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Être en couple avant 30 ans, est-ce un truc de gros con ?

Je me suis demandé pourquoi les gens se forçaient à « trouver leur moitié » après leurs 25 printemps.

Je suis comme tout le monde. Sans surprise, je vous ressemble, possède les mêmes rêves, les mêmes aspirations, les mêmes désirs, le même besoin de réconfort. Sauf sur une chose, peut-être : j'ai accepté volontiers de me passer des relations sentimentales de confort pur.
Qu'est-ce qu'une relation de confort ? Ce n'est pas un plan cul, ce n'est pas du cuffing. C'est une vraie relation entre deux êtres humains qui sont censés s'aimer. Enfin, c'est à la fois une vraie relation, et une fausse relation.

Vous avez forcément en tête des exemples de ces couples dont on ne sait pas très bien ce qu'ils font ensemble, mais qui, pourtant, y restent : ils habitent le même appartement, se suivent dans les rayons des supermarchés, postent des photos de leur tea-time le dimanche ; parfois même, il arrive encore qu'ils se baisent cordialement. Mais lorsqu'ils disent « mon mec », ou « ma meuf » au sein d'une conversation, plus personne n'y croit. Eux n'y réfléchissent pas tellement. Cela fait partie de l'aménagement de leur vie, un peu comme un meuble. Un ou une conjointe est pour eux la satisfaction, bien inconsciente, d'une vie remplie et socialement acceptable.

Parfois, ce sont précisément les mêmes qui lisent Paul Nizan et crachent sur « tous les conformismes de la société ».

Pour ma part, je refuse d'être avec quelqu'un uniquement parce que nous « pourrions » nous entendre, ou que nous « pourrions » passer de bons moments ensemble. Je suis fatigué de ces mots. Je suis crevé d'essayer de m'en convaincre, de les entendre dire par les autres, en en sentant toute la fausseté : toutes ces expressions – « je l'adore », « on s'entend trop bien », « on va partir en Iran cet hiver » – ressemblent en effet à autant de cache-misères, destinés à combler les pulsions les plus basses, les plus infantilisantes de nous-mêmes. D'une part, continuer à coucher, de l'autre, continuer à chouiner.

Les statistiques le disent : après nos 25 ans, nous commençons à perdre nos amis, même ceux que l'on considérait être les plus proches. L'âge de l'entrée dans le monde du travail, avec ses exigences géographiques et la routine rapidement fatigante qu'elle apporte, réduit notre cercle de potes à la portion congrue. Est-ce un hasard si, dans le même temps, le pourcentage de personnes célibataires baisse prodigieusement – seuls 15 % des Français sont encore célibataires une fois leurs 25 ans révolus. Je pense que non. Nous remplaçons nos amis par une petite amie, qui nous permettra de poursuivre sur le mode peinard notre ration d'interactions sociales nécessaires à la survie et d'échanges réguliers de fluides corporels.

Finalement, sort-on encore ensemble pour quelque chose qui en vaille la peine, pour une sensation, aussi naïve que soit sa formulation, qui nous transporte, qui nous élève un peu ?

Un couple sous une pluie d'été, derrière une vitre embuée. Photo : Hernán Piñera, via Flickr CC.

Il n'y a pas besoin de s'observer très précisément pour constater que faire défiler des profils sur Tinder constitue un truc lassant, et que ce sentiment vous gagne assez vite. Et que, passé les quelques rencards grossièrement organisés via cette application, un haut-le-cœur nous vient en ayant conscience que chaque soir, cette fille avec qui je discute sort boire un verre avec une autre personne, rencontrée sur le même site, à la suite de mêmes phrases d'accroches et animé par le même besoin poétique d'à nouveau « tomber amoureuse ». Et le pire, c'est que cela marchera, avec moi ou un autre, à peine un peu mieux que la moyenne. Et voilà : le couple se sera formé, le chat sera adopté, la liste de course sera commune.

 Je refuse que la personne qui doive partager ma vie la partage uniquement pour combler un manque, aussi profond soit-il.

Cependant, cette « poésie » que nous essayons de trouver dans nos vies, nous ne faisons que la détruire par ces mêmes stratégies que nous employons pour rencontrer quelqu'un. Puis, dans un deuxième temps, pour construire quelque chose avec cette personne rencontrée – ne me mentez pas, ne vous mentez pas –, par ennui.

De mon côté, je refuse ce passage de flambeau d'une vie estudiantine remplie de potes et de fêtes à une vie d'adulte qui devrait se vivre à trois : moi, ma meuf et mon chat. Si je dois vivre quelque temps seul avant de trouver la personne avec qui je sentirais vraiment quelque chose de particulier se produire, j'attendrai. Mais je refuse que la personne qui doive partager ma vie la partage uniquement pour combler un manque, aussi profond soit-il.

Au sortir de l'adolescence, nos vies sont déjà faites d'un nombre assez conséquent de regrets, de frustrations et de lâchetés. Le passage de l'âge bébé (entendons-le au sens large) au stade adulte passe nécessairement par une certaine dose de résignations – en tous genres. C'est tout à fait OK, sachez-le. Nous ne sommes pas des anges, et ce putain de monde est loin d'être un paradis. Mais, à toutes ces choses dont nous avons accepté de supporter la médiocrité (entre autres : la bonne bouffe qu'on n'a jamais le temps de préparer, le sport qu'on a jamais le temps de faire, les livres qu'on n'a jamais le temps de lire, etc.), souhaitez-vous ajouter l'amour ?

Souhaitez-vous faire de cette dernière occasion qu'il vous est donné de donner un peu de beauté et un peu de passion à vos vies quelque chose d'aussi médiocre que tout le reste ?

Sachez qu'à la longue, votre relation de confort finira de toute manière par s'étioler – puis se briser. Les choses qui ne vont nulle part stagnent, puis pourrissent, puis n'existent plus. Cette fille avec qui vous n'avez pas pu parler assez longuement à la soirée, bien que vous l'ayez trouvée suprêmement intéressante (et allez, peut-être un peu poétique) parce que votre meuf était fatiguée et voulait rentrer ; cette passion que vous avez délaissée par manque de temps, entre vos séries à mater tous les deux et les week-ends chez les beaux-parents à passer ; ces pays que vous n'avez pas pu visiter parce que ça ne lui « plaisait pas », ou parce qu'il fallait aller voir son cousin qui n'allait « pas très bien ».

Que ce soit l'une de ces raisons, ou toutes les trois ensembles, vous finirez par regretter tout ce temps perdu avec celle ou celui qui vous aura apporté si peu. Celle ou celui qui vous aura installé dans une routine qui vous aura fait perdre votre énergie, vos envies et vos ambitions.

Évidemment, vous aurez un peu plus de mal à vous installer socialement dans les discussions que vous aurez avec vos connaissances de boulot ou de club de sport. Vous aurez également plus de mal à être seul certains soirs – d'autant plus qu'aujourd'hui, les gens préfèrent s'électrocuter que de n'avoir rien à faire. Mais il s'agit après tout de votre vie, pas celle qu'on vous enjoint à adopter pour être socialement apte et fréquentable.

À cet égard, il y a encore beaucoup de choses à dire à tous ces connards qui vous posent les questions : « Et sinon, niveau meuf ? » ou bien, sur un air faussement concerné, « t'inquiète, tu trouveras vite quelqu'un ». Nous avons suprêmement le droit de faire autre chose en attendant de tomber sur la personne qui nous fera, précisément, tomber amoureux, d'après la belle expression répandue par Marivaux voilà trois siècles.

Faire partie des 15 % de célibataires après vos 25 ans n'est en aucun cas un problème. Prenez le temps de vous laisser surprendre, de tomber, bref de réintroduire quelques chutes dans le déroulé de votre vie.

Et j'espère de tout cœur que certains couples se sépareront à cause de moi.

Aurélien réfléchit toujours à l'idée d'avoir un Twitter.