FRANCE

J’étais contrôleur dans un cinéma porno

Jean-Maurice Bigeard revient sur l’époque où les cinémas X français servaient « au pire, à te taper une pignole, au mieux à trouver quelqu’un à même de te satisfaire de la belle manière ».

par Jean-Maurice Bigeard; propos rapportés par Brice Henry
19 Juin 2017, 5:00am

Image extraite du film « Le Sexe qui parle », 1975

Au début des années 1980, l'exploitation des films pornographiques dans les cinémas français est sur la pente descendante. Les bobines s'apprêtent à croupir dans des remises poussiéreuses, et les projectionnistes les verront bientôt dans le rétroviseur de la vie avec autant de nostalgie qu'un octogénaire repensant à sa première éjaculation. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce déclin. Les grands noms de la réalisation comme Gérard Kikoïne, Francis Leroi ou Claude Mulot se sont retirés du jeu pour se diriger vers d'autres genres cinématographiques, laissant le champ libre à des réalisateurs bien moins regardants sur la qualité.

Démocratisées notamment grâce à l'industrie du porno, les cassettes VHS commencent à envahir les salons, ce qui a une forte conséquence sur les entrées en salles. La loi Giscard de 1975 parachève le travail en asphyxiant financièrement l'ensemble de l'industrie et stigmatisant tout une frange des œuvres françaises qui avait jusque-là pignon sur rue. Le porno avec scénario, décors, costumes et réalisation soignée pousse donc ses derniers râles dans bon nombre de salles spécialisées. Entre 1975 et 1981, ces dernières passent de 200 à 72. Pourtant, bien avant l'avènement des clubs échangistes, d'internet et des blanchiments anaux chez les actrices porno, ces lieux étaient aussi – et surtout – des lieux de vie, d'échanges, de rencontres et d'assouvissement de fantasmes divers et variés.

Jean-Maurice Bigeard. Photo publiée avec son aimable autorisation

À la fin de l'année 1980, Jean-Maurice n'a pas encore 20 ans. Il revient à Nantes après un an de conscription à Suippes, dans la Marne, et cherche à fuir une carrière de boulanger toute tracée par son CAP obtenu un an plus tôt. Passionné de cinéma, notamment de films d'horreur, il reprend ses habitudes dans les salles nantaises, l'Apollo, le Racine et le Colisée, mais surtout l'Ariel. Spectateur assidu, collectionneur d'affiches de films et de photos d'exploitation, il fait rapidement la connaissance de l'équipe qui gère les deux salles situées rue Scribe.

Début 1981, on lui propose de remplacer le contrôleur de billets qui part à la retraite, il accepte et découvre l'autre visage de ce lieu. Car l'Ariel est avant tout un cinéma porno. Lui qui vient d'habitude vers minuit s'abreuver de films d'horreur, découvre un tout autre monde durant la journée. Car les fameux midnight movies, comme leur nom l'indique, sont en effet diffusés après les 12 heures quotidiennes de porno. Dès la mi-journée, les films X montés en boucle tournent en continu sur les deux écrans de l'Ariel, et c'est quasiment sans temps mort que le changement de faune s'opère. Le timing étant assez serré, pas le temps pour le ménage. Jean-Maurice va y rester un peu plus d'un an, avant que l'Ariel ne soit racheté et qu'il se dirige dans l'exploitation et la diffusion de films dits « traditionnels ». Presque 40 ans plus tard, le responsable de l'Absurde Séance revient sur le début de sa carrière, sur la période où les cinémas X jouaient selon lui un rôle quasi-social et offre un regard acerbe sur l'avènement du porno en streaming et ses conséquences sur les pratiques sexuelles des consommateurs.


« À l'époque, les films diffusés ne commençaient pas toujours par la première scène. Ce qui signifiait que tu pouvais rentrer dans la salle et tomber sur une éjaculation faciale, une sodomie, une double pénétration. Au fond, tu t'en foutais, tu n'étais pas là pour regarder le film – tu y allais au pire pour te taper une pignole, au mieux pour trouver quelqu'un à même de te satisfaire de la belle manière.

Il y avait toujours une petite trentaine de personnes par salle, certaines restant parfois plusieurs heures en fonction des rencontres. À minuit, le projectionniste stoppait les bobines, peu importe ce qui était en train de se passer. Les pornovores se rebraguettaient poliment et les geeks faisaient leur entrée. Ça me paraissait normal à l'époque, même si je trouverais ça complètement hallucinant aujourd'hui. Mais c'était comme ça. Je me rappelle que le jeu était de ne pas s'asseoir sur des sièges foutrés. On essayait de ne pas glisser sur des préservatifs usagés. On a aussi pu trouver quelques godemichés et autres sex toys. Une fois, on a même trouvé une lettre perdue par une femme et destinée à un homme qui possédait un doberman. Dans la lettre, elle expliquait qu'elle voulait avoir une relation avec son chien !

Je me souviens d'un type qui venait régulièrement avec sa dame pour l'offrir en spectacle au pied de l'écran. Tu la voyais commencer à se déshabiller, et très vite, plusieurs types se ramenaient. C'était interactif, c'était génial.

Il y avait aussi la pipeuse dans les toilettes. Elle travaillait à son compte mais on la laissait faire, ça faisait marcher le commerce ! Elle prenait 50 balles à l'époque, et elle en taillait au kilomètre. Elle crachait le sperme dans l'évier et elle hurlait « au suivant ! » et tu avais 15 types qui attendaient tranquillement leur tour. Elle venait tous les jeudis. Elle restait quelques heures, avant de repartir chez elle.

On voyait aussi fréquemment des filles s'effeuiller ou s'auto-satisfaire, et des types enjambaient les sièges pour venir les rejoindre. Je me souviens d'un type qui venait régulièrement avec sa dame pour l'offrir en spectacle au pied de l'écran. Tu la voyais commencer à se déshabiller, et très vite, plusieurs types se ramenaient. C'était interactif, c'était génial. Il y avait des rangées entières de sympathiques militaires qui venaient se branler, et il y en avait parfois un dans le groupe qui suçait les autres. Tu avais toutes les chances de faire des rencontres. Ce n'était pas tous les jours non plus, mais il se passait plein de choses.

À l'époque il n'y avait pas le sida, on était encore en 1980 – c'est arrivé plus tard, en 1984. La sexualité était très ouverte. Il n'y avait pas de fausse pudeur. Le porno était une alternative mais ce n'était pas la seule. Disons que les gens faisaient plus facilement ce qu'ils voulaient parce qu'il y avait moins de tabous, moins de médias qui relayaient des informations plus ou moins tordues, malsaines ou autres.

J'ai une vraie affection pour ce genre-là. C'est un cinéma que j'ai découvert à l'âge de 19 ans, avec lequel j'ai fait mes armes et mon éducation cinématographique. Maintenant, je ne trouve plus rien d'excitant, alors que le porno de l'époque était un porno bon enfant, pas prise de tête. On passait des films où il pouvait y avoir une scène zoophile ou scatophile, ce n'était pas une obligation – mais personne n'allait crier au scandale.

Suite à ça, la loi du X est tombée en 1975. C'est à cause de certaines associations, toujours les mêmes, que ces films ont été interdits dans les salles traditionnelles, puis ghettoïsés dans les cinémas pornos. Les films étaient aussi taxés, à hauteur d'environ 30 % par l'État en plus de ce que donnait le cinéma au Centre National du Cinéma. Les films continuaient à sortir, mais n'avaient plus droit de s'afficher dans la rue. C'était presque pire, parce qu'il y avait des affiches textes qui sortaient avec des fonds bleu, vert, rouge et des accroches incroyables comme « Un film avec des fellations buccales » et des titres vraiment insensés.

On a reçu pas mal d'acteurs à l'Absurde Séance – comme Titoff, Richard Allan, John B. Root et ils nous ont expliqué qu'à l'époque, il y avait des préparations, des lavements. Les femmes étaient dûment préparées avant d'être pénétrées. Sur les tournages, il y a deux ou trois caméras, ils s'y reprenaient à plusieurs fois et ça donne l'illusion que les mecs sont des surhommes, alors qu'ils ne mettent pas plus longtemps que toi ou moi à balancer la purée. Maintenant on est dans le gonzo, c'est de l'abattage. Les nanas sont devenues des vides-couilles, des éponges à foutre ! Elles s'en prennent des litres sur la gueule, c'est même plus des bukkakes, on est passé à un autre niveau. C'est vrai que je ne m'en rendais pas compte, mais je pense sincèrement qu'à cette période-là il y avait un vrai cinéma, un vrai intérêt mais que personne n'avait nécessairement le recul suffisant pour apprécier ces films à leur juste valeur.

Aujourd'hui, le porno sur internet est devenu ultra accessible, y compris pour les gens qui ne sont pas en âge de regarder ces films. Dans un cinéma X, si tu n'avais pas 18 ans révolus, tu te faisais refouler à la caisse. Dans le cercle privé, il n'y a plus cette barrière, le code parental est souvent inexistant. Tu peux te balancer un porno zoophile, scatophile ou encore sado-maso. Et ce qui fait peur, c'est que les gars comme les filles qui regardent ça aujourd'hui s'imaginent que c'est comme ça dans la vie. Quand ils passent à l'acte, je ne te dis pas comment ils déchantent. »