© Mars Films

Festif, ludique et artisanal : rendez-nous le porno des 70’s !

Le film « L’amour est une fête », qui sort en salles le 19 septembre, zoome sur la décennie magique du cinéma X à la française. Enquête sur une époque où l’on faisait joyeusement l’amour entre deux scènes de cul.

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sept. 12 2018, 8:31am

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« La pornographie, c'est la mise à nu – si j'ose dire – sans la médiation d'aucune histoire, ni d'aucun scénario. Et sans esprit, sans talent le plus souvent, et sans invention. Ces films sont souvent, hélas, pauvres, tristes, répétitifs ». Nous sommes le 3 mars 1982 et Jack Lang est interviewé par Eva Darlan dans l'émission Ciné Parade. Qui le relance d’un audacieux : « Vous avez déjà vu des films à caractère pornographique ? » Réponse : « J'en ai vu quelques-uns, mais on s'en lasse vite. » Pauvre Jacquot, s’il savait…

Au moment où le ministre de la Culture de François Mitterrand délivre son (hypocrite ?) condamnation, les années 70 s’achèvent. Elles ont vu l’épanouissement de l’âge d’or du X à la française, dans le sillage de la libération des moeurs post-68. Une époque où, selon l’actrice Brigitte Lahaie, « il se tournait plus de films à caractère pornographique que de normaux ». Et où il n’était pas rare d’achever un tournage par une partouze géante, avant de poursuivre les galipettes dans les clubs spécialisés des Halles, à Paris.

C’est cette période que Cédric Anger relate dans le très jouissif L’amour est une fête. En nous filant la gaule, il nous fait visiter celle dans laquelle s’épanouit cette « bulle de plaisir ». À Paris, en 1982, Franck (Guillaume Canet) et Serge (Gilles Lellouche) sont deux flics infiltrés, patrons d’un peep show de Pigalle. Endettés, ils décident de produire des « loops », des petits formats à projeter dans leur boîte. Le succès est tel qu’ils se lancent dans la production d’un vrai long-métrage. Avec un axiome d’une délicieuse simplicité : « Un acteur beau, c’est un film érotique. Un laid, c’est un porno. »

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La diatribe de Lang est à ce point révélatrice qu’Anger a choisi de la placer en ouverture de son long-métrage. Il est vrai que – en appliquant impitoyablement la « loi X » – Lang est le véritable fossoyeur de cette parenthèse enchantée. La célèbre loi a été votée le 30 décembre 1975, sous Valéry Giscard d’Estaing. Pendant les débats à l'Assemblée nationale, le député UDR du Val-de-Marne, Robert-André Vivien, fait un inoubliable lapsus : « Monsieur le ministre, durcissez votre sexe ! Euh pardon, votre texte ! » La loi est moins rigolote : elle décide que les pornos seront plus lourdement taxés que les autres films : une TVA majorée, et un prélèvement de 20 % sur les bénéfices pour soutenir les projets « de qualité ». Les photos sont interdites sur les affiches. De plus, ces films sont exclus, comme les salles les diffusant, de toute subvention publique. Les œuvres « intellos » des années 70 financées par les films de boules ? Complètement ! C’est injuste mais ça nous vaudra quand même cette remarque mythique du non moins mythique acteur Alban Ceray : « Demandez aux gens de la Quinzaine des réalisateurs cannoise si le goût de leur pain n’a pas l’odeur de mon cul ! »

« Entre deux plans de baise, on buvait tranquillement un coup » – Alban Ceray, ancien acteur porno

C’est qu’il peut l’avoir mauvaise, Alban. Ghettoïsé, son terrain de jeu entame une longue descente aux enfers. En 1975, on trouve 200 cinémas pornos en France, 136 en 1976 et 45 en 1982. En 1975, Les jouisseuses de Lucien Hustaix peuvent attirer 2,2 millions de coquins dans les salles ! En 1982, les entrées totales du secteur plafonnent à 5 400 000. L’heure de la libido décomplexée – avec des cartons érotiques comme Emmanuelle (1974, 9 millions), Histoires d’O (1975, 3,5 millions) ou L’empire des sens (1976, 1,7 million) – s’achève. « Peu à peu, il y a eu un retour de bâton. À droite, on a commencé à fustiger l’immoralité de ces films. À gauche, le mercantilisme des pornographes. La loi a été mise au point sous Giscard, mais appliquée à la lettre sous Mitterrand, pour rassurer l’opinion sur le fait que la gauche n’était pas trop permissive. Les pornos ont vu leurs budgets fondre. », retrace Cédric Anger, le réalisateur de L’amour est une fête.

En 1969, Alban Ceray arrive de son Monaco natal pour devenir brocanteur dans les Halles. Il se souvient : « La boutique d’à côté était un théâtre érotique. Un jour, l’ami qui le tenait m’a proposé de remplacer un comédien au pied levé. J’avais 28 ans et il fallait simplement faire semblant de refaire le kamasutra. » Début 1976, après une représentation, deux flics l’arrêtent pour attentat à la pudeur et il se retrouve deux semaines à la prison de la Santé. À la sortie, le ciné lui tombe dessus. Son premier film est French Érection (1976). Plus de 800 suivront dans la joie et la bonne humeur. « Je suis une sorte de baba cool, un garçon de plaisir », dit joliment le septuagénaire. Qui ajoute : « J’étais bien payé, 20 000 francs par film [3 000 euros, ndlr] mais je n’ai jamais fait ça pour l’argent. J’étais assez bon comédien. Je me contentais d’apprendre mon texte, de jouer et de bander. »

Et de se marrer. « Grâce aux tournages, j’ai pu voyager. On a shooté au Sri Lanka, en Afrique du Sud, dans l’Alhambra de Grenade (entre deux groupes de touristes !), aux Seychelles… » Au Sri Lanka, il demande un billet open et reste six mois. « Sur un long, on était payés au forfait : entre deux plans de baise, on buvait tranquillement un coup. » Grâce aux cassettes qui circulent sous le manteau, Alban devient célèbre dans le monde entier, signe des autographes au Brésil et à Caracas, et claque la bise aux flics israéliens.

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Le producteur Marc Dorcel, qui a vécu cette fin de cycle bénie, raconte : « C’était dur de trouver des acteurs aussi endurants qu’impudiques. Alors, on reprenait les mêmes ». Du coup, une bande de potes se forme, se retrouvant au gré des tournages : Alban Ceray, Marylin Jess (qui font tout deux une chouette apparition dans L’amour est une fête), Dominique Aveline, Gabriel Pontello (aka « le commissaire Supersex »), Jean-Pierre Armand, Richard Allan, Brigitte Lahaie, Claudine Beccarie, Cathy Ménard, Erika Cool…

« On faisait l’amour, non plus pour la caméra, mais pour nous-mêmes » – Brigitte Lahaie, ancienne actrice porno

Cédric Anger vante des tournages qui ressemblent à « des moments de vacances et de plaisir. La plupart des actrices, acteurs et réalisateurs étaient des petits bourgeois branchés qui aiment faire la fête. La majorité avait droit aux congés spectacles et aux Assedic. C’était tout un petit microcosme qui évoluait entre les photos de charme, les clubs de strips et boîtes échangistes, et qui prolongeait ça en tournant. Les filles n’avaient pas l’impression d’être les victimes des hommes. »

Clairement, on est loin de #MeToo et du porno industriel des années 2000. C’est d’ailleurs une des grandes « amies » de ce mouvement qui restera l’icône de cette époque. Dans ses mémoires, Moi, la scandaleuse, Brigitte Lahaie se souvient des recettes de cuisine échangées avec Richard Allan entre les prises. Et assure que la prévenance régnait sur les sets : « On me demandait mon avis, me proposait de modifier le plan de travail pour m’être agréable. » Complètement détendue, Brigitte ne boude pas son plaisir, comme dans Je suis à prendre (1978) où, avec Jean-Pierre Armand, ils font « l’amour, non plus pour la caméra mais pour nous-mêmes. » Ou avec sa copine Véronique Maugarski qui, pendant une scène saphique dans une salle de bains, envoie le jet de douche sur un projo qui explose. Le mari de « Véro » appréciera moins que, lors de leur mariage, sa femme et Lahaie commencent à baiser devant tout le monde…

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Sur les tournages, l’ambiance est franchement potache. « Quand un acteur disait “Faut nettoyer Popaul“, ça voulait dire lui faire une gâterie. Un jour, une nouvelle maquilleuse n’a pas compris et elle lui a nettoyé avec une bassine et une lingette ! ». Et on ne vous parle pas de la fois où une moustache reste collée aux fesses d’une fille pendant un anulingus. À en croire Jess, à part l’alcool, il y avait peu de drogues et « on ne prenait aucune substance pour bander ». Les comédiennes partagent tout, même les médecins. « On avait toutes le même gynéco, à Pigalle. Il nous faisait la petite visite trimestrielle du minou pour savoir si on était apte à tourner. On avait juste besoin d’un papier », raconte Jess.

« Les acteurs avaient parfois plus de rapports sexuels entre les prises que pendant, assure Cédric Anger. Les assistants toquaient aux portes des chambres pour que les acteurs s’économisent ! » Marc Dorcel confirme : « Sur les salons érotiques, les comédiens de toute l’Europe se retrouvaient dans les mêmes hôtels. Moi, je n’interdisais rien… »

Le plus émouvant est la fierté avec laquelle ces vétérans parlent de leurs « œuvres » qui, pour eux, étaient du vrai cinéma. « On a fait des films qui tenaient à peu près la route. On avait des textes, une histoire, un truc à défendre », vante Alban Ceray, particulièrement fier de ceux tournés pour Gérard Kikoïne, dont Parties fines (1977). Cédric Anger approuve : « Les réalisateurs ne disaient jamais qu’ils tournaient des pornos. Eux parlaient de films d’amour ». Souvent, le kif ultime était le pastiche : Blanche Fesse et les sept mains, L’amour aux trousses, L’arrière-train sifflera trois fois, Godefinger… Comme le dit Michel Fau (devant son boulier en forme de seins) dans L’amour est une fête : « Faites un bon film ! Enfin, pas trop bien, parce que le public n’aime pas ça ! » La nanardise règne en maître, notamment avec le classique combo « château / Rolls / feu de cheminée / bourgeoise » auquel L’amour est une fête rend hommage dans sa partie finale.

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« Il y avait une insouciance qui n’a rien à voir avec d’aujourd’hui. C’était l’époque où le sexe était la chose la plus simple du monde », regrette Anger. Ceray est plus direct : « Dans le porno actuel, il n’y a plus d’histoire, plus rien. C’est le concours de celui qui va le plus loin, le plus vite, le moins cher. Plus de comédiens, de texte, juste des performances : bite dans la chatte, main dans le cul. J’ai tourné dans DXK [2011, inspiré de l’affaire DSK, ndlr] à Budapest. Les mecs se shootaient, travaillaient comme des mules 10-12 heures par jour. Faut être un athlète de haut niveau, sortir du Cirque du Soleil et savoir faire des barres parallèles. »

Pour se consoler, Alban peut toujours se rendre dans les derniers cinés pornos que compte le pays : une poignée à Pigalle, l’Aquitain, à Bordeaux ou le Vox, à Grenoble. Pour sa part, l’auteur de ces lignes se souvient avec émotion des années 80, à Avignon. Au guidon de son vélo, le feu rouge du boulevard Saint-Ruf le forçait à s’arrêter devant le Lido, dernier ciné chaud de la ville. Il fantasmait alors sur l’affiche de L’institutrice est une salope… Toute une époque.

L'amour est une fête, réalisé par Cédric Anger, en salle le 19 septembre.

Cet article est sponsorisé par Mars films. Le sponsor n'est pas intervenu dans l'élaboration de cet article, réalisé par la rédaction en toute indépendance éditoriale.

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