La menace des sous-marins à roulettes, c'est pour demain

L'idée de créer des tanks roulant au fond des mers est en train de faire son chemin, menaçant par effet ricochet l'efficacité de la dissuasion nucléaire.

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15 mai 2015, 2:40pm

Photo de Emory Kristof/National Geographic/Getty Images

Tous les deux ans, les scientifiques de l'Office of Naval Research [le bureau de recherche navale du Département de la Marine des États-Unis] organise un symposium. On y parle candidatures à des bourses et partenariats commerciaux, mais on parle aussi de l'avant-garde de l'arsenal naval.

Entre plusieurs tables rondes sur les lasers, les canons électriques ou les robots qui combattent le feu, le docteur Robert Ballard, l'homme qui a retrouvé l'épave du Titanic, et qui a découvert des formes de vie dans des trous géothermiques des sols marins, entre autres accomplissements, a lui aussi donné une conférence. Une conférence dans laquelle il a mentionné au passage un nouveau concept hallucinant : « un arsenal de sous-marins tout-terrain ».

Autrement dit, il s'agit de mettre des roues sur des sous-marins.

De manière générale, les sous-marins détestent leurs interactions avec les fonds marins. Ils passent une grande partie de leur temps à essayer de les éviter. Heurter un rocher tranchant pourrait déchirer la coque. Pas génial quand on sait que la mer pèse une demie tonne de pression sur chaque centimètre carré de cette coque. La plupart du temps, les sous-marins n'ont pas de fenêtre, donc en garer un sur le sol marin — qui ne manque pas de rochers tranchants — relève de l'idée farfelue. Pire, les sous-marins ne restent pas parfaitement immobiles ; ils ont une grande inertie. Se garer en épi sur le sol marin relèverait du cauchemar.

Les huiles et les intellos de la Marine connaissent bien ces problèmes. Et pourtant, Ballard a déclaré, devant un parterre plein de pontes de la Marine qu'il fallait que les sous-marins aient une relation plus intime avec les fonds marins. Pourquoi ? Autrefois, Ballard travaillait pour les renseignements de l'armée, il analysait des cartes pour évaluer si les chars ennemis ou des troupes masquées ne pouvaient pas se cacher derrière des crêtes, des collines ou des vallées, ou d'autres trucs du même genre. Par la suite, Ballard est passé à la Marine, et, partant de son expérience dans l'armée, il a milité pour qu'on se rapproche des fonds marins au lieu de les éviter.

En 1984, Ballard a démontré son aptitude à opérer sur les fonds marins pendant une mission d'exploration de deux semaines près du Reykjanes Ridge, en Islande. Il a emmené le sous-marin de recherche en haute mer de la Marine, le NR-1, à 900 mètres sous le niveau de la mer et l'a conduit autour des pics volcaniques ; il s'est même caché dans un tube de lave. À l'époque, le NR-1 était le plus gros des sous-marins de recherche en haute mer, et le plus petit sous-marin nucléaire. D'une longueur de 45 mètres et d'un poids de 400 tonnes, en mesure d'accueillir un équipage de 13 personnes pendant un mois. Mieux encore, le NR-1 avait des roues et des portes rétractables. Les roues permettaient au NR-1 de rouler sur le fonds marin. Les portes permettaient aux conducteurs de voir où ils allaient.

Au-delà du côté dur à cuire du mec qui conduit un sous-marin comme un tank de 400 tonnes avec un réservoir à propulsion nucléaire, il y a des avantages concrets à rouler dans la boue. Les sous-marins (et les navires en surface qu'ils combattent) utilisent des sonars pour chercher des trucs. Il y a le sonar passif, les mouchards, qui repèrent les bruits de moteur. Ou, comme les chauves-souris, les sous-marins peuvent émettre des impulsions sonores qui rebondissent sur les objets, créant des échos qui sont reçus par le sous-marin. Cette technique s'appelle le sonar actif. Mais dans un terrain complexe composé de rochers, de montagnes et de canyons, les ondes sonores se mélangent tellement que c'est impossible de décrypter les sons qui reviennent.

Les marins utilisent aussi des détecteurs magnétiques sensibles pour localiser l'énorme masse métallique de sous-marins qui se déplace sous l'eau. Mais cette méthode est moins efficace dans un certain type de fonds marins. Par exemple, à proximité des roches basaltiques, qui font interférence avec les boussoles et créent un véritable boxon vis-à-vis des engins de chasse sous-marine magnétiquement sensibles.

Entre le sonar brouillé et l'interférence magnétique au fond de l'océan, ça peut être très difficile de trouver quelque chose de caché dans les fonds marins. Ballard a expliqué ce point de manière limpide en défiant la Marine américaine de le retrouver quand il se promenait autour du Reykjanes Ridge dans le NR-1. Après deux semaines de recherches, la Marine ne savait toujours pas où il se cachait.

La Marine s'est désintéressée de la démonstration de Ballard à la fin de la Guerre froide, mais il y a plein de raisons pour lesquels on devrait l'exhumer. Pendant des siècles, les sous-marins se sont reposés sur leur discrétion pour se protéger. Mais un rapport du centre pour l'analyse stratégique et budgétaire a relevé que les vieilles règles en matière de sous-marins pourraient être en train de changer. Pour commencer, chaque avancée en matière de technologie pour rendre les sous-marins plus furtifs encore est de plus en plus chère, réduisant l'écart de performance entre les différents sous-marins. Qui plus est, il y a de nombreuses techniques de chasse sous-marine qui contournent la traditionnelle discrétion et la rapidité des sous-marins. Jusqu'à présent, ces techniques demandent trop de puissance informatique pour être pratiques. Bientôt, les progrès en informatique feront de ces systèmes plus exotiques une option viable.

L'idée de Ballard reste quand même hyper bizarre. Il propose un nouveau domaine de guerre. « Domaine » est à comprendre ici dans le sens de l'environnement dans lequel ont lieu les combats. Jusqu'à un millénaire avant notre ère, ils avaient lieu sur un seul domaine : la terre. Trois millénaires plus tard, la guerre s'est étendue à six autres domaines — la terre, la mer, les fonds sous-marins, l'air, l'espace, et maintenant le cyberespace. Pour des raisons pratiques, le domaine des fonds sous-marins ne s'étend aujourd'hui qu'à peine à quelques centimètres en dessous du niveau de la mer (ou quelque part juste au-dessus du fonds marin, si c'est assez profond). Si vous allez plus en profondeur, pour la plupart des sous-marins, vous êtes en eaux inconnues ; les coques s'effondrent, les gens meurent, et personne n'est content.

Mais si vous considérez les domaines sous-marins depuis les fonds sous-marins vers le haut (plutôt que de la surface vers le bas), les choses commencent à changer. Les sous-marins traditionnels ne ressemblent pas à des prédateurs furtifs invisibles sous les vagues, on dirait plutôt de gros ballons débiles qui flottent maladroitement sur l'eau. Des sous-marins adaptés aux sols sous-marins deviennent des hélicoptères aquatiques, atterrissant et décollant des fonds sous-marins. Les mines sous-marines les plus avancées, comme le CAPTOR de la marine américaine — une torpille qui se cache et qui écoute les bateaux qui passent — deviennent l'équivalent sous-marin des missiles sol-air. Le relief complexe du sol océanique n'est plus un danger, mais une source de couverture et de caches.

Donc en fait, ca va plus loin qu'une histoire de sous-marins sur des roulettes, il s'agit de traiter l'océan comme le ciel. Ainsi, tout ce qu'on pensait connaître des combats en mer ou sous la mer est à revoir.

Rien de tout cela n'est cependant près d'arriver en l'état ; aujourd'hui, les sous-marins ne descendent pas assez profondément pour interagir avec les fonds sous-marins. Les petits navires de haute submersion capables d'aller à plusieurs milliers de mètres de profondeur sont lents, ont besoin d'un ravitailleur, et leur durée de vie est généralement limitée à quelques jours. Mais ça va changer ; une explosion dans le domaine du forage pétrolier en mer, très profonds, et les avancées dans l'exploitation minière des fonds marins vont continuer à faire progresser les Remotely Operated Vehicles (ROV) et les véhicules sous-marins autonomes (AUV). Les sous-marins tout-terrain deviendront alors une réalité.

Ce qui fout des frissons, c'est que ce genre de nouveau véhicule de combat rendra les sous-marins classiques plus faciles à trouver et à abattre, ce qui menace les missiles sous-marins nucléaires. Les missiles nucléaires balistiques sous marins sont considérés comme le moyen de dissuasion de dernier recours, parce qu'historiquement ce sont les plus fiables et les mieux protégés de l'arsenal nucléaire. Même si un assaillant frappait chaque centimètre carré d'un pays au cours d'une attaque nucléaire surprise, l'assaillant pourrait potentiellement être la cible d'une contre-attaque lancée par des sous-marins nucléaires cachés sous la mer. C'est pour ça que la majorité de l'arsenal nucléaire américain est sous la mer. La garantie d'une contre-attaque fait beaucoup pour empêcher ses ennemis d'appuyer sur la gâchette nucléaire.

La guerre des fonds marins pourrait changer cela. Les pays autour du globe, dont les États-Unis, la Russie et la Chine sont signataires du Traité de désarmement sur le fond des mers et des océans qui vise à créer une zone exempte d'armes nucléaires dans les fonds marins (en dehors des eaux territoriales qui s'étendent à 12 miles des côtes d'un pays). Si une nation se retire du traité pour construire une base nucléaire au fond de la mer parce qu'elle a le sentiment que ses missiles nucléaires sous-marins ne sont plus en sécurité, cela pourrait provoquer une course à l'armement. C'est la raison pour laquelle la guerre des fonds sous-marins peut menacer la pertinence du nucléaire comme moyen dissuasif. Et si Ballard a eu l'idée de mettre des roues sur un sous-marin, il est évident que d'autres ont pu y penser.

Les traités ne durent pas pour toujours. Un jour ou l'autre, quelqu'un décide de partir ou de tricher, ou alors la technologie fait de telles avancées que ledit traité devient une relique historique. Les États-Unis se sont retirés du traité ABM (pour Anti-Balistic Missile) pour poursuivre leur programme de défense. Début mars, la Russie s'est de facto retirée du Traité sur les forces conventionnelles en Europe, qui limite la taille des armées déployées en Europe. Il n'y a donc pas de raison de penser que le traité existant sur le désarmement du fond des mers et des océans va durer pour toujours. Le concept hallucinant de Ballard pourrait devenir le casse-tête des états-majors de demain.

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