Je me suis fait hypnotiser pour arrêter de serrer les dents la nuit
Illustration par Eleanor Doughty
Santé

Je me suis fait hypnotiser pour arrêter de serrer les dents la nuit

Mais pas par Messmer.

C'est mon dentiste qui m'en a d'abord parlé, il revenait d'une conférence où avait pris la parole un dentiste spécialisé en hypnose, et je me suis tout de suite dit que je voulais essayer ça.

J'ai découvert tout un monde dont j'ignorais l'existence, dans lequel des opérations ou des thérapies se font sous hypnose, par des psychologues, des dentistes ou des médecins. Un monde à des lieux des spectacles conçus pour épater la galerie, où on combine humiliation et divertissement, où les gens deviennent, en l'espace de quelques secondes, des vedettes de comédie musicale ou imitent une poule comme s'il n'y avait pas de lendemain.

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Je serais allée me faire ouvrir le torse ou arracher une dent pour la science, mais bon, comme je suis en parfaite santé (ou presque), il m'a fallu être plus réaliste et tenter de régler un problème qui m'afflige réellement : le bruxisme. Je serre les dents la nuit parce que je suis stressée. Je porte un appareil pour ça. C'est cool.

J'ai donc rencontré le psychologue à la retraite et président de l'Association québécoise d'hypnose (AQH), Jacques Desaulniers.

Mon expérience

Après ma séance d'hypnose, je suis rentrée au travail les épaules lourdes et les mains qui pendaient au bout de mes bras. Mes collègues m'ont dit que j'avais l'air ailleurs. Je me sentais exactement comme si je venais de faire une sieste de deux heures en plein milieu de l'après-midi : molle, fatiguée, un peu désorientée et l'esprit embrouillé.

J'ai essayé de noter mes impressions à chaud. Je les ai relues deux semaines plus tard et j'ai constaté à quel point elles étaient disparates et incomplètes. Je me souviens avoir eu toute la misère du monde à écrire quelques lignes bourrées de fautes. J'ai aussi essayé de brancher mes écouteurs directement dans mon oreille. Smooth.

Comment en suis-je arrivée là?

M. Desaulniers a commencé par me proposer quelques exercices de détente et de mise en confiance. C'était pour que je comprenne qu'il n'essayait pas de contrôler mon esprit contre mon gré avec ses super pouvoirs d'hypnotiseur, mais bien de le diriger dans la bonne direction. Et que c'était à moi de décider de suivre, ou non.

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Puis on est entrés dans le vif du sujet. Il devait induire une transe hypnotique, ce qu'il décrit comme un état de focalisation intense : « on fait abstraction de l'extérieur pour se concentrer sur l'intérieur ». Une transe, au cours de laquelle il serait question de mon bruxisme.

Il m'a parlé durant 16 minutes. J'étais simplement assise dans un fauteuil, les yeux fermés, à écouter sa voix douce, profonde, qui, très lentement, me disait de me détendre. Et je me rappelle que, sur le coup, j'ai été complètement déconnectée. L'après-midi même, je me souvenais à peine de ce qu'il m'avait dit.

Mais je me souviens que je me sentais pesante dans le fauteuil. Détendue, mais à une profondeur que je n'avais jamais expérimentée. La relaxation était si intense qu'elle me clouait sur place, et ma mâchoire n'avait jamais été relâchée comme ça de ma vie.

Après, j'ai continué mon travail d'hypnose. On avait enregistré la séance, et je devais la réécouter tous les jours durant deux semaines. C'est assez comique, parce que c'est devenu un rituel entouré de mystère : chaque soir, je me suis endormie systématiquement après quelques secondes, maximum une minute. J'ai écouté religieusement M. Desaulniers me dire de me relaxer pendant deux semaines, sans jamais vraiment savoir ce qu'il me disait.

Il a fallu que je le réécoute au bureau pour avoir l'image complète. Il y avait un passage où il me disait de me visualiser en train d'abandonner mon bruxisme. J'ai trouvé ça poétique.

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Est-ce que ça a marché?

Je sens une amélioration. Mon entourage pourrait en témoigner, avant de rencontrer M. Desaulniers, j'étais affligée d'un stress presque constant. Maintenant, je n'ai plus de crampes persistantes dues au stress. Des fois, j'ai même l'impression de ne pas être stressée… du tout.

C'est une amélioration notable. Je suis consciente que c'est sûrement une convergence de plusieurs facteurs : je crois qu'avoir su nommer mon stress m'a aussi aidé à m'en défaire, en partie. Je ne pourrais toutefois pas dire que j'ai réglé mon problème. Mon anxiété a des racines trop profondes pour qu'une séance d'hypnose me la règle en un après-midi.

J'ai simplement l'impression que j'ai réussi à défricher un chemin à travers cette anxiété, et peut-être même d'avoir réussi à déprogrammer certains réflexes anxieux. Si je sens ma mâchoire trop tendue, je suis capable de me concentrer pendant quelques secondes pour atténuer plus efficacement certaines tensions.

Est-ce que c'est grâce à l'hypnose? Je ne saurais le dire avec certitude. Peut-être que ça fonctionne parce que je veux y croire. Mais ça marche, en partie. Et c'est ce qu'on veut, non?

Les diverses applications de l'hypnose

Dans une utilisation comme j'en ai faite, l'hypnose, ce n'est pas une thérapie, mais bien un outil. « C'est une technique pour aller chercher le meilleur de soi, résume Jacques Desaulniers, une façon que le cerveau accepte de se permettre d'aller utiliser les forces de l'inconscient. »

Le psychologue est très prudent quand il décrit les effets de l'hypnose. Il rappelle que dans les diverses applications de cette technique, elle ne fonctionne ni à la perfection ni de la même manière pour tout le monde. Il est conscient de certaines limites, qu'il ne s'agit pas de la panacée aux plus grands maux.

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Mais il insiste tout de même sur certains bienfaits de l'hypnose. Par exemple, pour des personnes affligées de douleurs physiques, il est possible de détourner l'attention de la douleur aiguë vers des sensations plus agréables, ou encore d'atténuer des réactions excessives à la douleur chronique, explique-t-il. « Ça ne veut pas dire qu'on peut tout enlever, mais si on peut mettre un bien-être, pourquoi pas? » s'enthousiasme M. Desaulniers.

Le psychologue indique qu'on peut employer l'hypnose pour aider les gens à améliorer leur capacité à mieux gérer certains problèmes affectifs, comme l'anxiété, la dépression, les phobies, le deuil ou le trouble de stress post-traumatique, ou encore certains problèmes physiques, comme des troubles du sommeil ou même des dysfonctions sexuelles.

Pour les dentistes, l'hypnose peut aider le patient à gérer sa douleur; ça peut être pratique pour les gens allergiques aux antidouleurs ou analgésiques.

Au Québec, 227 professionnels sont membres de la Société québécoise d'hypnose, surtout des psychologues (167). On retrouve aussi des psychothérapeutes (17), des dentistes (23) et des médecins (6). Il n'est cependant pas obligatoire de faire partie de l'association pour se déclarer hypnologue; ainsi, il est très difficile de chiffrer le nombre de personnes qui emploient cette technique, que ce soit dans le cadre d'une profession régie par un ordre ou non.

L'hypnose n'est pas une pratique courante chez les dentistes et médecins du Québec. Ce qui ne surprend pas M. Desaulniers, qui rappelle qu'intégrer l'hypnose au monde médical lui demanderait de changer ses façons de faire, ce qui est un long processus. Le milieu médical du Québec se bute encore à trop de scepticisme, ajoute-t-il, croyant tout de même que, petit à petit, les mœurs sont en train de changer.

La pratique de l'hypnose est beaucoup plus répandue en Europe, selon lui. Des patients s'y font opérer sous hypnose, au lieu d'une anesthésie générale. L'hypnose est enseignée dans certains établissements d'enseignement supérieur. À Paris, il est possible de suivre une formation universitaire de plus de 100 heures abordant l'hypnose, offerte notamment aux médecins anesthésistes.

M. Desaulniers rappelle qu'il existe entre 400 et 500 sociétés qui défendent la pratique de l'hypnose en France, dont des hôpitaux qui traitent les gens qui ont subi des brûlures ou qui intègrent l'hypnose à l'accouchement.

L'engouement pour la pratique de l'hypnose se fait aussi ressentir en Belgique, en Italie, en Allemagne. « Ça ne veut pas dire que tout le monde est d'accord [avec cette pratique], nuance-t-il, mais c'est utilisé dans beaucoup de domaines, et de plus en plus. »