient de prendre la photo que j'avais à l'esprit.

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Je suis ensuite parti à l’étranger pour mon master, avant de revenir à Bombay. En 2015, je faisais des recherches sur les proies et les habitudes alimentaires du léopard. J’ai essayé une installation sur trépied, en plaçant l’appareil photo plus haut que d'habitude dans le piège.

Les léopards sont très nocturnes, donc je ne m'attendais pas à obtenir une image de jour. J'étais tellement excité que j'y allais tous les matins pour voir ce que le piège avait capturé et j'en revenais déçu. J'ai réussi à capturer d'autres animaux comme des civettes, mais pas celui que j'espérais.

À l’époque, le festival hindou de Holi était sur le point de commencer. Mon trépied était attaché à des rochers et je ne voulais pas qu'il soit abîmé par des passants pendant les célébrations. Je l'ai récupéré et j’ai abandonné le projet. 

Mais en examinant les images, j'ai découvert que j'avais réussi à prendre la photo de ce rêve. J'étais aux anges ; j’attendais ce cliché depuis tant d'années ! C'est la toute première image que j'ai prise d'un léopard avec la ville en arrière-plan, et elle illustre parfaitement mes recherches. Elle a servi de couverture à nombre de mes reportages. » Nikit Surve est sur Instagram.

Keri Fisher, Canada

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Photo avec l'aimable autorisation de Keri Fisher

« C'est l'une de mes photos préférées : une femelle léopard adulte. Elle a été prise dans la région de Sabi Sand en Afrique du Sud en juin 2019, dans l'extrême nord-ouest du pays, près du parc national Kruger. Il n'a pas été facile d'obtenir cette image. J'ai dû entreprendre un long et épuisant voyage du Canada à l'Afrique du Sud, puis jusqu'à Sabi Sand. En plus de cela, j'ai dû me réveiller avant l'aube tous les jours pendant deux semaines pour chercher des animaux sauvages. Les léopards sont discrets et nocturnes, et le seul moment où il est possible de bien les photographier est juste après le lever ou avant le coucher du soleil. Un matin, j'ai eu la chance de croiser ce léopard avec mon guide Rhein. Outre la difficulté de trouver un léopard, l'éclairage matinal n'aide pas techniquement à prendre une bonne photo. C’est la raison pour laquelle elle est très spéciale pour moi. » Keri Fisher est sur Instagram.

Jens Ludwig, Allemagne

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Photo avec l'aimable autorisation de Jens Ludwig

« Cette image est vraiment spéciale pour moi. Je l’ai prise près de ma ville natale en Saxe, à une période appelée ‘Setzzeit’ qui se situe entre mai et juin. C'est à ce moment-là que les biches donnent naissance à leurs bébés. Les premiers jours, les faons restent couchés dans l'herbe toute la journée, sans bouger d'un pouce. Ils n'ont pas encore d’odeur qui leur est propre, de sorte que les prédateurs ne peuvent pas les repérer facilement. 

Mais ce jour-là, j'ai vu une biche courir frénétiquement, complètement hors de contrôle. J'ai pensé que quelque chose d'inhabituel avait dû se produire, car ce n'est pas un comportement normal, surtout à cette époque de l'année.

Après avoir fait le tour du champ, j'ai trouvé les restes du petit faon qui avait été écrasé par une ensileuse venue récolter de l'herbe. Traumatisée par la mort de son bébé, la biche avait couru toute la journée, sans aucune conscience de son environnement, pour effrayer les corbeaux et les vautours qui tentaient de picorer la chair du faon.

J’étais très attristé par la mort du petit animal, mais je suis resté dans les parages toute la journée pour voir ce qui se passait et j'ai été récompensé par ce cliché. Plus tard, j'ai montré le cadavre du faon au conducteur de l’enfileuse. Il était plein de remords. Ces derniers temps, des groupes de protection de la nature ont commencé à faire voler des drones thermiques au-dessus des champs pour marquer les endroits où se trouvent les bébés et éviter de tels décès. » Jens Ludwig est sur Instagram.

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