J'ai testé la karmathérapie
Illustration : Mazaccio & Drowilal
Happiness Therapy

J'ai testé la karmathérapie

Je n'ai pas rencontré mes ancêtres – mais j'ai bien dormi.

L’Hexagone est l’eldorado des guérisseurs. Nous sommes le pays le plus sceptique sur les vaccins et plus d’un Français sur deux a recours aux médecines alternatives et complémentaires (MAC). « Alternative » parce que c’est un choix du patient, « complémentaire » parce que souvent associée à l’arsenal thérapeutique conventionnel. Quant à la médecine, c’est simple : le terme n’est pas protégé, malgré les demandes de l’Ordre des médecins.

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Quatre sont encore officiellement reconnues : l’homéopathie, l’acupuncture, la mésothérapie et l’ostéopathie. Pour le reste, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recense plus de 400 pratiques thérapeutiques. Un nombre sans cesse en augmentation.

Alors, pourquoi ne pas se laisser tenter ? Quand d’autres s’attaquent à leur summer body, je me lance en quête d’un summer mind. Durant un mois, je vais tester les quatre catégories de MAC – « biologiques », « manuelles », « approches corps-esprit » ou « systèmes complets ». Histoire de démêler le vrai du faux – et peut-être devenir un homme nouveau.

***

Je n’ai jamais été croyant. Ou plutôt, comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. Pourtant, la spiritualité m’a toujours fasciné. Dans le fond, j’espère toujours vivre le trip mystique, voir un buisson ardent dans le bois de Boulogne – et mon coloc changer l’eau en mojito.

Cette chance va peut-être m’être donnée, car j’ai découvert la karmathérapie. Une médecine alternative qui propose, moyennant une centaine d’euros la séance, de trouver dans nos existences passées la clef pour résoudre nos difficultés actuelles. Une exploration existentielle de ce qu’on appelle scientifiquement la « mémoire cellulaire » – ou le « samskara », pour les plus traditionnels. De l’hypnose dite « régressive » sur fond de philosophie bouddhiste et de tradition indienne – une approche corps-esprit au « succès fulgurant » outre-Atlantique, qui fait petit à petit son trou en France.

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Internet m’a vendu du rêve. « En quelques minutes, [ma thérapeute] a "vu". Et m'a révélé que j'avais été poignardé dans une vie antérieure, à l'âge de neuf ans. Il restait selon elle une empreinte de cette mort violente dans mon corps. Cela expliquait sans doute ma posture voûtée, le fait que je me sois en quelque sorte prostré sur mon rein », raconte l’écrivain William Réjault à L’Express. Ou encore cette journaliste, qui dit avoir « recontacté, entre autres, une mémoire vive d’un guerrier mandchou, poignardé dans le dos par un traître de son camp ».

« Bruno Lus ? Comme "luz", la lumière… Ce n’est pas un hasard que vous veniez me voir » – Mima Salloum, karmathérapeute

J’étais donc impatient de savoir combien de coups de couteau j’avais pris dans mes vies antérieures. Et c’est Mima Salloum, une Franco-Libanaise sans âge – « ça dépend de ce que vous avez dans la tête et dans le cœur » – qui allait me donner la réponse. Tout ça grâce au principe de l’énergie-lumière. Au téléphone déjà, elle avait tiqué sur mon nom. « Bruno Lus ? Comme "luz", la lumière… Ce n’est pas un hasard que vous veniez me voir. » Je n’ose même pas lui dire que ça n’a rien à voir.

« Au cours de la séance de karmathérapie, une opération vibratoire triangulaire s’établit entre l’énergie-lumière, la personne et le catalyseur. » – capture d'écran de mimasalloum.com

Maintenant que je suis attablé dans son charmant appart ensoleillé du très chic 5e arrondissement de Paris, elle me retrace sa vie : études de sciences politiques et de sociologie à Beyrouth, stage à l’Unesco, création de bijoux… Puis une astrologue lui a « révélé [son] don ». Une formation et un « travail sur [son] corps énergétique » plus tard, la voilà karmathérapeute. Et pas des moindres : cette « guérisseuse de l’âme » aurait sauvé une jeune anorexique et aidé une femme stérile à tomber enceinte.

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« Je suis un catalyseur. Je ne touche pas les gens ; je sens dans mon corps ce qui se passe » – Mima Salloum, karmathérapeute

« Mon travail consiste à dégager tout ce qui peut bloquer quelqu’un pour qu’il puisse utiliser tout son potentiel au maximum. » Si ça marche, à moi le prix Albert-Londres. Surtout que c’est sérieux : elle cite l’épigénétique – une branche de la biologie qui étudie l’influence de l’environnement sur l’expression des gènes – de Joël de Rosnay, ancien enseignant du Massuchusetts Institute of Technology (MIT) et pionnier français du surf. Sans trop comprendre le parallèle avec la karmathérapie, j’ai quand même hâte qu’on s’y mette.

« L’enjeu : retrouver l’équilibre pour faciliter le contact avec notre être profond » – capture d'écran de mimasalloum.com

J’opte pour la formule « initiation au voyage intérieur » et m’allonge en chaussettes sur le lit une place qui fait l’angle. Après dix minutes de méditation – durant lesquelles je relâche un à un tous les membres de mon corps – me voilà dans le grand bain. « Je suis un catalyseur. Je ne touche pas les gens ; je sens dans mon corps ce qui se passe », annonce-t-elle. Bien. Je suis dans un demi-sommeil – pas loin de rappeler une insomnie à trois heures du matin.

Après m’être interrogé sur le nom des plantes de son salon et avoir passé en revue ma liste de courses dans l’ordre alphabétique, je décide d’ouvrir une paupière. Mima a les yeux rivés sur moi, assise à califourchon sur un pouf à un mètre cinquante du lit. Sa peau bronzée couverte d’un châle vert à fleurs, sa chevelure mordorée plus frisée que jamais. Je réprime un fou rire. Mais qu’est-ce que je fais de ma vie ?

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Plus le temps passe, plus je divague. Dans mon esprit, la figure de Mima se superpose aux statuettes du Kama-sutra alignées dans sa salle de bain. Le bruit de la chasse d’eau qui fuit finit par me bercer. Si bien que… je m’endors. Vingt minutes tout au plus. À mon réveil, la karmathérapeute entre en transe. Elle claque des mains, fait des petits bruits, namasté et compagnie. Passé la surprise, ça devient long pour moi. Le troisième œil de Mima l’en avertit : « C’est normal, ça fait 1h30 qu’on travaille ! Mais je ne peux pas interrompre avant la fin. »

« Vous avez des peurs » – Mima Salloum, karmathérapeute

Une fois mes baskets aux pieds, de retour autour de la table, elle enchaîne sur des analyses pointues de ma psyché : « vous avez des peurs » ou « vous manquez de confiance en vous ». Sans blague ? Oui, comme tout le monde, j’ai conservé quelques terreurs enfantines et je ne me crois pas plus intelligent que la moyenne. Au détour d’une autre banalité, un fond de vérité apparaît : « Vous avez des doutes, qui peuvent affecter votre appréhension des relations socioprofessionnelles. » C'est tout à fait vrai : je ne suis un adepte de la galette des rois au bureau.

À ce stade, j’ai l’impression d’en avoir assez appris sur soi-même. D’autant que madame Mima me fixe comme un Détraqueur. Certes, « une séance ne suffit pas », mais je préfère prendre mes jambes à mon cou avant qu’elle n’aspire mon âme.

Bilan : je sors bien reposé, déçu de ne pas avoir rencontré mes ancêtres, mais les chakras ouverts pour de nouvelles expériences.

Vous pouvez transférer votre énergie-lumière à Bruno sur Twitter.