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Ethnomusicologie d’État

L'histoire d'Ocora, le label français public qui sort depuis cinquante ans des musiques traditionnelles dans l'indifférence absolue.

Cet article est extrait du numéro du Sceptre et de la Couronne

Extrait d'un article disponible dans le dernier numéro de la revue musicale Audimat. L'auteur et rédacteur en chef de la revue, Étienne Menu, est un collaborateur régulier de VICE. Il a signé cette biographie complétée d'Ocora, label issu d'un organisme d'État mené par Pierre Schaeffer aux derniers jours de l'empire colonial français.

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Les « disques Ocora »n'ont au départ presque aucune existence. Ils sont édités de façon sporadique par un organe gouvernemental qui, lui, fonctionne comme une grosse machine: l'Ocora, pour Office de coopération radiophonique. Celui-ci a été monté en 1962 pour succéder à la Sorafom, la Société de radiodiffusion de la France d'outre-mer, qui elle est née en 1955, au sein du ministère des Colonies, sous la direction du compositeur et homme de radio Pierre Schaeffer. Quatre ans plus tôt, Schaeffer a fondé le Groupe de musique concrète au sein de la Radiodiffusion-télévision française – qui allait devenir le Groupe de recherches musicales, le GRM –, avant d'être chargé par le gouvernement d'une mission culturelle, que certains estimeront en réalité politique. Charles Duvelle, qui sera dans les années 1960 le premier vrai directeur du label de musiques traditionnelles, explique ainsi qu'à l'approche de la décolonisation se développe chez les dirigeants français un discours en faveur de la préservation du patrimoine (pas seulement musical) de leurs futures ex-colonies d'Afrique noire. Pour cela, on décide de former des jeunes issus des pays colonisés à écrire pour la radio, à concevoir et réaliser des programmes, à prendre le son, etc. Un studio-école est installé dans un hôtel particulier de Maisons-Laffitte, en région parisienne, où viennent étudier les apprentis hommes et femmes de radio pour ensuite repartir chez eux travailler dans des stations fraîchement créées. Il est dirigé par un ancien résistant, ami de Schaeffer, par ailleurs comédien et metteur en scène: André Clavé. Mais la véritable raison de ce besoin de radios en Afrique noire, poursuit Duvelle, est à chercher ailleurs. La situation réelle est la suivante: les Soviétiques se servent à l'époque de Radio Le Caire pour diffuser, à l'aide de puissants émetteurs, leur propagande communiste à travers tout le continent. Si cette politique soudaine de formation des Africains a été déclenchée, c'est donc en fait que Jacques Soustelle, alors gouverneur de l'Algérie et futur ministre de l'Information sous De Gaulle, a demandé discrètement à Schaeffer de trouver une solution pour empêcher cette invasion radiophonique. Celui-ci propose non pas de brouiller simplement les ondes bolcheviks, mais plutôt de quadriller d'autres ondes le vaste terrain qu'elles sont alors les seules à balayer. Ainsi naissent les premières stations africaines mises en place par la Sorafom. Le seul disque produit sous Schaeffer est un double 25 cm hors commerce consacré aux Dogons, qui est envoyé aux responsables africains. Un geste politiquement maladroit, puisque ces derniers n'ont pas tellement envie qu'on leur parle d'ethnies au moment même où les indépendances imminentes doivent s'appuyer sur l'idée de l'unité de leurs nations respectives. Le disque en question, aujourd'hui très rare, est réalisé par un autre ancien résistant, François Di Dio, écrivain proche des surréalistes et fondateur de la maison d'édition Le Soleil noir. Les hommes rassemblés par Schaeffer autour du projet de la Sorafom n'ont ainsi pas grand-chose à voir avec des politiques. « C'étaient des gens plutôt marrants, résume Charles Duvelle, qui les croiserait quelques années plus tard.

En 1957, Schaeffer est remplacé à la tête de la Sorafom par Robert Pontillon, un haut fonctionnaire socialiste proche du président du Conseil Guy Mollet. Pontillon poursuit la politique de formation aux métiers de la radio en Afrique et emporte le soutien des cadres africains. Quelques disques sortent, toujours sous la forme de cadeaux et sans véritable direction artistique ni prise de son adaptée. En 1959, Charles Duvelle, de son côté, est compositeur pour le cinéma. Il se voit commander la musique d'un film dont l'histoire se déroule en Afrique. Alors âgé de 22 ans et à peine sorti du conservatoire, il se met en quête d'enregistrements de musique africaine – des documents qui à l'époque n'intéressent personne ou presque. Il entend parler de la phonothèque de la Sorafom, rue Beaujon dans le 8e arrondissement de Paris, près de la place de l'Étoile. « C'était au dernier étage d'un immeuble, dans une sorte de grenier aménagé. Des bandes traînaient un peu partout et je les ai écoutées au hasard. Pour moi qui venais du monde de l'écriture musicale, à l'époque dominé par Boulez et la musique sérielle, ça a été un choc, évidemment.Il s'aperçoit, au fil de ses écoutes, qu'une partie des pièces enregistrées ne font qu'imiter certaines formes de musique militaire ou religieuse françaises. « Le responsable de la phonothèque était un ancien préfet de Vichy et j'imagine qu'il avait un certain parti pris dans ce qu'il faisait enregistrer aux Africains. Il devait considérer comme beaucoup d'autres Français que les musiques "ethniques" étaient destinées aux musées. Il avait cette approche conservatrice. Or je me suis rendu compte dès mes premiers voyages sur place que ces musiques soi-disant folkloriques étaient vécues par ceux qui les jouaient comme une musique de tous les jours, comme une musique contemporaine, en fait!» Les locaux envisagent en effet leurs créations comme actuelles, liées à leurs activités quotidiennes, leurs travaux, leurs croyances, leurs fêtes. À l'époque, il existe encore très peu de vraies grandes villes en Afrique et il s'agit donc d'une musique rurale, qu'on pourrait croire ancestrale, alors qu'elle est très partagée et donc renouvelée. Tout le monde chante, tout le monde joue, chacun apporte quelque chose et il n'y a pas ou presque pas de professionnels de la musique pour fixer tout cela.








Plusieurs pochettes de disques Ocora parus vers le milieu des années 1970.

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J'ai commencé à écouter des disques Ocora à une époque où la musique dite « manufacturée»m'écœurait. Cette musique manufacturée m'avait pourtant nourri très longtemps et elle a, d'ailleurs, recommencé depuis à exercer son charme sur moi. Mais à cette époque, vers la rentrée 2008, alors que je me remettais d'une maladie qui m'avait épuisé, j'ai entrevu chez Ocora la potentialité d'une expérience neuve, que j'ai d'abord crue purificatrice et thérapeutique. Avec le temps, je sais que ces disques n'ont en fait pas apaisé quoi que ce soit chez moi. Ils ont au contraire fini par désenchanter mon écoute, au moins pour un temps et dans une certaine mesure, pour ensuite mieux la densifier. Ils ont neutralisé la plupart des zones d'excitation, qu'en tant qu'auditeur « pop» je cherche à atteindre par réflexe lorsque je consomme ces marchandises si ambivalentes et addictives que sont les disques. Sûrement parce que la notion de « disque Ocora» est elle-même problématique: les enregistrements de terrain qui dominent la collection se présentent comme des versions plus ou moins écoutables de documents scientifiques, ethnomusicologiques – ce ne sont pas des produits culturels susceptibles de fournir un agrément. Le mélomane discophile devrait donc logiquement s'égarer en y cherchant une satisfaction esthétique.

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En 1959, Duvelle compose sa musique de film, mais poursuit ensuite sa plongée en simple amateur passionné dans la phonothèque de la rue Beaujon. En plus de la musique, il écoute aussi les travaux réalisés par les anciens étudiants de Maisons-Laffitte: des documents parlés, des entretiens, des reportages. C'est à un pur hasard d'ordre politique qu'il doit son arrivée à la Sorafom. La veuve du panafricain Barthélémy Boganda, premier président du gouvernement centrafricain, connaît bien les milieux socialistes français. Elle demande à Robert Pontillon de lui retrouver des enregistrements de la voix de son défunt mari. Le directeur de la Sorafom, qui a fait entre-temps la connaissance de Duvelle, le charge de retrouver les bandes en question dans l'immense fatras de la phonothèque. Quand le jeune homme y parvient, Pontillon commence à se dire que le contenu de cette étrange pièce pourrait bien être transformé en un intéressant vecteur culturel. Il décide de prendre un peu plus au sérieux la production de disques africains. Il confie à Duvelle la tâche de mettre de l'ordre dans la phonothèque de la Sorafom, tout en l'alimentant d'enregistrements nouveaux, que le jeune homme part réaliser en Afrique à partir de 1960. Tout est encore très artisanal: il emporte son propre matériel d'enregistrement, est accueilli sur place par différents anciens pensionnaires de Maisons-Laffite qui lui servent de guides et l'emmènent en 4×4 visiter des villages. Comme il s'agit généralement des villages d'origine des journalistes, ceux-ci y sont accueillis comme les Zitrone locaux. Les choses se font donc facilement et Duvelle, grisé, rapporte de ses périples plusieurs enregistrements qui deviendront des disques de la collection Radiodiffusion d'outre-mer. Il se charge lui-même d'aller à l'imprimerie pour choisir les caractères et les couleurs utilisés sur la pochette. Un jour, alors qu'il roule sur une piste africaine, il apprend à la radio que deux des disques qu'il a réalisés (un 45 tours au Niger et un 25 cm sur la Côte d'Ivoire, toujours, rappelons-le, édités hors commerce) ont été récompensés par le prestigieux prix de l'Académie Charles Cros. Pontillon, ravi de recevoir une telle reconnaissance, comprend à nouveau que le travail de Duvelle peut servir ses fins politiques et lui permettre d'obtenir les faveurs de quelque ambassadeur africain ou supérieur hiérarchique – il recevra d'ailleurs par la suite, à sa grande joie, les félicitations manuscrites de Malraux et De Gaulle. En 1962, la Sorafom est rebaptisée l'Ocora avec le début de la Ve République; l'ethnomusicologue autodidacte prend donc la direction de la Phonothèque centrale de l'Ocora – qui déménagera au quatorzième étage de la Maison de la Radio lors de son inauguration en 1963 – et poursuit son aventure africaine. Les disques sont désormais commercialisés et distribués, sur le modèle de la Boîte à Musique, un label historique tenu par la famille Lévi Alvarès, qui édite entre autres de la musique traditionnelle.


La suite de la story est à lire dans dans le numéro 4 d'
Audimat, à paraître en décembre 2015. Pour acheter une copie, rendez-vous sur revue-audimat.fr.