plague raves
Photo : Quino Al sur Unsplash
Culture

Plus personne ne fait la teuf, sauf les DJs et les touristes riches

Des événements techno et house continuent à être organisés malgré la pandémie, et ils mettent pas mal en évidence les inégalités qu’il peut y avoir dans le monde de la nuit.
Victor De Smet
Brussels, BE
5.2.21

L'année 2020 a été catastrophique pour le monde de la nuit. Les boîtes sont restées fermées, les festivals ont tous été annulés et la vie nocturne s’est arrêtée. Le secteur continue à souffrir de jour en jour et les dommages sont incalculables. Le secteur est toujours en mode off, mais les factures continuent de tomber. Les boîtes belges paient jusqu'à 30 000 euros par mois de loyer et le personnel, de l'ingé son à la madame pipi, sont sans emploi depuis près d'un an. Beaucoup sont obligé·es de se réorienter vers un autre domaine, et iels ne retourneront peut-être plus jamais dans celui du monde de la nuit, qui perd donc de la main d'œuvre expérimentée.

Cela dit, il y a quand même des DJs qui arrivent facilement à surmonter cette période tout en gagnant bien leur vie. Amelie Lens, Diplo, Dax J, Nina Kraviz et Dixon continuent à se produire dans les rares pays où il y a encore moyen de faire la fête. Ces événements ont fait l'objet de nombreuses critiques, notamment sur les réseaux sociaux (comme sur le compte Business Teshno), et ont été rebaptisés « plague raves ».

« Les DJs égoïstes osent affirmer que “ça fait du bien d'être de retour”, comme s'iels avaient vraiment mal vécu leur confinement dans leurs appartements de luxe. »

Cette controverse à grande échelle a même amené les DJs à éviter scrupuleusement toute fuite de photos de leurs sets. Si vous allez sur les comptes Instagram de ces artistes, vous ne verrez pas clairement qu'iels sont en pleine tournée. Les raves ne sont pas illégales à proprement parler, mais ce qui rend le sujet délicat, c'est qu'elles mettent bien en évidence les inégalités dans le monde de la nuit. Comme le dit Business Teshno : « Les DJs égoïstes osent affirmer que “ça fait du bien d'être de retour”, comme s'iels avaient vraiment mal vécu leur confinement dans leurs appartements de luxe, mais iels se comportent de manière irresponsable et cherchent à gagner rapidement de l'argent en profitant de la situation. »

Ces bookings internationaux et les énormes sommes d'argent impliquées démontrent un grand manque de réflexion et de solidarité. « Quand mon fils retournera à l'école, je serai probablement en train de chercher un emploi dans une usine ou un truc du style, a déclaré John Doherty à DJ Mag. C'est nul, mais dans les circonstances actuelles, c’est tout ce que je pourrai faire pour gagner de l'argent. Clairement, c’est trop tôt pour autoriser les gens à sortir en boîte. »

Le trou noir de 2020 : du temps pour la remise en question 

2020 a été l’une des années les plus calmes pour le monde de la nuit, mais en même temps l'une des plus turbulentes. Alors que l'activité de l’ensemble du secteur était au point mort, la nécessité de mener une réflexion approfondie s'est avérée indispensable. Quelque chose devait changer. Fini les sommes d'argent mirobolantes et les voyages en avion. On s’est dit qu’il fallait qu’on revienne aux racines de la culture club : respectueuse, alternative, radicale et réfléchie. 

D’autres sujets comme le privilège blanc, le racisme et le sexisme dans le monde de la nuit ont été mis sur la table – la scène devait et allait changer. On a interpellé les clubs, mais aussi les festivals, les sites d'information et les DJs pour leur manque de prise de conscience. Les labels et les organisations n'ont pas tardé à poster un carré noir sur Instagram pour le #BlackOutTuesday, mais sont-ils réellement prêts à changer ? Ces critiques s'appliquent à de nombreuses institutions, mais elles sont particulièrement pertinentes quand elles sont formulées à l’égard des organisations blanches qui profitent de l'exploitation d'une culture née dans les communautés opprimées. 

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Les origines de la techno et de la house se trouvent dans les communautés noires et LGBTQ+ de Detroit et de Chicago : elles sont le produit direct de la marginalisation et de l'exploitation des Américain·es blanc·hes. Trop peu de DJs blanc·hes, de fêtard·es et d'organisateur·ices en sont conscient·es. 

Le mouvement Make Techno Black Again tente de faire changer tout ça. Le New-Yorkais DeForrest Brown Jr., journaliste, théoricien, curateur, producteur et analyste du rythme, a récemment souligné sur VICE que la scène musicale devait prendre davantage conscience du problème et comprendre que cette scène doit être gérée autrement : « Quand un homme blanc me dit que c’est du business, je lui explique que c’est très immoral comme réflexion. », avait-t-il déclaré. 

Si on jette un oeil sur des événements comme Awakenings ou Tomorrowland, on verra surtout une version commerciale de cette musique jouéepar des DJs blanc·hes pour un public blanc et privilégié. La musique qui y est jouée est connue sous le terme « Big room house » – un intitulé qui implique l’idée que la musique doit être accessible pour un grand public prêt à dépenser beaucoup d'argent.

« Les DJs superstars peuvent attirer des milliers de personnes, ce qui en fait une activité extrêmement lucrative pour les quelques chanceux·ses qui sont concerné·es. »

Beaucoup d'argent, c'est l'essentiel. Les DJs superstars peuvent attirer des milliers de personnes, ce qui en fait une activité extrêmement lucrative pour les quelques chanceux·ses qui sont concerné·es. Cette industrialisation problématique est aussi connue sous le nom de « Business Techno » : l'émergence d'une industrie « dominante » imprégnée de sexisme, de privilèges blancs et de recherche du profit. On est très loin de la fonction sociale que la techno et la house remplissaient à l’époque. 

Plague raves : les inégalités au temps du Covid

La question des inégalités est un élément qu'il faut garder à l'esprit quand on parle de grandes teufs organisées pendant cette pandémie. Bien sûr, faire la fête c’est bon pour la santé physique et mentale des jeunes, mais ce n'est pas de ça dont il s'agit : c'est surtout une question d'argent et de pouvoir. 

L'inégalité des structures de pouvoir derrière les plague raves est évidente : de riches DJs blanc·hes jouent devant un public riche et essentiellement composé de touristes dans des pays vulnérables aux effets du Covid, comme le Mexique, la Tunisie, la Géorgie et l'Égypte. Et ça a des conséquences majeures pour ces pays : au Mexique, le nombre d'infections a fortement augmenté après que des touristes fêtard·es américain·es s'y sont rendu·es pour échapper à leur confinement. 

Bali est aussi victime des touristes et des expats qui bafouent les mesures. Iels refusent de porter des masques, organisent des séances de yoga illégales et font la fête comme des dingues. Parallèlement, l'Indonésie est le pays le plus touché d'Asie du Sud-Est et Bali est confrontée à une forte augmentation du nombre d'infections. 

Certains pays moins prospères n'osent pas prendre les mesures nécessaires, voire communiquent délibérément des taux d'infection faibles pour permettre que des événements lucratifs puissent s’y tenir, comme le gouvernement serbe l’été dernier par exemple. Le festival Exit avait prévu son événement en août, promettant d'être l'un des rares festivals qui allaient encore se tenir en 2020, mais le plan a vite été dépassé par la réalité et a été annulé quelques semaines avant l'événement. 

Ce genre de désinformation contribue évidemment à la propagation du virus, tout comme les voyages internationaux que ces plague raves impliquent. Et par conséquent, tous les autres acteur·ices de la vie nocturne vont devoir patienter encore plus longtemps avant de pouvoir recommencer à travailler. Même sans tout ça, la vie nocturne était déjà dans une position extrêmement vulnérable : elle dépend désormais de mesures de soutien pour survivre. Les dommages causés à son image par ces plague raves ne sont donc pas du tout les bienvenus

« La techno, un genre musical qui est né dans la communauté noire, est désormais jouée lors d'événements qui alimentent une pandémie qui tue un nombre disproportionné de Noir·es. » – Frankie Decaiza Hutchinson

« Les inégalités ne se manifestent pas seulement dans le secteur de la nuit », a écrit Frankie Decaiza Hutchinson, fondatrice de Discwoman, en avril 2020. La population locale des pays de destinations en fait également les frais. « La techno, un genre musical qui est né dans la communauté noire, est désormais jouée lors d'événements qui alimentent une pandémie qui tue un nombre disproportionné de Noir·es. » Les raves ne génèrent pas tant d'emplois que d’obligations. Les populations locales deviennent si dépendantes de ces revenus qu'elles ne peuvent pas les refuser, avec tous les risques sanitaires que ça comporte. « Je n'ai pas le luxe de pouvoir avoir peur », a déclaré un chauffeur de taxi mexicain au Time. « Si on ne travaille pas, on ne peut pas manger. »

Quand Dixon a joué devant des centaines de fêtard·es en Tunisie au mois d’août – qui ne portaient pas de masques ou ne gardaient pas leurs distances – le ministre tunisien de la santé avait déjà prévenu que la deuxième vague allait arriver. Ça n'a pas posé de problème au DJ berlinois, qui a pris ses distances vis-à-vis de la foule et est directement rentré chez lui après le concert avec un cachet qui valait trois à quatre mois de travail en Tunisie. 

Le phénomène des plague raves touche également l’Europe, même si les règles y sont plus strictes. Nina Kraviz a par exemple joué au Clorophilla Club en Italie. Son public ne portait pas de masque et ne maintenait pas ses distances (et n’avait pas vraiment envie de danser non plus).

Le lendemain du concert de Kraviz, le gouvernement italien a annoncé que toutes les boîtes et salles de concert devaient fermer à cause de l’augmentation du nombre d'infections, en particulier chez les jeunes. Que cette rave en soit la cause directe ou non, elle a forcé le gouvernement à réagir. 

Si on veut améliorer cette situation, tou·tes les acteur·ices du monde de la nuit doivent prendre leurs responsabilités : les fêtard·es, les organisateur·ices et les DJs, qu'iels soient débutant·es ou qu'iels soient dans le milieu depuis des années. 

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Si on veut améliorer cette situation, tou·tes les acteur·ices du monde de la nuit doivent prendre leurs responsabilités : les fêtard·es, les organisateur·ices et les DJs, qu'iels soient débutant·es ou qu'iels soient dans le milieu depuis des années. 

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