Le « western zapata » ou la lutte des classes à coups de colt

Quand la révolution mexicaine sert de prétexte à un réalisateur de western spaghetti pour faire passer des idées marxistes.
Alexis Ferenczi
Paris, France
27.7.18
Le Mercenaire, Sergio Corbucci, 1967.

« Voler aux riches pour donner aux pauvres, ça ne fait pas trop plaisir aux riches ». Voilà comment le mercenaire gringo joué par Franco Nero commente la capture du paysan mexicain incarné par Tony Musante. Ce dernier, après avoir mené une révolte de mineurs, est finalement condamné par le riche patron qui l’emploie à être piétiné à mort. On n'est qu'au tout début du Mercenaire, film de Sergio Corbucci, égérie du « western zapata », mais déjà, une certaine tension sociale et économique s'est installée.

Ce sous-genre cinématographique, né dans la seconde moitié des années 1960, est un
des terrains de jeu de Corbucci, cinéaste italien qui fait l'objet d’une rétrospective à la Cinémathèque. L'occasion de se rendre compte que ces westerns fonctionnent souvent sur la même dialectique entre un gringo (américain) et un péon (mexicain) - qui est appelé à prendre conscience de la nécessité d’une révolution à même de renverser un système injuste.

Corbucci est l'un des pères du western spaghetti. Dans l’ombre de Sergio Leone, il a notamment signé Django (1966) - qui inspirera le très cinéphile de Quentin Tarantino - et Le Grand Silence (1968) avec Jean-Louis Trintignant en muet et Klaus Kinski en tueur sadique. Sa contribution au « western zapata » prend la forme d’une trilogie mexicaine composée du Mercenaire, de Compañeros et de Mais qu’est-ce que je viens foutre au milieu de cette révolution ?

« Il faut voir le Mexique comme une représentation du tiers-monde en lutte contre les impérialistes incarnés par les Américains » - Jean-François Rauger, directeur de la programmation de la Cinémathèque

Pour Jean-François Rauger, critique de cinéma et directeur de la programmation de la Cinémathèque française, ces films sont résolument anti-impérialistes. « Ce sont des métaphores politiques. Il faut voir le Mexique comme une représentation du tiers-monde en lutte contre les impérialistes – ie : les Américains », expliquait-il lors d’une conversation suivant la projection du Mercenaire.

« On est dans le cliché, la représentation fantasmatique. Dans ces films, le Mexique est à la fois la Bolivie et le Vietnam. Il y a l’ombre de Che Guevara qui plane », ajoute-t-il, rappelant qu’un parallèle peut être fait avec l’assassinat à la même époque de Patrice Lumumba, leader progressiste congolais et l’utilisation de mercenaire par les compagnies minières et diamantaires locales pour soutenir la sécession katangaise.

Le Mercenaire, Sergio Corbucci, 1967.

Ces films sont aussi pour beaucoup d’historiens du cinéma, le reflet d’une société
italienne en pleine mutation. « On a dans ces films deux figures de l’Italien des années 1960 », raconte Rauger. « D'un côté, le chasseur de primes qui ne bosse que pour l'argent et de l'autre, l'homme du peuple, encore inconscient de sa mission politique, et qui va apprendre par la praxis qu'il est en fait au coeur d'un projet révolutionnaire. »

Autant d’éléments qui soulignent l’ambivalence de cette Italie du miracle économique où l’on passe de l’individu consommateur au collectif politique porteur d’une idée. Dans les années 1960, le pays accède enfin à la société de consommation – les péplums et les westerns viennent illustrer cette euphorie. En parallèle, la population développe aussi une sorte d’utopie collective – que les « westerns zapata » porteront à l’écran.

« Il y a d'un côté, le chasseur de primes qui ne bosse que pour l'argent et de l'autre, l'homme du peuple, encore inconscient de sa mission politique, et qui va apprendre par la praxis qu'il est en fait au coeur d'un projet révolutionnaire. »

Ces films anti-impérialistes peuvent s’expliquer par deux facteurs selon Jean-François Rauger : les conséquences au cinéma de la révolution néo-réaliste et le fait qu’en Italie, la gauche soit culturellement hégémonique – une situation qui durera jusqu’à la fin des années 1970.

« Après la guerre, le projet du néo-réalisme – filmer les ruines avec des caméras et un engagement social – va naître avec les films de Vittorio De Sica ou Roberto Rossellini (dont Sergio Corbucci aura été l’assistant). Même si ce cinéma va ensuite se pervertir, devenir plus commercial et glamour au fil des années, il va aussi imprégner le cinéma de genre. »

L’autre raison invoquée, c’est la puissance du Parti Communiste au sein de la société italienne. La gauche est culturellement hégémonique, notamment dans l’industrie cinématographique. Les films de Sergio Corbucci sont-ils pour autant révolutionnaires ? La question ne se pose pas vraiment pour Rauger.

« Un film comme Le Mercenaire a un certain intérêt didactique, presque Brechtien. On se situe dans des rapports de production. Il y a une manière de faire prendre conscience d’un certain état de la société tout en divertissant. On a beaucoup dit que le film était anarchiste. Je pense qu’il est surtout imprégné du marxisme italien, comme tous les films écrits par le scénariste Franco Solinas », conclut-il.

Sous-genre un brin mal-aimé du western spaghetti, le « western zapata » n’aura vécu que quelques années mais, grâce à Sergio Corbucci notamment, il aura eu le temps de donner les films les plus picaresques, parfois couillons et toujours engagés.


Rétrospective Sergio Corbucci, à la Cinémathèque jusqu'au 29 juillet