Avec les communistes qui réclament le boycott des élections
Image: Mathieu Rouland
politique

Avec les communistes qui réclament le boycott des élections

Et nous expliquent pourquoi.
6.9.18

Le grand loft industriel est plongé dans la pénombre. Assises sur des chaises pliantes, une trentaine de personnes ont les yeux rivés sur une vidéo projetée sur le mur, où défilent les rues de Montréal.

S’y succèdent des ouvriers de la construction, des affiches badigeonnées de colle, des gens masqués qui déploient une banderole devant l’Université Concordia : « BOYCOTTONS LES ÉLECTIONS BOURGEOISES! LUTTONS POUR LE POUVOIR OUVRIER! ». Des images du mot boycott gribouillé en rouge sur les pancartes du Parti québécois et de Québec solidaire déclenchent les rires dans la salle.

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La vidéo terminée, le groupe applaudit chaudement, dans l’obscurité, et scande « PCR! PCR! PCR! PCR! PCR! ».

Crédit photo: Justine de l'Église

Jeudi dernier avait lieu une conférence sur le boycott des élections générales provinciales, organisée par le Parti communiste révolutionnaire (PCR). La réunion avait lieu à la Maison Norman Bethune, un grand local au troisième étage d’un immeuble, qui sert à la fois de librairie et de lieu de rencontre.

Je me suis assise sur une des chaises alignées dans un coin du loft, près d’immenses toiles des figures emblématiques de Mao, de Lénine et de Marx. On est venu me donner un tract, un exemplaire du journal Partisan et un horaire des événements communistes à venir, dont une manifestation prévue le 1er octobre, jour du scrutin.

Des communistes pas comme les autres

Le Parti communiste révolutionnaire fait bande à part. Il ne faut pas le confondre avec le Parti marxiste-léniniste du Québec, un parti communiste qui présente une vingtaine de candidats aux élections provinciales.

Le PCR est une organisation politique qui revendique quelques centaines de membres, mais qui fait dans l’abstentionnisme. On ne présente aucun candidat et, surtout, ses membres ne votent pas. Ils demandent à la population de faire pareil.

Crédit photo: Justine de l'Église

« On veut exprimer une position claire, une position de rejet du système politique et économique. On pense que ce message rejoint une partie des abstentionnistes », m’a expliqué Serge Gélinas*, militant communiste depuis 40 ans, avant de commencer sa conférence.

L’invitation à boycotter des élections n’a pas exactement pour but de faire grimper le taux d’abstention. On cherche d’abord et avant tout à faire circuler la propagande auprès du quart des électeurs qui déjà ne votent pas.

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Un militant d’une vingtaine d’années que j’ai interrogé à la sortie est de cet avis. « Si toi, tout seul, tu ne vas pas voter, personne ne va le savoir. Rien n’aura changé », explique-t-il, en mangeant un sous-marin Subway.

Il préfère saisir l’occasion de mettre en relief les problèmes de la société qui « sautent aux yeux »: les inégalités, la corruption, l’évitement fiscal, et d’y trouver des solutions. « Le but, c’est de faire de la mobilisation qui va nous mener vers le socialisme », résume-t-il, tout en laissant tomber quelques tranches de concombres par terre.

Voter ne sert à rien

Dans la salle de conférence, on retrouve quelques femmes, mais surtout des hommes, d’âges variés. À part une femme qui porte un t-shirt « À bas le capitalisme », rien dans leur habillement n’indique que le groupe planifie renverser le gouvernement, prendre possession des moyens de production et instaurer une démocratie ouvrière grâce à un « soulèvement massif et la lutte armée ».

Nous n’avons pas pris les visages des participants en photo, ce qui nous avait été demandé au préalable. Plusieurs personnes craignent de perdre leur emploi si on les identifie comme membres de la révolution communiste. D’autres craignent le profilage des policiers ou encore les représailles de leurs opposants politiques.

La conférence s’est déroulée sans éclat. Le responsable de la Maison Normand Bethune a exposé les arguments communistes justifiant le boycott, a détaillé le système à mettre en place et a tenté de déboulonner certains mythes. Le tout était assez didactique; l’ambiance s’apparentait à n’importe quel cours que j’ai pu suivre à l’UQAM – les mauvaises langues diraient qu’il s’agissait exactement d’un cours de l’UQAM.

Crédit photo: Justine de l'Église

D’après les militants, déposer son bulletin dans l’urne revient à légitimer un système vicié, qui ne sert que les riches. L’État et le parlement ne servent qu’à maintenir la domination de la bourgeoisie sur la société.

C’est pourquoi voter pour un parti de gauche n’est pas non plus une option.

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« Je suis convaincu que dans Québec solidaire, il y a des gens de bonne volonté qui voudraient changer les choses, mais ils n’y arriveront pas. De un, ils ne prendront pas le pouvoir », tranche Serge Gélinas. Il soutient qu’un tel parti serait appelé à diriger dans le cadre restreint du système capitaliste, qu’il n’y aurait pas de réel changement pour les ouvriers.

M. Gélinas croit que même le parti de gauche le plus radical n’arriverait pas à changer le système de l’intérieur, qu’il serait renversé aussitôt. Il préfère dès lors s’attaquer au système au grand complet.

À ma gauche, un jeune homme de 23 ans porte un chandail « FUCK YOU PAY ME », message répété en boucle sur le col du vêtement. J’ai trouvé son choix vestimentaire bien à propos et l’ai accosté à la fin de la conférence.

Pour lui, le geste de voter « légitime le fait qu’on se fait exploiter », peu importe la formation politique choisie.

« Même moi, j’irais voter pour le parti qui est le plus de gauche, qui est Québec solidaire, admet-il. L’éducation gratuite, pourquoi je serais contre ça? Mais ce serait dire que je me contente de ça, que je suis bon pour quatre ans et que je m’en vais écouter la Poule aux œufs d’or. »

Mettre la table pour la révolution

Pour ce jeune communiste, la campagne de boycott est un enjeu d’éducation populaire. Pour que le peuple comprenne que le communisme, c’est d’abord la solidarité entre travailleurs.

Il milite entre trois et quatre fois par semaine pour changer les choses, notamment en rencontrant des gens, en manifestant, en distribuant de la littérature communiste. La cause lui tient à cœur depuis ses 16 ans, quand son père, travailleur d’usine, a fait une crise cardiaque après avoir travaillé 80 heures par semaine pour subvenir aux besoins de sa famille.

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« On veut juste renverser la pyramide, que la majorité des gens prenne le pouvoir. »

Crédit photo: Justine de l'Église

Et il demeure réaliste quant à l’impact que la campagne de boycott peut avoir. « Je le sais, que le 2 octobre, on ne sera pas dans une communauté communiste. On le sait tous les deux. Mais chaque personne qui commence à s’intéresser à notre cause, pour moi, c’est une victoire. »

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En attendant la révolution, il continue à travailler dans une banque, ce qui, il l’admet, est très paradoxal. « Mais j’ai besoin de travailler! Tant qu’on n’a pas renversé le mouvement, je vais pas commencer à vivre dans le bois non plus, à me nourrir de feuilles et à ne jamais rien consommer. Je vais au Mc Do… », nuance-t-il.

À la fin de la rencontre, un camarade est venu présenter le plan de lutte pour les prochaines semaines. Il a souligné le grand besoin de militants pour soutenir la cause et a invité les personnes présentes à laisser leurs coordonnées pour participer aux actions du PCR et distribuer les centaines de tracts et d’affiches déjà imprimés.

« Vive notre campagne de boycott, vive le pouvoir ouvrier en marche, vive le PCR », a conclu sobrement le camarade, acclamé par le groupe.

* Le nom de la personne citée a été changé pour préserver son anonymat.

Justine de l'Église est sur Twitter.