Société

« On livre des trentenaires qui ont la flemme de faire leurs courses »

On a posé quelques questions au boss du Collectif des livreurs autonomes de Paris pour savoir comment les livreurs s'organisaient en ces temps de pandémie.
20.3.20
Livreur deliveroo coronavirus
Photo Philippe Lopez / AFP

Alors que les directives gouvernementales sont claires pour essayer de contenir l'épidémie de Covid-19, les livreurs de nourriture à domicile, eux, continuent de circuler à vélo et en scooter pour livrer pizzas et burgers aux Français confinés. Une anomalie pour Jérôme Pimot, co-fondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris. Son association en passe de devenir un syndicat se bat depuis 2017 pour défendre les droits des livreurs. Elle reproche entre autres aux plateformes comme Uber Eats et Deliveroo la pression mise sur les livreurs pour faire du chiffre sans se soucier de leur sécurité. Sans parler de la constante dégradation de leurs droits et de leurs revenus et des conditions de travail dignes d’avant 1884, date de naissance des premiers syndicats par branches de métiers. Cette réalité est aujourd’hui accentuée par une épidémie qui fragilise encore un peu plus ces travailleurs précaires. Une sorte de chair à canon made in 2020.

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VICE : Comment se passe la vie des livreurs depuis le début de l’épidémie ?
Jérôme Pimot : Déjà, il faut savoir qu’il y a deux types de livreurs : les premiers consciencieux et responsables et les seconds, ceux qu’on appelle les « shlags » qui sont là sans se soucier des règles pour récupérer un petit billet devant le KFC. La politique d'Uber Eats a favorisé ce genre de comportement, en faisant bosser n’importe qui en dépit de toutes règles sociales et d’hygiène basiques.

Les gens consciencieux n’ont pas attendu pour se mettre en sécurité. Ils ont utilisé du gel hydroalcoolique, ont respecté la distance de sécurité dans les files d'attente. Ce sont des gens qui de toute façon se sont dit qu’ils ne pourraient pas bosser donc ne pourraient pas être payés s’ils étaient malades. Les infos de prévention ont circulé rapidement sur tous nos réseaux (Telegram, Facebook, Twitter). Les plateformes s’en sont emparées ensuite. Elles se sont dit : « On va faire ça tiens : le guide des bonnes pratiques aux livreurs pour faire bonne figure ». Puis le gouvernement a fait son guide aussi. Ce qu’ils oublient c’est que nous livreurs quand on donne de la bouffe aux clients, on doit pousser des portes et on tape sur des digicodes toute la journée. Ce sont des nids à virus. Et dans le guide des bonnes pratiques le gouvernement ne dit pas aux clients qu’eux aussi doivent se laver les mains quand ils récupèrent leurs sacs.

« On demande que toutes les plateformes cessent leurs activités et que les livreurs soient indemnisés »

Du coup, les livreurs se sont-ils adaptés ?
Aujourd'hui, certains livreurs ne rentrent même plus dans les immeubles, ils attendent en bas que les clients viennent récupérer leurs repas. Après, il faut être réaliste : les livreurs vivent grâce au pouvoir d’achat, il n’y a pas de filet de sécurité, tout a été fait pour qu’on soit dépendants économiquement, qu’on ne s’arrête jamais. Dans ce contexte d'épidémie, même des gens consciencieux sont obligés d’aller bosser. Nous sommes face à des protections sociales minimalistes avec des conditions de travail qui obligent les livreurs à prendre des risques. Comme s'il était vital de continuer à trimbaler des burgers et de pizzas.

Le gouvernement a annoncé une indemnisation de 1500 euros pour les entrepreneurs, est-ce que cela concerne aussi les livreurs qui eux sont auto-entrepreneurs ?
Non. Le gouvernement a annoncé une indemnisation de 1500 euros pour ceux dont l’activité a été suspendue ce qui n’est pas notre cas, ou bien pour les entrepreneurs pouvant justifier d’une baisse de 70% de leurs activités par rapport à l’années précédente. Il faudrait donc justifier qu’en mars 2019 on gagnait 70% de moins que cette année… Vu le turnover dans le secteur, beaucoup de livreurs ne bossaient pas il y a un an. Et puis, comment justifier que l’on gagne moins d’argent si l’on ne va pas travailler ? Il va falloir aller bosser de toute façon dans la mesure où notre activité n’est pas arrêtée !

Que demandez-vous au gouvernement ?
On demande que toutes les plateformes cessent leurs activités et que les livreurs soient indemnisés. Certaines ont déjà arrêté comme Frichti qui n’avait plus beaucoup de demandes. Tout un tas de restaurants ont déjà fermé, des salariés se rétractent. Mais des plateformes comme Deliveroo se moquent de rester ouvertes même pour 10 commandes et même si toute une communauté n’est pas indemnisée à cause de cela ! Nous ne transportons pas des choses vitales mais des pizzas et des burgers !

Comment expliquer que ces mesures ne soient pas déjà prises ?
Les plateformes veulent qu’on les considère comme des boîtes d’utilité public. Elles disent :
« Heureusement qu’on est là car il y'a des gens faibles et fragiles qui ne peuvent pas se déplacer », mais ce ne sont pas ces gens-là qui consomment via leurs plateformes. Nous on livre des trentenaires dans Paris intra-muros qui ont la flemme de faire leurs courses. C’est tout. On parle du personnel soignant, des éboueurs, des égoutiers : ce sont de métiers indispensables. Et nous livreurs nous sommes sacrifiés au même titre qu’eux car on livre des repas dans un but récréatif !

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