Lionceau du Califat

Moi, Mohammed, 15 ans, ex-enfant soldat de Daech

Ceinture explosive autour de la taille et mitrailleuse automatique à la main, l’adolescent a combattu deux ans sous le drapeau de l’état islamique. Il témoigne.

par Wilson Fache; illustrations Elliot Raimbeau
04 Janvier 2018, 6:00am

Illustrations : Elliot Raimbeau pour VICE

Son acné se confond avec les éclats qui rongent son visage depuis qu'il a été blessé dans l'explosion une mine. En Syrie, dans un centre de déradicalisation pour mineurs planté au milieu d'une bourgade ravagée par les combats, VICE a rencontré Mohammed, 15 ans, qui s'est battu pendant deux longues années dans les rangs du groupe État islamique. De la campagne de Raqqa aux champs de pétrole irakiens, de son intégration au sein des Inghimasi – les brigades de choc équipées d'une ceinture explosive – à sa capture, il raconte sa virée en enfer.


« Tous mes amis sont morts. J'avais des copains en Syrie et en Irak. Certains ont été tués par des frappes aériennes, d’autres abattus par des tirs de snipers. Mon meilleur ami, lui, manipulait des mines. Un jour, on lui a demandé d’en enlever une, il a coupé tous les fils en même temps au lieu de les sectionner un par un. Il a été tué sur le coup. Il avait 13 ans.

13 ans, c’est l’âge auquel j’ai intégré les brigades Inghimasi. Leur tactique ? Lancer l’assaut contre l’ennemi à n’importe quel prix. Si on est pris en embuscade, on se fait sauter. C’est mon oncle, membre de l’État islamique, qui m’a embrigadé. D’ailleurs, il a aussi convaincu ma sœur d’épouser un combattant de Daech. Il me montrait des vidéos de l’État islamique, m’expliquait que nous devions suivre le chemin tracé par le prophète Mohammed, m’emmenait aux cours de charia... Et puis, un jour, il m’a dit : « Fils, tu dois aller au camp d’entraînement maintenant ».

J’ai été confié à l’officier en charge du recrutement, et on m’a emmené au barrage de Mansoura, à l’ouest de Raqqa. Au camp, j’ai suivi un entraînement militaire et une formation aux armes lourdes et légères. On m’a aussi montré des vidéos de soldats qui se faisaient sauter, en m’expliquant qu’on pouvait mourir à tout moment, qu’on devait le faire pour la religion, que Dieu nous offrirait une vie meilleure. Un jour, ils ont séparé les enfants des adultes et ils ont choisi 35 combattants âgés de 13 à 17 ans, direction Mossoul puis la province de Salahaddin. Là, j’ai reçu ma première ceinture-suicide.

J’ai combattu sur le front de Baiji, où les milices chiites Hashd al-Shaabi avaient fait une percée. Les directives de notre Emir ? « Jusqu’à la mort ». Donc, soit nous reprenions le contrôle de la zone, soit nous mourrions. On a lancé l’assaut après la prière du matin. Un garçon d’Alep, âgé de 14 ans, qui conduisait une voiture piégée, s’est fait exploser dans une raffinerie. On est rentré à l'intérieur mais c'était vide. Il n’y avait personne. Une pluie de frappes aériennes s’est alors abattue sur nous. C’était un piège : les Hashd al-Shaabi nous avait laissé rentrer dans la zone pour mieux nous encercler. Le siège a duré deux mois. Deux mois pendant lesquels ma famille me croyait mort. Pour survivre, je buvais de l’eau de pluie. Nous étions une centaine là-bas, seuls trente d’entre nous en sont sortis vivants.

J’ai décidé de parler à l’Emir : je voulais rentrer en Syrie, j’avais pas encore été payé, et j’avais pas eu de vacances. Devant lui, j’ai posé mon fusil à terre. Aussitôt, il a saisi son arme et a tiré deux fois au-dessus de ma tête en criant : « Tu es un traître ! » Puis, il m’a jeté en prison. J'y suis resté sept jours, puis l'Emir de la province d’Anbar est arrivé. Je lui ai raconté mon histoire et il eu pitié de moi. Il a alors ordonné que l'on me ramène en Syrie. Je suis arrivé à Raqqa à bord d'une voiture qui transportait des cadavres de combattants pour les enterrer. Le lendemain, j'ai été voir le gouverneur de Raqqa, et à lui aussi, j’ai expliqué mon histoire : que je m'étais battu pour l'Etat islamique en Irak mais qu'ils m'avaient traité de traître et qu'ils ne m'avaient pas donné de vacances. Alors il a accepté de me donner 50 dollars et dix jours de congé. J'ai enfin revu ma famille.

Là, j’ai intégré la police islamique. J'étais posté à un check-point sur un pont. Au bout de trois mois, j’ai été détaché pour rejoindre un bataillon dirigé par un Kowétien, dans un village où le régime syrien avait lancé l’assaut. Au bout de sept jours, on m’a annoncé mon transfert vers un centre de détention pour devenir gardien de prison, mais au même moment, l’État islamique a perdu ses positions.

Alors, on m’a renvoyé au front, jusqu’au jour où j’ai été gravement blessé. Je conduisais une moto vers une de nos positions. Comme la route était piégée, j'ai voulu prendre un raccourci qui, lui aussi, s’est avéré truffé de mines. J’ai roulé sur un truc, je croyais que c’était un serpent. C’était en fait un engin explosif de l’EI. Des centaines d'éclats ont déchiré mon corps, et en tombant, ma moto a glissé et une seconde mine s’est déclenchée. On m’a conduit à l’hôpital de Raqqa, où j’ai été opéré et où je suis resté trois semaines en soins intensifs.

Quand je suis rentré chez moi, j’avais des éclats dans le crâne et des os cassés. Je ne pouvais plus tenir une arme, alors je suis allé voir mes supérieurs pour leur annoncer que je voulais tout arrêter. Ils ont refusé, m’ont rasé le crâne et m’ont envoyé en prison. 17 jours pendant lesquels j’ai été fouetté quarante fois. Ensuite, on m’a envoyé dans un camp disciplinaire dirigé par un Tunisien, sur une montagne. J’y suis resté 40 jours, et je suis finalement rentré à Raqqa.

Cinq mois plus tard, les forces kurdes arrivaient dans notre région. Mon oncle avait peur qu’ils nous tuent : « Ils vont savoir que nous sommes de l'Etat islamique, ils vont nous torturer ». Pendant trois mois, on est resté cachés. Mon oncle voulait que je réintègre l’EI, mais moi je l’avais quitté ! Des tracts largués par les avions de la coalition annonçaient que si on se rendait, on n’irait pas en prison trop longtemps. Alors un jour, j’ai dit que je devais m’absenter pour vendre mon téléphone et récupérer de l’argent. En fait, j’ai passé un accord avec un passeur et je me suis rendu aux soldats kurdes.

Depuis, ça va un peu mieux. Surtout depuis que je vais à l’école. Mais je fais encore des cauchemars. Dans ces mauvais rêves, l’État islamique arrive pour me tuer. »