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Crime

Raqqa meurt en silence

On a interrogé des jeunes qui risquent leur vie pour montrer à quoi ressemble la vie quotidienne dans le bastion syrien de l’organisation État islamique.
24.10.14
Image AP/Raqqa Media Center

Le mois dernier, une vidéo diffusée sur France 2 montrait des scènes de la vie de tous les jours à Raqqa, en Syrie, capitale de facto de l'organisation État islamique (EI).

La vidéo montre des hommes qui patrouillent dans la ville, une femme qui porte une kalachnikov au jardin d'enfants, et un café Internet dans lequel des femmes téléphonent à leur famille restée en France pour leur dire qu'elles aiment leur nouvelle vie. Ces images ont été tournées en caméra cachée par une femme syrienne qui a pris tous les risques en dissimulant l'appareil sous son niqab.

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Cette vidéo, comme le reportage de VICE News sur l'EI il y a plusieurs semaines, a encore une fois focalisé l'attention sur Raqqa, une ville que l'on ne peut pas observer. Le document est un rappel de la terrifiante brutalité du califat et de son efficacité structurelle.

Des voix dissidentes sont étouffées dans la ville. C'est la peine de mort si l'on se fait prendre. Un groupe de jeunes habitants a ainsi risqué sa vie pour documenter le quotidien de cette ville administrée par les lois de l'EI. Ils ont partagé des photos, des vidéos et des histoires de la ville sur Internet. Même après que l'un d'entre eux a été arrêté et exécuté, les membres du groupe ont continué de parler aux journalistes et de prendre leur ville en photo.

« Raqqa est massacrée en silence », c'est à la fois le nom de ce groupe et sa raison d'être : faire en sorte que le monde puisse entendre et voir ce qu'il se passe dans la région qui vit désormais coincée entre la violence des nouveaux conquérants et les bombardements aériens des États-Unis et de leurs alliés.

VICE News a parlé avec Abu Ibrahim Raqqawi, 22 ans, membre de ce groupe dissident, ancien étudiant en médecine devenu activiste contre le gouvernement de Bachar al-Assad, et chroniqueur du destin de sa ville sous le joug de l'EI. Il a notamment été le témoin de crucifixions, jusqu'à ce qu'il ait été contraint de fuir la ville, il y a tout juste deux semaines.

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Avec lui, nous avons parlé de la vidéo tournée par cette femme - elle n'est pas liée au groupe - de la vie à Raqqa, de la condition des femmes là-bas, des divisions entre les Arabes et les membres étrangers de l'EI, du soutien local et des critiques envers les bombardements aériens des États-Unis.

VICE News: Comment opérez-vous ?

Abu Ibrahim Raqqawi: Notre campagne, qui s'appelle « Raqqa est massacrée en silence » a été lancée en avril dernier. On a décidé de passer à l'action parce que l'EI commet beaucoup de crimes dans la ville, sans que personne dans le monde ne le sache. Alors on a lancé cette campagne pour rendre compte des crimes commis par l'EI dans la ville. On a posté beaucoup de crucifixions, d'exécutions et d'informations sur Facebook et Twitter. L'EI a fait trois prêches le vendredi, disant que nous étions des infidèles, que nous étions contre Allah, concluant par : « Nous les attraperons, et nous les exécuterons. » Nous étions 17, mais malheureusement l'un d'entre nous a été capturé et exécuté par l'EI parce qu'on a trouvé sur lui ses vidéos et photos des exécutions. Après ça, on a décidé de changer de stratégie pour être sûrs que ça n'arrive plus. Nous sommes 12 à l'intérieur de la ville, 4 en dehors. Avant, les 12 qui étaient dans la ville postaient aussi sur les réseaux sociaux, et témoignaient pour les journalistes, mais c'est très dangereux. On a donc décidé d'utiliser une « pièce secrète », dans laquelle ceux qui habitent Raqqa postent leurs photos, vidéos, etc.. Et puis nous quatre, qui sommes en dehors de la ville, nous les postons sur Internet et nous nous chargeons de parler avec les journalistes. On se cache derrière de faux noms et on ne fait confiance à personne, pour ne pas se faire arrêter.

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Où se trouvent ceux qui ne sont pas à Raqqa ?

Trois d'entre eux sont en Turquie, moi je suis parti de Raqqa il y a environ deux semaines [ndlr, l'interview a été réalisée fin septembre], mais je ne suis ni en Turquie, ni en Syrie. J'ai dû partir parce qu'ils voulaient m'exécuter, mais ma famille est toujours à Raqqa.

Êtes-vous tous originaires de Raqqa?

Oui, et nous avons vécu à Raqqa toute notre vie.

Combattiez-vous le régime de Bashar al-Assad avant que l'EI prenne le pouvoir ?

On a commencé par militer contre le régime d'Assad, mais quand notre ville a été libérée, puis que l'EI a repris notre liberté, on a décidé de mettre cette campagne en place pour montrer tous les crimes dont l'EI est responsable, ainsi que ceux commis par les extrémistes de la ville.

Récemment, une femme a utilisé une caméra cachée sous son niqab pour filmer la vie dans Raqqa, notamment celle des femmes.

J'ai vu cette vidéo. Elle a une caméra, une caméra très chère et discrète. Le problème que l'on rencontre dans notre campagne, c'est que l'on n'a pas de caméra. On utilise seulement nos téléphones, et il est très dangereux de prendre des photos dans la ville. D'abord, l'EI a installé des caméras partout, donc ils savent qui prend des photos, et il y a beaucoup de points de contrôle. Internet est très, très lent à Raqqa, donc on doit aller dans des cafés internet, ce qui est extrêmement dangereux parce qu'ils sont contrôlés par l'EI. On risque nos vies en prenant en photo des exécutions avec nos téléphones portables. La brigade Al-Khansa est sans doute ce qui rend notre tâche la plus compliquée. C'est une unité de l'EI qui est composée uniquement de femmes. Elles ont des armes, elles contrôlent les femmes à l'intérieur de la ville, elles vérifient si toutes portent le niqab, elles les inspectent.

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Ces femmes sont-elles Syriennes, ou étrangères ?

La plupart sont étrangères.

D'où viennent-elles ?

De partout dans le monde. Du Royaume-Uni, des États-Unis, des Pays-Bas, de Tchétchénie.

Est-ce qu'elles parlent toutes l'arabe ?

Certaines ne parlent pas arabe, d'autres ne connaissent que quelques mots. Ce qui rend notre action compliquée, c'est que quand on veut prendre des photos dans les rues de Raqqa, beaucoup de femmes portent le voile, et on ne peut pas savoir si elles sont de la brigade Al-Khansa. Parce que si vous prenez une photo et qu'une femme d'Al-Khansa vous voit, ils vous attraperont immédiatement, et vous serez exécuté.

Qu'est-ce qu'Al-Khansa veut dire ?

C'est le nom d'un personnage féminin de l'Islam ancien : quatre de ses fils sont devenus des martyrs en combattant pour l'Islam, alors ils l'ont appelé Al-Khansa, c'est devenu la mère de beaucoup de martyrs.

Qu'est-ce que vous avez documenté quand vous étiez à Raqqa concernant la condition des femmes ?

On a montré deux femmes qui se sont fait lapider.

Vous savez pour quelle raison ?

Ils ont dit qu'elles avaient couché avec d'autres hommes.

J'ai eu accès à des rapports qui disent que des femmes étaient ramenées d'Irak comme esclaves, surtout des femmes yézidies.

C'est faux, c'est de la propagande.

Est-ce que les femmes de la brigade Al-Khansa exécutent des gens, ou est-ce qu'elles portent simplement des armes, et transfèrent ceux qu'elles arrêtent aux hommes ?

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Elles les remettent aux hommes. Elles fouettent les femmes et les emprisonnent, mais ne procèdent pas aux exécutions.

Comment les femmes de Raqqa, vos soeurs, ou d'autres membres de votre famille réagissent à tout ça ?

Les femmes ne peuvent pas dire « non ». Les pires choses qui sont arrivées à Raqqa sont arrivées aux femmes. Désormais la brigade Al-Khansa dit aux femmes: « Vous ne pouvez pas porter de chaussures colorées, c'est haram [interdit]. Vous ne pouvez porter que des chaussures noires ». Beaucoup de femmes de la brigade essaient de trouver des filles pour qu'elles épousent des combattants de l'EI. Elles disent aux femmes qui veulent épouser des combattants de l'EI de porter un voile blanc sous leur voile noir, pour qu'on puisse les reconnaître. Mais aucune femme n'accepte, elles n'aiment pas l'EI.

Est-ce qu'il y a des femmes que l'on oblige à épouser des hommes de l'EI ?

Certaines n'y sont pas forcées par l'EI, mais par leurs propres pères, parce que les combattants de l'EI sont puissants et ont de l'argent. Une fille de 18 ans qui s'appelait Fatima a été forcée par son père d'épouser un membre de l'EI originaire de Tunisie, et elle s'est suicidée. Il y a une autre fille dont je ne me souviens plus du nom, son père l'a aussi forcée à épouser un combattant de l'EI et elle a fini à l'hôpital à cause de… Comment dire… de violences sexuelles.

Vous parlez beaucoup de combattants tunisiens. Ils sont nombreux ?

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Vous savez, les combattants du Maroc, de Tunisie etc. Ils veulent épouser des filles syriennes. Mais les combattants qui viennent du Royaume-Uni, des États-Unis, préfèrent ramener leur femme, ou épouser une autre étrangère, de Suède ou des Pays-Bas. Ils préfèrent rester entre eux. Il y a comme un mur entre eux et les habitants de Raqqa, parce qu'ils ne parlent pas la même langue, les gens ne les aiment pas, ils prennent les plus belles maisons, ils prennent de l'argent aux gens, tout ça.

Qui commande? Surtout des étrangers ? Ou surtout des Irakiens et des Syriens ?

La plupart d'entre eux sont Irakiens et Tunisiens. Mais ce sont surtout des Irakiens.

À quoi ressemblait Raqqa avant l'EI, et avant la guerre, surtout pour les femmes ? Avaient-elles le droit de travailler ?

C'était une ville normale, une ville comme beaucoup d'autres dans le monde. Il y avait des femmes qui étaient docteures, avocates, professeures. Beaucoup de femmes ne portaient même pas de hijab. C'était une ville mixte, il y avait des mariages mixtes, des restaurants mixtes. Bref, c'était une ville normale, une ville comme beaucoup d'autres dans le monde.

Les femmes ont-elles le droit de travailler à présent ?

Non, seulement les institutrices, et elles n'ont pas le droit d'enseigner aux garçons de plus de 6 ans.

Les filles continuent-elles d'aller à l'école ?

Il n'y a plus d'école depuis que l'EI s'est emparé de la ville. Il n'y a pas d'université, pas d'école, il n'y a rien du tout. Ils disent qu'ils veulent faire de nouveaux livres, de nouvelles écoles, mais pour l'instant il n'y a rien de tout cela. Ils disent aussi que les professeurs devront prendre des leçons spéciales dispensées par l'EI pour avoir le droit d'enseigner, et que ceux qui ne les suivront pas n'auront pas le droit d'enseigner.

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Est-ce qu'il y a d'autres organisations souterraines, ou des groupes comme le vôtre ?

Il n'y a presque pas de militants.

Est-ce que vous pensez qu'ils sont à la recherche de la femme qui a tourné cette vidéo ?

Je pense qu'elle se trouve en Turquie à présent, parce qu'on voit son visage dans la vidéo. Je ne pense pas qu'elle retournera à Raqqa.

Est-ce que vous avez peur pour votre famille à Raqqa, avec vos activités ?

Bien sûr. Il y a une semaine, ils se sont rendus dans la maison de l'un de nos membres qui est en Turquie, dans l'espoir de l'y trouver. Ils ont dit à son père : « Si votre fils n'arrête pas de parler de nous, ce sera un gros problème pour vous ».

Comment protégez-vous votre famille, est-ce que vous essayez de les faire sortir de la ville ?

La situation est très compliquée pour nous, on ne peut pas les faire sortir.

Est-ce que vos familles soutiennent votre activisme ?

Pas seulement nos familles, mais toute la ville de Raqqa, parce que les gens en ont assez de l'EI.

Combien de temps encore pensez-vous que ça va durer, et quand serez-vous autorisé à retourner à Raqqa ?

Je ne sais pas encore, mais dès que l'EI aura rendu ma ville j'y retournerai.

Qu'est-ce que les gens de Raqqa pensent des bombardements aériens des États-Unis ?

Je dirais que les gens de Raqqa sont divisés. Une partie d'entre eux dit, « Je collaborerai avec le diable pour que l'EI parte de notre ville, parce qu'on en a assez de l'EI. On en a assez, on veut que vous les chassiez de la ville, on veut notre liberté, on veut retrouver nos vies, on veut que nos fils sortent des prisons, parce qu'il y a plus de 1 200 habitants de Raqqa dans nos geôles ». Ils veulent que les bombardements chassent l'EI de la ville mais en même temps ils en ont peur, parce qu'ils ne veulent pas que des civils, des prisonniers innocents ou des familles meurent. Une autre partie des habitants, dont je fais partie, sont contre ces bombardements aériens, parce que si l'Occident avait notre liberté à coeur, pourquoi n'ont-ils pas bombardé le régime d'Assad alors qu'on les en supplie depuis quatre ans, pourquoi n'ont-ils rien fait ? Ils agissent maintenant contre l'EI, pas pour nous. Alors, une partie de la ville est contre les bombardements. Mais les deux parties se rejoignent dans la peur que des innocents soient tués.

Est-ce que les combattants de l'EI se servent des civils de Raqqa comme de boucliers humains ?

Oui. Après le discours d'Obama, dans lequel il annonçait qu'il bombarderait l'EI en Syrie, les combattants ont déplacé leurs familles dans les banlieues de la ville. Tous leurs bâtiments sont vides désormais, ils n'y a plus que deux ou trois gardes pour surveiller les bâtiments, et ils emménagent dans des appartements qu'ils prennent aux habitants de Raqqa - les civils, les chrétiens, ceux qui fuient la guerre. Ou bien, si vous avez trois maisons par exemple, ils viennent vous chercher et disent: « Vous n'avez pas besoin de trois maisons, on en prend deux pour héberger les combattants étrangers et on vous en laisse une ». Et vous savez, comme les gens ont peur d'eux ils ne peuvent pas dire non. Ils savent que s'ils disent non, ce sera un problème, ils risquent d'être emprisonnés sous prétexte qu'ils sont « contre l'État islamique ». Dans un immeuble de dix appartements par exemple, six d'entre eux vont aux membres de l'EI et quatre aux habitants de Raqqa. Chaque appartement abrite de 10 à 15 personnes. Donc ils transforment les gens en boucliers humains, derrière lesquels ils se cachent. C'est un gros problème pour les habitants, qui ont peur de cela.

Est-ce qu'il y a des gens à Raqqa qui essaient encore de résister à l'EI ? Est-ce qu'il y a des gens qui se rallient vraiment à leurs revendications ou est-ce qu'ils le font juste pour survivre ?

La plupart des habitants de Raqqa sont contre l'EI, environ 90% de la population. Les 10% restant, l'EI leur donne du pouvoir, de l'argent, ce qu'ils veulent dans la ville. Depuis les bombardements, un peu plus de gens se sont ralliés en disant « Je serai avec l'EI contre ces bombardements.» Mais la grande majorité de la ville veut les voir partir. Ils en ont assez.

Suivez Alice Speri sur Twitter: @alicesperi