Life

La vie en colocation me manque

Entre la pandémie et l’ennui, je me retrouve à me remémorer et même à romancer mes années passées à vivre avec des étudiants dégoûtants.
9.2.21
Une table couverte de bouteilles de bière, de cendriers débordants, de snacks et de tabac à rouler.
Photo de l'auteur

Je vivais dans un appartement en colocation avec une vieille salle de bains. Un jour, le robinet de l'évier a rouillé et s’est détaché, laissant derrière lui un trou rougeâtre dans lequel, quelques semaines plus tard, une plante a poussé. Nous l'avons admirée, arrosée et publiée sur les réseaux sociaux. Puis, quelqu'un a activé la chasse d’eau et la plante a été emportée. 

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À l'époque, j’ai vu la disparition brutale de ce germe, qui était devenu le symbole de notre appartement aux yeux de nos amis, comme la fin d'une époque. J'étais trop vieux pour vivre avec des colocataires. Il était temps de faire mes valises et de partir. Mais, faute de trouver autre chose, j’ai atterri dans une nouvelle colocation. Puis une autre. Et puis encore une autre. Aujourd'hui, je partage mon appartement berlinois avec un autre mec. J’ai 33 ans et lui 47. On s’entend bien, mais on ne partage pas grand-chose. C'est mieux que d'être seul, mais en période de confinement, un colocataire ne remplace pas un groupe d’amis.

Entre la pandémie et l’ennui, je me retrouve à me remémorer et même à romancer mes années passées à vivre avec des étudiants dégoûtants. Les dimanches étaient les meilleurs. On traînait à quatre ou cinq sur le canapé en cuir noir ; on passait la journée à regarder des films d'action des années 80 et à piquer du nez devant la carte du restaurant de poulet frit. Le soir, on se sentait coupable de ne rien faire pour l'université ou pour notre avenir. Cinq ans plus tard, je ne supportais plus ni mes colocataires ni l'appartement. 

Bien sûr, la vie était facile à l'époque. Je pouvais binge-watcher des séries toute la journée si je le voulais. Mais même pendant les périodes les plus chargées, j'aimais avoir des colocataires. Ils étaient toujours là quand j'avais besoin d'eux. C’était comme une famille, mais sans les responsabilités qui vont avec. On prévenait les autres si on partait pour longtemps ou si on remarquait que l’un d’entre nous n'était pas rentré. Le lien que j'avais avec eux a fait ressortir une meilleure version de moi que toutes mes relations précédentes.

Le week-end, notre cuisine était toujours pleine de gens qui se droguaient, dansaient et écrasaient leurs mégots de cigarettes sur la table collante qui appartenait à mes grands-parents. Une fois, une de mes colocataires est tombée amoureuse d'un de mes amis et l'a invité à emménager dans notre placard de rangement. À partir de ce moment, nous étions cinq. Il ne payait pas de loyer, travaillait à peine et n'étudiait pas, mais il couchait avec elle régulièrement et bruyamment. Ensemble, ils ont semé le désordre du placard à la cuisine, en passant par la chambre. On ne leur en voulait pas, même s'il leur arrivait de casser nos assiettes et nos verres lors d'une dispute.

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L’Allemagne est confinée en ce moment. De temps en temps, je vais me promener avec un ami ou – rarement – deux. On boit une bouteille de vin, puis une autre. Ensuite, je rentre chez moi, je commande des sushis et je m'endors devant Netflix en imaginant tous ces chanceux qui traînent avec leurs colocataires dans leurs cuisines puantes. Depuis novembre, je dévore en dix minutes des repas que j’ai mis trente minutes à préparer avec pour seule compagnie un écran vacillant. 

Bien sûr, il arrive que les colocataires se disputent. Une fois, je n'ai pas parlé à l’un d’eux pendant trois mois, pour une raison dont je ne me souviens même plus. Mais il était libérateur de se crier dessus et de se réconcilier autour d’une bière. Maintenant que nous sommes en pleine pandémie, je ne me souviens pas de la dernière fois où je me suis énervé.

Pour être honnête, j'aime ne pas avoir à râler tous les jours à cause de la vaisselle sale et de la pisse dans l'évier. J'aime ne pas me sentir coupable d'être resté trop longtemps dans le bain. Mais cela me manque de vivre dans un environnement où je pourrais voir plus d'une personne sans quitter la maison. Rien que pour cela, les colocations ont la cote en ce moment.

Nous avons organisé une « dépendaison » de crémaillère dans ma dernière grande colocation. Le propriétaire a dit qu'il allait rénover tout l'appartement, alors on a encouragé nos invités à détruire tout ce qu'ils voulaient. On a dessiné aux marqueurs sur les murs et arraché le papier peint. Sur le moment, ça faisait du bien, de détruire l'ancien pour créer du neuf.

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