arrestations violence Belgique
Photo : Ianis El Kabou
Société

De l’importance de croire ses enfants quand il s’agit de violences policières

Latifa du Collectif des madrés sur l’impact des violences policières sur le tissu familial et la santé mentale des personnes mineures.
Souria Cheurfi
Brussels, BE
12.4.21

Encore plus depuis la mort de George Floyd, nos feeds sont rythmés par des images de violences policières. Tout d’un coup, la classe moyenne, disons privilégiée, est exposée à un problème auquel elle n’avait jamais dû faire face auparavant. Du coup, on s’indigne, on partage des vidéos choquantes et des meaningful quotes, mais pour certaines personnes avec un certain profil et habitant dans certains quartiers, ces violences font partie du quotidien depuis bien longtemps. 

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C’est le cas notamment dans la commune de Saint-Gilles à Bruxelles, où une brigade de proximité (Uneus) a été mise en place en 2012 pour « œuvrer activement et de manière solidaire à une amélioration de la qualité de vie et au maintien d’un cadre de vie harmonieux et sûr à long terme dans les périmètres d’action définis ». Ou autrement dit, lutter contre la criminalité.

Lors d’une interview, Sybille Smeets, professeure à l’École des sciences criminologiques de l’ULB, avait comparé cette brigade à la politique tolérance zéro mise en place à New York dans les années 1990. Selon elle, si cette brigade s’attribue une baisse de la criminalité, celle-ci est en grande partie dû à d’autres facteurs et, surtout, elle va de pair avec « une augmentation tout aussi spectaculaire des plaintes à l’égard des violences policières et des discriminations, qui s’est jumelée à une diminution de la satisfaction des populations ». 

Un constat qui n’a pas échappé à Latifa Elmcabeni (51 ans), mère de trois enfants vivant dans la commune de Saint-Gilles à Bruxelles. Après que ses fils aient vécu des violences policières, elle a décidé d’agir en mettant sur pied le Collectif des madrés.

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VICE : Salut Latifa, comment est né le Collectif des madrés ?
Latifa :
À la base, je m’intéressais surtout à la réinsertion. En voulant aider des jeunes à retrouver leur place dans la société, j’ai pris connaissance des violences policières et de la brigade Uneus. Plusieurs jeunes que j’avais rencontré·es à l’époque m’avaient dit : « Si tu veux nous aider à croire en la justice, occupe-toi d’abord d’Uneus. » 

Puis un jour, mon fils s’est fait gifler par une commissaire à Saint-Gilles. Y’avait pas de témoins, ni de PV et quand j’ai voulu agir, mon fils m’a dit : « Mais maman, une gifle c’est pas grave. Y’en a qui ont des nez et des bras cassés. » 

J’ai ensuite rencontré Bernard Devos, délégué général des Droits de l’enfant (DGDE), quand il est intervenu avec son équipe pour récolter des témoignages pour son rapport sur Uneus et on a fait notre première interpellation citoyenne en mars 2018. C’est à ce moment-là que le collectif est né. 

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Latifa Elmcabeni, co-fondatrice du Collectif des madrés

Qui le compose ?
Je l’ai co-fondé avec Julia Galaski, chargée de développer Police Watch, un observatoire mis en place par la Ligue des droits humains qui vise à nous informer de nos droits face à la police.

« Les violences ne doivent plus être un sujet tabou et les parents doivent se montrer à l’écoute. »

Pourquoi ce nom ? 
Parce que l’un de nos objectifs est de sensibiliser les parents sur l’importance de la communication avec leurs enfants. Pour beaucoup, la police représente la loi et la sécurité – c’est supposé être le cas. Mais ça peut nous pousser à avoir davantage confiance en la police qu’en nos propres enfants, qui auront ainsi du mal à se confier à nous si un incident se produit. Faut vraiment faire un travail au sein de notre communauté en tant que parents. Les violences ne doivent plus être un sujet tabou et les parents doivent se montrer à l’écoute. 

Au-delà de la communication, le problème c’est que les parents ont aussi peur des représailles : une famille qui vit dans la précarité et dépend du CPAS n’osera jamais se mettre le système à dos – et encore faudrait-il qu’elle en ait les moyens. 

Donc vous vous concentrez sur les victimes mineures ?
Oui, car elles sont encore fragiles et à la recherche de leur identité. Vivre des violences policières à cet âge-là, qu’elles soient physiques, verbales, psychologiques ou sexuelles, ça joue sur la santé mentale des enfants et ça peut entraîner des comportements violents ou des décrochages scolaires. 

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Comment vous agissez concrètement ?
On fait de la sensibilisation pour que ces jeunes connaissent leurs droits, et d’un point de vue légal, je crois en l’efficacité des interpellations. Il s’agit d’un texte qui doit être validé par vingt citoyen·nes de plus de 16 ans. Tu as six minutes pour le présenter devant le conseil communal qui peut le rejeter ou le valider. C’est un outil concret dont les citoyen·nes ne font pas assez usage ; c’est notre parole démocratique et tout le monde y a accès. 

Jusqu’ici, on a fait cinq interpellations à la commune de Saint-Gilles pour avancer sur trois plans : l'évaluation de la brigade Uneus, le suivi des formations initiales et continues de la police, et le contrôle démocratique (par exemple la question des body cam’). Au début, on était quelques mamans, et pour la dernière, on a réussi à réunir des centaines de personnes. 

Depuis le confinement, l’interdiction de se rassembler a donné lieu à de nombreuses arrestations lors de manifs et autres rassemblements. Ça a eu un impact sur vos actions ?
De notre côté, on a surtout remarqué une augmentation des fausses interpellations. La police connaît tous les jeunes du quartier, leurs noms et adresses. Du coup, iels reçoivent parfois des amendes sans même avoir été interpellé·es. C’est le genre de situation qui peut détruire des familles, car les parents ne croient plus la parole de leurs propres enfants quand iels leur disent qu’iels n’ont rien fait.

« De toute façon, le système est fait pour qu’on reste sans justice. »

Suite aux arrestations lors de la manif du 24 janvier contre les violences policières, une plainte groupée a été enregistrée, mais la justice a freiné le processus en demandant que chaque plaignant·e fasse une démarche individuelle… 
Les plaintes n’aboutissent jamais à rien. 

Les interpellations ont plus d’impact selon toi ?
De toute façon, le système est fait pour qu’on reste sans justice. Ce qui est bien avec les interpellations, c’est qu’elles ont un impact direct sur les politiques des différentes communes. Dans le fond, je sais qu’iels s’en foutent du racisme et des violences policières, mais quand on est des centaines de personnes à se mobiliser pour une interpellation, iels sont obligé·es de nous écouter s’iels tiennent à être réélu·es. Si les habitant·es de Molenbeek et Anderlecht le font aussi et que les communes sont submergées, ça aura un impact énorme. 

« Nos enfants à nous subissent ces violences depuis qu’iels ont 11 ou 12 ans. Ça engendre de la souffrance chez moi. Que faire quand tu comprends que ton fils est en décrochage scolaire parce qu’il a accumulé trop de colère à cause des violences policières ? »

Mais cette plainte groupée et les arrestations lors de cette manif ont fait beaucoup de bruit. Tout comme les violences récentes au Bois de la Cambre. Y’a un lien avec le profil des personnes touchées selon toi ?
Oui. Les victimes de ces arrestations aussi ont fait un comité des parents, mais pour beaucoup de ces jeunes, c’était la première fois qu’iels vivaient ou étaient témoins des violences policières. Nos enfants à nous subissent ces violences depuis qu’iels ont 11 ou 12 ans. Ça engendre de la souffrance chez moi. Que faire quand tu comprends que ton fils est en décrochage scolaire parce qu’il a accumulé trop de colère à cause des violences policières ? Faut protéger la santé mentale de ces enfants. 

« Faut pas attendre que ça t’arrive pour lutter ; on peut tou·tes jouer un rôle. »

Le fait que des personnes à qui ça n’arrive pas normalement l'aient vu ou vécu a donc aussi un point positif… 
Bien sûr. Avec le collectif, on travaille aussi à sensibiliser les personnes qui ne vivent pas les violences policières pour qu’elles en soient conscientes. Faut pas attendre que ça t’arrive pour lutter ; on peut tou·tes jouer un rôle. La société c’est nous, et c’est à nous de dire ce qui ne va pas. 

Qu’est-ce qui doit changer au sein de la police selon toi ?
Premièrement, la formation : la police devrait connaître l’histoire de la colonisation et des vagues d’immigration de la Belgique. Si la police est raciste, c’est peut-être parce qu’elle est ignorante. Nos communautés sont stigmatisées et l’Islam diabolisé. Je fais partie de la seconde génération et mes enfants sont de la troisième. Malgré ça, ils doivent toujours faire face à ce problème. La police ne connaît pas notre identité. Comment tu veux qu’elle fasse son travail si elle ne sait rien de nous ? Faut éduquer et diffuser.

« En tant que mamans, l’amour de nos enfants, c’est ce qui nous permet d’être militantes. »

Tu réagis comment aux discours qui prennent la défense de la police en avançant le fait qu’elle aussi est victime d’agressions ?
Si la police respectait la loi afin de montrer l’exemple à la jeunesse, elle ne se ferait pas agresser. Et puis, j’aurais une question à poser à ces gens qui prennent leur défense : si c’était votre enfant qui vivait ces violences, comment feriez-vous pour le reconstruire ? Faut se mettre à notre place pour comprendre la souffrance d’une mère qui voit ses enfants vriller, s’accrocher aux consommations ou être balayé·e dans l'enseignement spécialisé ou professionnel. En tant que mamans, l’amour de nos enfants, c’est ce qui nous permet d’être militantes. C’est pour ça que j’ai appelé mon collectif comme ça. 

Tu penses quoi du mouvement Defund the police?
Je suis pour une réforme de la police et de la manière dont on la finance. Tout l’argent part dans la répression et pas dans la prévention. On préfère mettre des milliers d’euros dans des caméras de surveillance que de permettre aux enfants de faire du sport dehors plutôt que de traîner dans la rue. C’est l’inverse qu’il faut faire. Y’a rien pour les gosses : t’as vu ces vieux terrains à Saint-Gilles ? On n’investit pas et les asbl, l’enseignement et les maisons de jeunes ne sont pas assez outillées. 

Aujourd’hui, on est obligé·e de parler de violences policières, mais c’est de prévention dans l'enseignement et les maisons de jeunes que j’aurais préféré te parler. N’oubliez pas que c’est nous qui votons, qui payons des impôts, et donc qui payons la police aussi. Et ça m’énerve de payer une police qui tue nos enfants.

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