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Visite à haut risque pour le Pape François en République centrafricaine

Au cours de son séjour centrafricain, le pape va tenir deux messes : une à la Cathédrale de Bangui, la capitale de la RCA, et l’autre dans le Stade Barthélémy Boganda qui peut accueillir 20 000 personnes.
26 novembre 2015, 1:58pm
La garde suisse en habit de cérémonie - Photo par Laudio Peri/EPA

Pour la première fois de l'histoire, un pape en exercice va faire une visite officielle dans un pays en guerre. Dimanche 29 novembre, le pape François sera en République centrafricaine (RCA).

Au cours de son séjour centrafricain, le pape va tenir deux messes : une à la Cathédrale de Bangui, la capitale de la RCA, et l'autre dans le Stade Barthélémy Boganda qui peut accueillir 20 000 personnes. Il va aussi visiter un camp de réfugiés à la paroisse Saint Sauveur et se rendre à la mosquée centrale de Bangui — deux visites considérées comme « très dangereuses » par le Vatican.

La RCA a vécu plus de 2 ans de violents affrontements sectaires entre des milices à tendances chrétiennes et musulmanes. Plus de 6 000 personnes ont été tuées et 800 000 autres ont été contraintes de quitter leur maison, d'après les estimations d'un rapport diffusé en octobre par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (l'OCHA).

Le représentant de l'Église catholique s'apprête donc à se retrouver au beau milieu de tout cela, quelques jours après une série d'attentats revendiqués par l'organisation terroriste État islamique — l'EI a assuré dans ses vidéos de propagande qu'il frappera bientôt Rome.

Après les attaques de Paris du 13 novembre, le porte-parole du Vatican, le Père Federico Lombardi, a déclaré qu'il était important d'être « précautionneux, et pas irresponsable ». Les hommes en civil chargés de la sécurité du pape sont passés de 12 à 20 pour sa première allocution Place Saint Pierre après les attentats parisiens. Lombardi a confié à des journalistes que le Vatican suivait de près la situation en RCA, et a assuré que le pape s'y rendrait.

La situation sécuritaire n'est pas non plus parfaite au Kenya et en Ouganda — les deux autres pays visités lors de cette tournée africaine du pape François — mais la RCA est encore plus dangereuse, assure Andreas Widmer, professeur à la Catholic University of America et qui a occupé le rôle de Garde Suisse pour le Pape Jean Paul II. Widmer estime que le fait que le pape se rende en RCA est un « formidable » symbole. D'autant plus que le pape François a fait de sa mission principale celle d'aider les plus démunis, et il y a peu de pays au monde qui souffrent autant que la RCA.

En septembre, l'ONU a fermement condamné une double attaque à la grenade perpétrée par un homme en motocyclette dans les quartiers de Petevo et Fatima à Bangui, tuant deux personnes. Les grenades ont été jetées dans un marché et dans une procession funéraire — il est assez facile de s'en procurer. Bruno-Serge Piozza, un militant qui habite à Bangui, confie à VICE News qu'une grenade s'achète pour 100 francs CFA — soit 15 centimes d'euros. À titre de comparaison, un poulet coûte 4 000 francs CFA (6,10 euros).

Depuis plus d'un an, la sécurité quotidienne du pays est assurée par un contingent de Casques bleus pas forcément efficace, et dont certains membres se sont retrouvés accusés d'abuser sexuellement d'enfants centrafricains. La France a 900 hommes stationnés dans son ancienne colonie, mais a prévenu qu'elle serait incapable d'assurer la sécurité du pape pendant sa visite et a demandé que le Vatican reconsidère le déplacement. Un officiel du ministère de la Défense français a confié à l'AFP que les forces françaises n'auront « pas les moyens de garantir la sécurité » au cours de la visite papale.

« Nous avons fait savoir au pape que sa venue en RCA lui fait courir de graves risques, et met aussi en danger les centaines de pèlerins qui viennent du Cameroun, du Tchad et du Congo, » explique l'officiel du ministère de la Défense. « Les forces françaises assureront la protection de l'aéroport et fourniront une capacité d'évacuation médicale des autorités en cas de nécessité mais ne pourront pas aller plus loin, » ajoute cette même source.

Le pape dit que sa vie est « dans les mains de Dieu », mais en réalité, sa sécurité personnelle est assurée par la Garde suisse pontificale. Fondée en 1506 par le pape Jules II, il s'agit de la plus petite armée du monde —mais aussi de la plus vieille à être encore sur pieds.

La préparation de la la visite revient au vice-commandant des Gardes suisses, qui s'est déjà rendu une fois en RCA. Les gardes assurant la sécurité du pape seront comme d'habitude en civil. Ils seront aidés par une garnison de policiers du Vatican, eux aussi en civil. Au vu du contexte, les responsables de la sécurité au Vatican échangent fréquemment avec leurs homologues dans d'autres pays. Ils font eux aussi partie d'Interpol.

« Ce pape n'est pas simple à protéger, » explique Widmer, notamment parce que le pape François aime marcher au milieu de la foule pour rencontrer les croyants. « Tous les papes modernes sont difficiles à protéger. C'est dans ce genre de moment que la protection de personnalités devient un métier vraiment compliqué. »

Un porte-parole du Vatican a confié à des journalistes que le pape, qui avait refusé de se déplacer dans une Papamobile blindée lors d'un voyage au Moyen-Orient en 2014, a à nouveau rejeté cette possibilité pour son voyage à venir en RCA. Il ne portera pas non plus de gilet par balle. Malgré tout, il y a quelques moyens de contrôler une partie des risques, explique Widmer. Notamment faire des changements de dernière minute au planning (totalement public) du pape pourrait permettre d'éviter de potentielles attaques planifiées. Injecter un peu d'imprévu dans le déroulé du voyage du pape est un des meilleurs outils pour protéger le pape.

Évidemment, les Gardes suisses et la police du Vatican seront armés. L'image consacrée des Gardes suisses est celle de soldats en tenue d'apparat stationnés devant le Vatican, coiffés d'un casque style Renaissance et portant des pantalons bouffants. Pourtant, ces hommes chargés de la sécurité du pape ont à leur disposition plusieurs armes : un pistolet Glock 19 et au moins une variante du pistolet-mitrailleur allemand Heckler & Koch MP5.

« On fournit au pape la sécurité optimale qui lui permet de mener sa mission », explique Widmer. « Si le pape ne peut pas bénir les gens, animer des messes, embrasser des bébés, et enlacer de nouveaux mariés, alors ce n'est plus vraiment le pape. »

L'accessibilité est une des caractéristiques principales de la mission du pape François, mais cela pose des risques sans précédents, explique l'historien David Alvarez, qui a écrit The Pope's Soldiers: A Military History of the Modern Vatican (Les Soldats du Pape : Une histoire militaire du Vatican moderne).

« Il ne fait aucun doute qu'il représente une cible potentielle, et il se rend dans un pays en proie à des violents affrontements entre musulmans et chrétiens », explique Alvarez à VICE News. « Il se met dans une situation très dangereuse pour lui. »

Quand le pape s'est rendu aux États-Unis en septembre, son équipe de protection était soutenue par ce que des officiels américains ont décrit comme une des mobilisations sécuritaires les plus importantes de l'histoire américaine. La RCA, n'a pas la force de frappe du gouvernement américain, mais le ministre de la Sécurité publique de RCA, le Général Chrysostome Sambia, a cherché à calmer les inquiétudes quant à la visite du pape. Il a annoncé la « mise en place d'un plan fait pour sécuriser la visite du pape » et a ajouté qu'il ferait « son maximum pour qu'il soit respecté à la lettre. »

Suivez Justin Rohrlich sur Twitter: @JustinRohrlich